Contrairement aux autres restaurants des Îles-de-la-Madeleine, la Buvette est fermée l’été et ouverte l’hiver. Une façon pour Sonia Painchaud d’offrir une place «pour les gens des Îles».

Tout sauf l’hiver de force

CHRONIQUE / Presque trois ans déjà que la Buvette a pignon sur rue sur La Grave, avec ses tapas et ses spécialités, son loup-marin au chimichurri est apparemment un délice.

Je n’y suis pas allée.

Ce n’est pas parce qu’il y a trop de restaurants aux Îles, au contraire, il n’y en a jamais eu aussi peu, et ceux qui restent doivent parfois réduire leurs heures d’ouverture, ils n’arrivent pas à trouver assez de personnel.

La pénurie de main-d’œuvre frappe fort.

En fait, aucun des quelque 80 000 touristes venus aux Îles cet été n’est allé trinquer ou souper à la Buvette, personne n’a remarqué en marchant sur le chemin de la Grave qu’il y a un restaurant à l’intérieur de la maisonnette en bardeau de cèdres gris, celle avec quatre petites fenêtres et deux portes vertes.

Il faut revenir fin novembre.

Sonia Painchaud aura alors accroché l’enseigne et son amoureux Étienne se sera remis aux fourneaux, pour un troisième hiver.

«C’est vraiment un restaurant pour les gens des Îles», explique Sonia, ceux qui y passent l’hiver et ceux qui les visitent. Les restaurants de l’archipel font habituellement l’inverse, ils roulent à plein régime entre la Saint-Jean et la fête du Travail, accrochent leurs tabliers pendant la froide saison.

C’est surtout vrai sur La Grave, reconnue site patrimonial en 1983 par le gouvernement québécois, aussi achalandé l’été que déserté l’hiver. Restent ceux qui y sont ancrés à l’année comme Sonia, Étienne, les voisins autour. «La faune de La Grave l’hiver, c’est vraiment trippant.»

Des irréductibles Gaulois.

Pour Sonia Painchaud, l’hiver est magnifique à La Grave. Sans touristes, les gens s’y retrouvent comme «dans un cocon».

Sonia y a grandi, comme sa fille Éva, qui aura bientôt trois ans. «Ça faisait 23 ans qu’il n’y avait pas eu d’enfant sur la Grave. On est comme dans un village africain ici, je suis vraiment contente de lui offrir ça.»

L’idée de la Buvette est née pendant son congé de maternité, il n’y avait plus, depuis la fermeture de chez Brophy, d’adresse où se retrouver. «C’est dans mes moments de pause que naissent les idées. J’avais en tête un endroit chaleureux, j’imaginais les flocons qui tombaient dehors…»

Les gens viennent de partout sur l’archipel, jusque de Grande-Entrée. «Même pour le monde des Îles, la Grave c’est loin, l’hiver.»

Sonia accueille les gens comme elle le faisait quand elle était propriétaire du Café de la Grave, véritable institution qu’elle a reprise de ses oncles à 27 ans, qu’elle a vendue sept ans plus tard en 2014. «J’aimais fondamentalement ça, j’ai grandi là-dedans, mes parents avaient l’auberge chez Denis à François. Je l’ai toujours fait comme si j’accueillais les gens chez nous.»

Elle a remis ça avec la Buvette.

L’endroit est intime, c’est voulu comme ça, avec 25 places. Et un piano, Sonia est musicienne, virtuose de l’accordéon. Quand je l’ai rencontrée, elle revenait d’une tournée de trois semaines avec son trio les Margaux, elle et deux amies qui chantent la mer a capella. Elles sont allées en Europe, dans un festival de chants marins à Paimpol, au Paléo en Suisse, puis à St-Pierre-et-Miquelon.

Avec un restaurant d’été, elle n’aurait pas pu.

Elle invite parfois des artistes, Mara Tremblay et Bia sont passées par là, elle organise aussi quelques soirées «tu chantes, je joue» où les gens sont invités à chanter, avec elle à l’accordéon. Elle laisse le hasard faire le reste. «Je ne veux pas qu’il y ait toujours des choses organisées, on dirait que c’est comme une tendance, de vouloir tout le temps des choses organisées. Je veux laisser de l’espace à la spontanéité, à l’imprévu.»

Et de l’imprévu naît la magie.

«On ne ferme jamais la porte si quelqu’un veut venir jouer du piano.»

La Buvette est intime, c’est voulu comme ça, avec 25 places. Et un piano, Sonia est musicienne, virtuose de l’accordéon.

Le mot se passe, quelques touristes venus l’hiver ont eu vent de la Buvette. «Quand un touriste vient, c’est vraiment une expérience différente, c’est plein de locaux, c’est chaleureux. Quand j’imaginais la Buvette, c’est exactement ça que j’avais en tête, on a réussi à faire ce qu’on voulait.»

À mettre de la vie dans la carte postale.

Sonia se souvient d’une soirée où elle s’apprêtait à fermer. «Il y avait un accordéoniste hallucinant qui était aux Îles à la fin de l’hiver et il avait faim à la fin de son spectacle. On est restés ouverts pour lui, on a joué de l’accordéon… C’est le genre de choses qui se produit pendant l’été, mais c’est moins dilué l’hiver.»

Tout le contraire de L’hiver de force de Ducharme.

Et l’hiver, les gens de la Grave ont toute sa beauté juste à eux, sans les milliers de touristes qui viennent faire leur tour pendant la belle saison. «Ça arrive l’été que des touristes entrent dans ma maison en me demandant ce qu’il y a à vendre! […] L’hiver, on se retrouve ensemble comme dans un cocon, on vit à un autre rythme. On a accès à toute la beauté autour, à toute la nature.» Autour du pit à feux, qui éclaire la baie gelée.