Le débat sur les bulletins scolaires chiffrés a refait surface, cette semaine, à l’Assemblée nationale du Québec.

Comme au temps des jésuites

CHRONIQUE / Le débat sur les bulletins chiffrés, c’est comme un vieux disque usé qu’on fait rejouer de temps en temps. Il a refait surface cette semaine à l’Assemblée nationale, le temps que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, le relègue vite, vite aux oubliettes.

Trop vite, je trouve.

Au fait, savez-vous d’où vient cette façon de noter les élèves et d’organiser des galas d’excellence pour récompenser les plus méritants ? Il vous faudra remonter dans le temps. C’est une pratique qui date des années 1500. Au temps des collèges jésuites, nous apprend le rapport déposé cette semaine par le Conseil supérieur de l’éducation.

Cette idée de donner des notes aux élèves, de les trier du moins bon au meilleur, visait, tenez-vous bien, à remplacer… les châtiments corporels. Les jésuites ont réalisé que de noter les élèves était un meilleur moyen de les motiver que de leur sacrer un coup de règle sur les doigts. C’était sans doute une avancée remarquable au XVIe siècle. Mais aujourd’hui, je vous le demande ? Pourquoi est-ce qu’on tient tant à nos bulletins chiffrés ? Pourquoi rechigne-t-on à ce point à passer à autre chose ?

Parce que, suggère le CSE, on aime se fixer des balises en société. Cent km/h maximum sur l’autoroute. Un taux d’alcoolémie de 0,08 dans le sang. Cinquante pour cent plus un pour gagner l’élection. Distance de 9 m des édifices pour fumer. Le pot à 21 ans, le droit de vote à 18 ans… Et c’est très bien de se fixer des balises. Pourvu qu’on n’oublie pas que ce sont des normes arbitraires. Pas des vérités absolues.

C’est peut-être là le problème. Les Québécois sont attachés à leurs bulletins chiffrés parce qu’ils ont l’impression que la note attribuée à leur enfant est une mesure objective de sa progression scolaire. Alors que ce n’est pas tout à fait ça.

Au contraire, les notes varient d’un prof à l’autre, d’une année à l’autre, d’une matière à l’autre. Les notes sont une évaluation somme toute bien imparfaite. On s’en servira pourtant pour trier les élèves, pour départager l’élite de la masse… comme on le faisait au temps des jésuites.

Les notes perpétuent cette idée que l’éducation est une course vers la ligne d’arrivée. Les meilleurs seront les premiers admis à l’université ou au cégep. Alors que les moins bons, ceux qui essaient vainement de suivre le peloton de tête, se décourageront. Normal quand on est convaincu que ses chances de réussir sont à peu près nulles.

Or dans une province où l’éducation et la persévérance scolaire sont censées être la priorité du nouveau gouvernement, je m’étonne de ce que le ministre Jean-François Roberge ait rejeté si vite les recommandations du Conseil supérieur de l’éducation qui lui demande de revoir le système d’évaluation scolaire.

Vous vous demandez ce que propose le Conseil pour remplacer les bonnes vieilles notes ? Rien d’aussi simple que les bulletins chiffrés, je le crains. Les experts recommandent que l’évaluation des apprentissages devienne un « exercice de réflexion qui implique l’élève » (comme en Ontario). L’évaluation fournirait aussi des renseignements sur les habitudes de travail de l’élève, sur ses habiletés d’apprentissage. Au lieu d’être un verdict final et sans appel, l’évaluation deviendrait un outil pour vérifier si l’enfant progresse normalement.

Mais oui, c’est compliqué.

Je comprends les parents d’être attachés à leur bulletin chiffré. Moi-même je ne retournerais pas aux bulletins incompréhensibles du milieu des années 2000. Mais si les experts nous disent qu’il y a moyen de faire mieux, peut-on leur faire confiance un peu ? Après tout, le temps des jésuites est révolu depuis quelques siècles déjà…