Les petits pieds de Gabriel.

Quand il ne reste qu'une photo

CHRONIQUE / Août 2016, Sarah Tailleur était attendue pour prendre la photo d’un enfant, elle a «failli annuler 18 fois avant d’y aller».

Le bébé, naissant, n’en avait plus que pour quelques heures.

Sarah est photographe professionnelle, elle venait d’accoucher deux mois plus tôt, se demandait bien comment elle allait arriver à faire ça. «Il n’y avait personne d’autre pour y aller. Si je n’y allais pas, il n’y aurait pas eu de photo.»

Elle a pris son courage à six mains.

Sarah est bénévole pour la Fondation Portraits d’étincelles, elle avait jusqu’ici donné de son temps pour retoucher des photos. C’était la première fois où c’était elle que les parents attendaient. «Le bébé était encore vivant quand je suis arrivée. Nous sommes allés dans un petit salon familial…»

Elle a immortalisé Gabriel.

Ils sont quelque 175 bénévoles comme Sarah, aux quatre coins du Québec, qui permettent à des parents d’avoir une photo de leur enfant, parfois la seule. Des enfants qui naissent prématurément ou à terme, morts ou mourants. Qui passent du ventre de leur mère à leur cœur.

En passant brièvement par leurs bras.

Parfois même pas.

C’est pour ces parents que Martine Gendron a mis sur pied avec des amies la fondation en 2015, pour permettre à ceux qui perdent un enfant d’en garder le plus beau souvenir possible. Le plus doux. Elle le faisait déjà depuis six ans, avait le goût de rendre le service plus accessible.

Les photographes ont répondu présents. «En un an, on avait déjà au-dessus de 100 bénévoles.»

Sarah est de ceux-là. Elle a, depuis Gabriel, immortalisé trois autres bébés. Une expérience qui marque chaque fois. «Ce qui m’a étonnée, c’est l’ambiance, qui est paisible. Je m’attendais à des larmes, à des crises, mais le sentiment le plus fort qu’on ressent, c’est la reconnaissance. Il y a de la tristesse, mais tout se passe en silence, dans une certaine sérénité.»

La dernière fois, la mère a tenu à ce qu’elle prenne l’enfant dans ses bras. Il avait une semaine, est décédé la nuit suivante. «La mère était contente, elle m’a raconté son histoire. J’avais la tremblote en sortant.»

Ce sont des moments intenses.

C’est mis au clair au début, les parents peuvent mettre fin à la séance à tout moment, le photographe aussi. «Ce n’est pas fait pour tout le monde», convient Martine, qui a photographié à ce jour plus d’une centaine d’enfants. «Et on le fait dans les pires conditions techniques qui soient.»

Dans la lumière verte de l’hôpital. «Quand tu prends une photo à l’hôpital, même les gens vivants ont l’air morts…» 

Les photos sont retouchées. «On ne dénature jamais les bébés. Par contre, on va ajuster les effets de l’éclairage, on va enlever le matériel médical, les fils, les solutés. On enlève quand il y a du sang, de la peau qui desquame, on peut pâlir les lèvres. On remet aux parents deux dossiers, un avec les photos retouchées en noir et blanc et un autre avec toutes les bonnes photos qui ont été prises. Les personnes vont préférer mettre une photo retouchée sur Facebook et ils vont garder les autres pour eux, pour se souvenir.»

Ils ont fait 278 séances l’an dernier.

Presque une par jour.

Ils ne fournissent pas à la demande. «On a toujours besoin de bénévoles pour prendre les photos et pour prendre les appels. Ça arrive qu’on ait des appels, mais qu’on n’ait pas de photographe. À ce moment-là, on doit suggérer aux parents de prendre des photos et on les retouche.»

Mais ce n’est pas pareil.

Parfois, Martine va à la rencontre de parents qui hésitent. «Ça arrive qu’ils n’aient pas encore vu le bébé. Dans ce cas-là, je vais prendre des photos et je leur montre sur le dos de ma caméra, ça peut être juste les pieds. Il y a une mère, quand elle a vu la photo, elle a demandé à ce qu’on aille chercher son bébé. On a enlevé la couverture, j’ai pris des photos pendant qu’on le découvrait.»

La mère a remercié Martine. «Elle m’a dit : “grâce à toi, j’ai pu voir mon bébé, les infirmières me disaient que c’était un monstre”…» 

C’était son enfant.

«On a des trucs pour faire les photos, pour que ça donne un beau résultat. On peut prendre seulement les mains ou les pieds. Une fois, il y avait un bébé avec un bec-de-lièvre, les parents ne voulaient pas que je le prenne en photo. Je leur ai dit : “je vais en prendre pareil, vous verrez plus tard.”» 

Ils les ont gardées.

Comme cette femme, qui avait prévu une séance de photos classique après son accouchement avec sa fille de cinq ans et le bébé qu’elle portait. «Avant d’accoucher, on lu a dit qu’il y avait un problème, que l’enfant allait mourir à terme… Je lui ai proposé de prendre des photos quand même, elle a dit “non”. Je lui ai dit que, évidemment, ce n’était pas la photo de famille dont elle avait rêvé, mais que ça allait être la seule avec sa petite sœur.»

Elle a finalement accepté. «On a fait une petite photo pour la petite sœur, pour qu’elle puisse la mettre dans sa boîte à lunch. Elle a présenté sa sœur à l’école et elle a arrêté de pleurer. C’est important, ces photos-là…»