L'humanité gravée dans la pierre

CHRONIQUE / Je voyage en ce mois de décembre si neigeux au Saguenay et si ensoleillé à Lisbonne. Nous avons visité à Vila Nova de Foz Côa, dans le nord du Portugal, un musée extraordinaire qui met en valeur des gravures rupestres datées du Paléolithique supérieur (entre – 30 000 et – 12 000 av. J.-C.).

En 1991, un barrage devait être construit sur la rivière Côa. Mais une étude d’impact sur l’environnement avait permis d’identifier quelques sites où l’on retrouvait des pierres gravées et des outils. Faire un barrage pour noyer une vallée est une chose, mais noyer 30 000 ans d’histoire de l’humanité en est une autre. 

Pourtant, malgré une vive contestation, le gouvernement de l’époque donne le feu vert à la construction du barrage. 

En 1995, à la suite d’un rapport de l’UNESCO recommandant de reporter les travaux le temps de faire des fouilles élargies, le gouvernement nouvellement élu décide plutôt l’abandon définitif du projet. En 1997, le site est classé monument national et un an après, Patrimoine mondial de l’Humanité. Les recherches ont alors permis de découvrir une trentaine de sites qui furent occupés par nos très lointains ancêtres. Les gravures d’animaux sur des pierres assez plates sont certainement les plus spectaculaires, mais on y a aussi retrouvé d’autres restes attestant d’une présence humaine sur un territoire que l’on pensait inoccupé à cette époque très reculée. 

Peut-être que s’il n’y avait pas eu le projet de construction de barrage, on n’aurait pas mis à jour ces merveilles, mais si le projet avait été mené à terme, nous ne pourrions pas en admirer autant aujourd’hui. Heureusement, la valeur symbolique des inscriptions de l’humanité dans les roches à cet endroit a été jugée plus importante par les décideurs de l’époque que la valeur marchande d’un barrage hydroélectrique. Il doit y avoir des tonnes de vestiges enfouis à des tas d’endroits sur la planète qui pourraient nous parler de nos prédécesseurs très lointains. Cependant, et bien que je sois plutôt favorable aux barrages hydroélectriques, je pense qu’il existe des lieux où il faut renoncer absolument à en installer même si on a besoin d’électricité et même si c’est rentable. 

La production d’électricité est une nécessité. Les barrages hydroélectriques ont des impacts évidemment, mais ils ne sont pas comparables à ceux engendrés par les centrales thermiques au charbon, au pétrole et même au gaz. Les petites centrales au fil de l’eau ont moins d’impact puisqu’il ne faut pas noyer un territoire, cependant elles sont petites. Et puis, il faut de l’eau ! La mise sur le marché de plus en plus de voitures électriques entraîne à l’échelle individuelle une réduction des émissions polluantes. 

Cependant, la réduction réelle dépend de la façon dont est produite l’électricité. Une voiture électrique alimentée aux États-Unis grâce au fonctionnement d’une centrale au charbon ou en Belgique grâce à une centrale nucléaire est un emplâtre sur une jambe de bois. Construire des centrales solaires ou éoliennes nécessite des matériaux issus de l’exploitation minière un peu partout sur la planète. 

L’utilisation de la biomasse a des avantages (renouvelables) et des inconvénients (si la biomasse utilisée accapare des terres réservées jusqu’ici à l’agriculture par exemple). Il n’y a donc pour le moment aucune solution sans impact. C’est pourquoi nous devons devenir plus intelligents ! 

La réduction de la consommation est un impératif pour chacun, pour tout le monde et pour les industries si du moins nous voulons à la fois admirer des gravures rupestres, permettre à la biodiversité de se maintenir et aux humains de vivre selon leur nature : en utilisant éthiquement l’énergie, c’est-à-dire sans la gaspiller.