Hervé Gauthier a écrit un livre à partir de rencontres fortuites qu’il a faites lors de son dernier voyage à Paris, notamment avec des immigrants.

Se parler, simplement

CHRONIQUE / Hervé Gauthier s’est approché de ce banc où un sac était posé, près de la porte de la Villette, il l’a ouvert pour en voir le contenu.

Des baguettes de pain.

Un homme, du Bangladesh, s’est assis près de lui, il lui a expliqué que des gens laissent des vivres comme ça, pour ceux qui ont faim, qui n’ont pas les moyens de s’acheter des baguettes de pain. Hervé avait déjà vu des aliments laissés sur un autre banc, à la porte de la Chapelle.

Hervé a pris le temps de discuter avec ce Bangladais, il a appris qu’il avait obtenu un MBA à Londres, que les portes de l’Angleterre lui étaient fermées désormais. Il a abouti en France, où il tente d’avoir ses papiers, il travaille dans un restaurant pour obtenir un contrat de travail.

Puis, les deux hommes se sont salués.

Hervé a continué à marcher, c’est la première fois qu’il prenait le temps de se promener ainsi dans la capitale française, lui qui s’y rend quelques fois par année, où il y a ses habitudes, dans les arrondissements qu’il a coutume de fréquenter. «Cette fois, j’avais plus de temps, j’ai décidé de marcher.»

Pendant 10 jours au printemps dernier, Hervé a battu la semelle, il s’est arrêté au gré des hasards et des rencontres, parfois sur une rue, sur un banc. Il avait avec lui de petits calepins de notes qu’il noircissait après chaque conversation. «C’est souvent mon accent qui était le point de départ des discussions.»

Il a noté, sur une carte, les endroits où il s’était arrêté.

Il s’est promené autour de la place de la Bataille de Stalingrad, là où des campements de migrants avaient poussé. Des tentes multicolores abritant des destins incertains. Il a cherché des associations de migrants pour en savoir plus. Parfois, il s’assoyait simplement sur un banc à attendre l’autre.

Et il venait.

Il l’a fait dans Belleville, ce quartier de tous les métissages, qui a inspiré La vie devant soi de Romain Gary, alias Émile Ajar.

Un de mes romans préférés.

Hervé a marché sous les ponts, d’où il pouvait observer la vie qu’on ne voit pas, la vie qu’on ne montre pas sur les cartes postales. «J’ai comme pris intérêt à aller sous les ponts. Le long du canal Saint-Denis, il y avait 900 tentes qui étaient installées. Les tentes, tu ne t’attends pas à ça à Paris. C’est comme un voyage dans un voyage.»

Il préfère les canaux aux boulevards.

Sur la petite rue Dejean, il s’est arrêté à «la seule boucherie française du quartier». Il s’est aussi trouvé dans une librairie juive, il y est allé trois fois. «Le propriétaire était enseignant, il était déjà allé à Montréal. Il se demandait pourquoi les juifs votaient Non aux référendums... On a jasé beaucoup ensemble, il m’a expliqué la différence entre la kippa noire et la blanche.»

Il s’est fait courir après par une prostituée.

Parfois, il se tenait simplement près des stations de métro, dans les 18e et 19e arrondissements, à observer les flâneurs. Il a rencontré «un Serbe qui avait perdu toutes ses économies en quelques minutes, à cause de la guerre». Les échanges pouvaient durer à peine quelques minutes, ou plus longtemps.

«J’ai vu un côté humain de Paris que je n’avais pas vu avant. C’est vraiment différent des visites touristiques. Quand on a le temps, ça vaut la peine de parler aux gens. De toutes ces rencontres éphémères, on reste avec la capacité des humains de se parler, d’entrer en relation malgré nos différences.»

On a tendance à l’oublier.

Quand il est revenu à Québec, il a replongé dans ses minuscules calepins de notes, a retranscrit à la dactylo ce qu’il avait écrit. Sans trop le savoir, sans l’avoir planifié, un livre a émergé. «Le livre s’est imposé à moi.» Il a rédigé d’un trait Au hasard des rencontres, dans l’ordre où elles ont eu lieu.

Pour illustrer son récit, les photos qu’il a prises des lieux, jamais des gens. On voit les campements de tentes, qui ont disparu depuis, les gens ayant été relogés graduellement. On voit le sac de baguettes sur le banc.

Pas le Bangladais qui s’est assis à côté de lui.

J’ai donné rendez-vous à Hervé sur un banc de la gare du Palais, à regarder le ballet des voyageurs qui vont et viennent. Il aurait pu rester là et aller à leur rencontre, écouter leur histoire. Il aurait pu faire à Québec ce qu’il a fait à Paris. «Il faut être attentif aux autres, pour prendre le pouls d’un lieu.»

D’en toucher le cœur.