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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Mario Émond
Mario Émond

À s’en arracher les dents

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CHRONIQUE / Mario Émond m’a résumé son problème en une phrase-choc: «je n’ai plus de dents dans la gueule!»

Une phrase, vous le devinez bien, qu’il a prononcée de peine et de misère. «Je n’ai pas toujours parlé de même!», s’excuse-t-il.

En fait, il lui reste 5 dents et des moignons de dents. Et encore, ses dents restantes sont cariées, noires, friables comme de la chaux. Elles le font souffrir atrocement, de jour comme de nuit. Infections et abcès se mêlent régulièrement de la partie.

Alors manger, vous pensez bien… C’est devenu une épreuve intolérable pour le Gatinois de 62 ans. Il n’arrive plus à se nourrir convenablement. Alors qu’il doit surveiller son alimentation pour contrôler un diabète sévère.

Ses problèmes de dentition n’ont rien à voir avec une mauvaise hygiène buccale. «J’avais de belles dents blanches avant!», regrette M. Émond.

Avant?

Avant un accident de travail en 2018. Puis deux AVC en 2019 qui l’ont laissé invalide. Depuis, il doit avaler un coquetel de 24 médicaments pour contrôler son diabète, ses problèmes d’équilibre, et soulager la douleur.

Vous savez ce dont M. Émond aurait besoin de toute urgence?

D’une chirurgie pour lui extraire ses dents massacrées par les effets secondaires de la médication.

On se dit naïvement que dans le «plusse beau» pays du monde, ce ne devrait pas être un problème.

Mais non.

Les frais de la chirurgie maxillo-faciale - entre 3000 à 5000 $ - ne sont pas couverts par l’assurance-maladie. M. Émond, qui touche de maigres pensions d’invalidité, n’a pas les moyens de payer l’opération.

Sa soeur Ginette, 68 ans, a tenté d’obtenir une aide financière du Projet Bouche B, ainsi que de la Fondation de l’Hôpital de Gatineau. Sans succès. Son frère n’est pas admissible.

M. Émond lui-même s’est présenté chez des chirurgiens-dentistes de la région. On lui exige des frais de plus de 200 $ seulement pour l’examen. «Personne ne veut rien faire», soupire-t-il.

Mario Émond

Que lui reste-t-il comme choix?

Un: il peut attendre que sa dentition se dégrade assez pour être hospitalisé. «À l’hôpital, ils m’ont dit: si t’as du pus, si t’as du sang, tu reviendras nous voir!»

Deux: il peut attendre la fin de ses pensions d’invalidité, en juillet. Il tombera alors sur l’aide sociale qui couvre l’extraction des dents. Mais pas le prix des prothèses dentaires qu’il devra porter…

Dans tous les cas, c’est d’une absurdité sans nom.

Le système attend que M. Émond développe un cancer de la bouche ou que son diabète parte en vrille pour le prendre en charge. Alors que le réseau s’économiserait des centaines, voire des milliers de dollars en frais d’hospitalisation en lui payant sans attendre une chirurgie dentaire.

S’il faisait une crise cardiaque ou un cancer des intestins, on l’hospitaliserait sur-le-champ.

Mais t’as plus de dents dans la gueule? Arrange-toi avec tes troubles.

***

Malheureusement, M. Émond tombe dans les craques du système, estime le Dr Nabil Ouatik, dentiste en pratique privée et chef du service de médecine dentaire du CISSSO.

Il a essayé de l’aider. «Je pense que sa situation n’est pas unique. Et ça montre qu’il y a un sérieux problème avec les soins dentaires pour certaines personnes qui tombent entre les craques du système.»

«Les dentistes sont disposés à aider, assure-t-il. Mais dans les circonstances actuelles, ils doivent opérer bénévolement, sans espoir d’être remboursés pour les soins ou les salaires.

«Il faudrait que les gouvernements acceptent de prendre en charge, du moins partiellement, des patients comme M. Émond, poursuit le Dr Ouatik. Il n’est pas question de donner des soins gratuits à tout le monde. Mais de trouver un moyen d’aider les plus mal pris avec les infrastructures du réseau public.»

*****

On me souffle à l’oreille que le CISSSO travaille à un programme pour traiter ce genre de cas. Au gouvernement fédéral, la ministre de la Santé, Patty Hajdu, a le mandat de développer un régime national de soins dentaires. Bravo.

En attendant, M. Émond souffre. De jour comme de nuit. Malgré toute sa bonne volonté, il y a une chose qu’il ne peut faire lui-même.

S’arracher les quelques dents qu’il lui reste.