Au lieu d’interdire les téléphones cellulaires dans sa classe, Johanne Sirois a décidé d’exploiter à son avantage les nouvelles technologies pour capter l’attention de ses étudiants.

Cellulaires en classe: comme au judo...

CHRONIQUE / Au judo, on enseigne aux combattants à utiliser la force de l’adversaire pour le renverser. C’est l’approche qu’a choisie Johanne Sirois dans ses cours au collège La Cité, à Ottawa, afin de combattre la fascination des jeunes pour leurs téléphones cellulaires.

Au lieu d’interdire les distrayants appareils en salle de classe comme veut le faire l’Ontario à compter de l’an prochain, cette enseignante de 58 ans a décidé d’exploiter à son avantage les nouvelles technologies pour capter l’attention de ses étudiants.

Si ça fonctionne ? Mets-en.

Elle-même accro des nouvelles technologies, Mme Sirois utilise abondamment des logiciels afin d’organiser des jeux-questionnaires, des remue-méninges ou des concours en classe. Elle prend les présences au moyen de codes-barres, ce qui lui permet de passer rapidement à la matière sans avoir à prononcer une liste de 75 noms…

Au lieu de banales présentations PowerPoint, Johanne Sirois livre sa matière sur un écran virtuel qui permet aux étudiants d’interagir en temps réel avec leurs cellulaires. Que ce soit pour faire apparaître un commentaire ou encore poser une question de façon anonyme — ce qui favorise la participation des élèves plus timides.

« J’enseigne depuis près de 30 ans à La Cité, raconte Mme Sirois. Je fais partie des chanceux encore passionnés par la profession. Mais pour y arriver, il faut s’adapter. Le cellulaire, les tablettes et les portables ont été tout un défi. Au lieu de les interdire, j’ai regardé ce que ces fichus téléphones pouvaient faire. C’est vrai que j’aime jouer avec ces bébelles-là… »

Johanne Sirois a commencé à enseigner à une époque où le prof était réputé posséder la science infuse et donnait sa matière au moyen d’un rétroprojecteur et d’acétates. « Aujourd’hui, l’enseignant n’a plus réponse à tout. N’importe quel élève un peu futé peut prendre un prof en défaut en faisant une recherche sur Google. La compétition que j’ai en salle de classe, c’est Facebook, YouTube, Instagram », note-t-elle.

Sur l’écran virtuel de la classe, elle fait apparaître des chiffres qui donnent le vertige. À chaque minute qui passe en 2019, 41,6 millions de messages sont envoyés sur le Web, un million d’internautes se branchent sur Facebook, YouTube enregistre 4,5 millions de vues…

À chaque minute.

C’est contre ce formidable phénomène que les profs doivent se battre pour conserver l’attention de la classe. N’en déplaise au gouvernement de Doug Ford, qui voudrait tout régler en interdisant les cellulaires en classe, un retour en arrière est illusoire.

« Plus ça va aller, plus nous serons en compétition avec ça. C’est sûr que ça peut paraître compliqué, les nouvelles technologies. Mais on n’a plus le choix. Soit on passe son temps à être frustrés. Soit on embrasse cette technologie pour améliorer ce qu’on fait. »

Alors que bien des profs hésitent devant le virage techno, Johanne Sirois a fait son nid. Elle parle avec passion d’applications comme Padlet, Kahoot, Mentimeter, Flipgrid ou Remind. Des outils qui lui permettent d’enseigner de manière plus interactive. Et de mieux « connecter » avec des étudiants de plus en plus branchés.

Et quand il lui faut livrer la matière de manière traditionnelle, Johanne Sirois conclut un pacte avec ses étudiants. « Je leur demande de me consacrer 20 minutes de leur attention — après quoi ils pourront consulter leur appareil pendant deux minutes. J’en profite moi-même pour jeter un coup d’œil à mes messages », raconte cette enseignante aux yeux bleus pétillants.

Comme au judo, Johanne Sirois évite d’affronter de front son adversaire. Plutôt que de combattre les cellulaires en classe, elle enseigne à ses élèves à en faire un usage responsable. « Mon rôle, dit-elle, c’est de leur transmettre l’équilibre quant à l’usage de ces bébelles-là. »