Pour la première fois, Françoise a pu sortir de sa boîte et installer son beau sapin qui attendait ce moment-là depuis cinq ans.

Pis, à part de ça?

CHRONIQUE / À travers les histoires que j’écris, je reçois à l’occasion des nouvelles de ceux dont je vous ai déjà parlé. De bonnes et de moins bonnes, c’est la vie.

- La magie de Noël

Il y a 10 jours, je vous parlais de Françoise (nom fictif), surtout de son appartement qui était totalement encombré, de déchets surtout. Tellement qu’elle ne pouvait plus utiliser sa cuisine depuis cet été. Elle avait perdu lentement le contrôle, savait ce qu’il fallait faire pour le reprendre. 

Une femme a été touchée par son histoire, parce qu’elle avait vécu exactement la même chose avec sa fille. Elle lui a offert ses bras. Et son temps. Les deux femmes se sont attelées à la tâche jeudi.

Françoise m’a écrit à la fin de la journée. «Tous les déchets sont sortis. Toute la vaisselle est lavée. Tous les vêtements sont dans des sacs divisés et triés prêts pour la lessive. Salle de bain dégagée. [Cette femme] est une perle, un ange, un joyau. Elle me comprend. [...] On rit tellement tout en travaillant. Elle m’a dit que j’étais une personne très attachante. Elle aussi. [...] Nous nous voyons encore dans la semaine prochaine pour mon chez-moi. Je me suis donné un délai. Celui-ci est de terminer de désencombrer mon chez-moi de A à Z d’ici la fin janvier et comme c’est parti, c’est dans le très possible. Brûlée ce soir, je serai au lit tôt. Je peux dire qu’une fois dans ma vie, j’ai connu la magie de Noël.»

Et, pour la première fois, elle a pu sortir de sa boîte et installer son beau sapin qui attendait ce moment-là depuis cinq ans.

- Des chats qui ont un toit

Octobre 2013, je vous parlais d’Andrée Juneau, qui travaillait pour contrer la prolifération des chats errants de la ville de Québec en les stérilisant. «Il faut contrôler le problème pendant qu’on peut encore le faire», plaidait calmement Andrée, attablée dans sa belle salle à manger, en flattant Gros Farino, un de ces chats qu’elle a adoptés. 

Quatre ans plus tard, la Ville de Québec se fait toujours tirer l’oreille. Et les chats continuent à se multiplier. L’organisme qu’elle a mis sur pied en 2011 avec cinq autres femmes, Mouvement chats errants, continue donc de chercher des familles d’accueil aux pauvres bêtes qui sont trouvées dans les rues et ruelles, souvent en piteux état. 

En six ans, ce sont 370 chats qui ont un toit, qui ont à manger tous les jours. 

Derrière chaque adoption, il y a une histoire. Andrée m’a raconté celle-ci le mois dernier. «Nous avons apporté une aide concrète à un homme vivant seul qui tentait depuis des années de trouver une solution pour une colonie de neuf chats errants qui se tenaient dans sa cour. Nous avons réussi à capturer les chats un à un, nous les avons fait vacciner, vermifuger et stériliser. 

Le monsieur a ainsi pu les garder à l’intérieur, le temps de les socialiser et de les faire adopter. Il a financé le coût de tous ces soins tellement il était heureux d’avoir de l’aide, car cela le faisait beaucoup souffrir de les voir ainsi.

Cet exemple illustre bien l’impuissance et la compassion  de bien des gens face à la souffrance animalière et leur détermination à faire partie de la solution! À travers les chats, nous contribuons aussi parfois à soulager de la détresse humaine…»

Godelieve de Koninck est infatigable, elle se consacre plus que jamais à un projet formidable qu’elle a mené toute seule au début, Liratoutâge.

- Les vedettes de la 76e Rue

C’était l’histoire de ce qu’on appelle une ressource intermédiaire (RI) dans le jargon du réseau de la santé, où la police avait l’habitude d’aller calmer les esprits. Jusqu’au moment où la responsable et une intervenante en viennent à l’évidence, les huit résidents sourds n’avaient pas d’autres choses à faire que de se tomber sur les nerfs. 

Pas de but, pas de projet.

Marie-Claude et Stéphanie ont commencé par les emmener manger dans un restaurant mexicain, puis ils ont fait une petite virée en Gaspésie. Ils ont remis ça pour New York, puis une croisière. Avec une cantine mobile et des projets pour financer le tout.

La police ne vient plus.

Marie-Claude m’a envoyé ce message le 6 décembre : «J’aimerais prendre un petit cinq minutes afin de vous raconter une  situation que nous avons vécue en fin de semaine dernière, lors de l’évènement Noël au Trait-carré.  Nous étions présents avec nos résidents pour offrir la nourriture et une dame est arrivée tout excitée de nous voir, car elle avait lu le reportage et elle était tellement heureuse de nous voir en personne qu’elle voulait un autographe et tenait à se faire poser avec nous, en plus de nous offrir un don!

Il nous reste que 56 petits dodos avant le départ pour la Croisière s’amuse avec notre Gang !!! (Départ le 31 janvier)»

Huit sourds font des voyages financés par une cantine mobile.

- Merci Marc

Marc Théberge est entré dans ma vie le 12 janvier 2015 à 10h28, il avait été touché par l’histoire de ce couple qui accueillait des enfants dont personne ne veut, et qui voulait agrandir la maison pour en accueillir plus. Son courriel commençait par «j’aime les gens de cœur et j’aime aider», il offrait un généreux montant pour payer une partie des travaux requis, évalués à 20 000$. 

Marc est resté en contact avec cette famille, dont il me faisait parvenir des nouvelles à l’occasion. Des nouvelles des travaux, mais aussi, des nouveaux membres de la famille dont il s’informait régulièrement.

À moi, il envoyait des courriels à la suite de la lecture de mes textes, j’avais pris l’habitude de correspondre avec lui, d’échanger sur différents sujets qui nous touchaient tous les deux. Par exemple, le 17 septembre dernier, il s’indignait des conditions de vie des personnes âgées dans les CHSLD.

Puis, le 8 décembre, sa conjointe, Carolle, m’a écrit, Marc venait d’être emporté par le cancer. Il recevait des soins palliatifs à la maison depuis quelques mois, d’où il m’écrivait. Sans jamais me parler de sa maladie. 

J’ai annoncé la nouvelle aux protégés de Marc, la mère m’a répondu ceci. «Bien faire les choses... Se retrousser les manches et bien faire les choses. Monsieur Théberge était de ces hommes qui veulent bien faire les choses...»

- Un logement pour Judith

Judith Létourneau m’avait contactée parce qu’elle se trouvait dans un cul-de-sac administratif, prise entre deux programmes gouvernementaux. Pour avoir un logement adapté, il lui fallait un déambulateur, et pour avoir un déambulateur, il lui fallait un logement adapté. 

Elle est parvenue à faire tomber la condition, mais elle n’était pas au bout de ses peines. Elle était 12e sur la liste d’attente pour un logement. En attendant, elle devait limiter ses déplacements en raison de la progression de sa maladie, avait peur de se blesser en faisant des chutes dans les escaliers.

Ça aura pris presque un an.

«Bonne nouvelle! Mon dossier pour obtenir un appartement accessible a été conclu, m’a annoncé Judith début décembre. J’ai déménagé en fin de semaine dans un immeuble pour les personnes avec un handicap physique. Ainsi, je n’ai plus la contrainte des escaliers.»

Juste à temps pour Noël.

Nathalie Bisson court des marathons alors qu’elle souffre d’arthrite rhumatoïde sévère.

- La quadrature du cercle

Le diable est parfois dans les détails, il l’est dans le calcul de la contribution des personnes qui habitent dans un CHSLD. 

C’était l’histoire de Michel Fauteux, celle de sa mère en fait, dont la facture augmentait plus vite que ses revenus. Résultats, parce qu’on avait bonifié sa pension de 8,98$, on avait augmenté sa contribution de 10,98$. Tellement que Michel, devant l’absence de solution, a demandé au fédéral de «geler» sa pension.

Ça n’a pas fonctionné. «Personne n’a répondu à mes lettres. Ma mère vient de recevoir une nouvelle augmentation de sa pension de vieillesse de 4,39$. Sa contribution a été augmentée de 4,39$.  Mais, au moins, cette fois, l’augmentation de la contribution n’est pas supérieure à l’indexation.»

Au ministère de la Santé, on lui a répondu la même chose qu’on lui répond depuis des mois, «des travaux d’analyse sont en cours».

Bien hâte de voir ça.

À chacun son chiffre

Nathalie Bisson l’admet sans gêne, «la dernière année a été plus difficile», le corps plus lambineux, l’entraînement plus laborieux. 

Et, comme toujours, elle a suivi son rythme.

Nathalie est atteinte d’arthrite rhumatoïde sévère, le médecin qui lui a annoncé son diagnostic en 2002 lui a suggéré de commencer à magasiner les fauteuils roulants, elle s’est plutôt acheté un vélo stationnaire. Et elle s’est mise à pédaler, dans le vide au début, quelques dizaines de secondes.

Quinze ans plus tard, elle court des marathons, elle a fait Bordeaux la nuit, Paris. Sans jamais regarder son temps. Elle appelle ça le «pace du bonheur».

Son histoire n’est pas seulement une affaire de course à pied, c’est une façon de faire contrepoids – presque un pied de nez– à notre société axée sur la performance. Elle a donné quelques conférences entre autres dans les écoles, et elle veut plus que jamais propager son message. «Ce que je veux dire aux gens, à tout le monde, c’est que chacun doit arriver à se fixer son propre objectif et prendre les moyens pour y arriver. Derrière chaque chiffre, il y a une histoire.»

Il y a, aussi, un chemin.

En six ans, 370 chats errants ont trouvé un toit et ont à manger tous les jours grâce à Andrée Juneau.

- Les liseurs de Godelieve

Godelieve de Koninck est infatigable, elle se consacre plus que jamais à un projet formidable qu’elle a mené toute seule au début, Liratoutâge. J’étais allée la voir là où tout a commencé en 2007, au CHSLD Louis-Hébert, où une dizaine de résidents étaient venus l’écouter lire, comme à chaque semaine. 

C’était il y a quatre ans presque jour pour jour, Godelieve cherchait des bénévoles pour visiter plus d’endroits, voyant le bien que ça faisait aux gens.

Son appel a été entendu.

Ils sont maintenant une quarantaine, deux hommes dans le lot, à lire des histoires, des articles de journaux, l’horoscope parfois. «J’ai des bénévoles toutes aussi extraordinaires les unes que les autres. Pleines de créativité, d’idées aussi diversifiées qu’amusantes pour réussir à intéresser les auditeurs. Je suis vraiment gâtée.»

Et on les accueille désormais à bras ouverts. «Liratoutâge se promène dans au moins 40 endroits, CHSLD et résidences privées. Je continue d’aller à quatre endroits. Je vais peut-être même aller à Montréal (j’ai reçu plusieurs demandes), Sherbrooke, la Beauce. Je ne sais plus où me tirer la tête... Les CHSLD sont embarqués dans le jeu et ils m’ouvrent des portes.»

Un beau problème.

Le lendemain, elle m’a réécrit pour me raconter une anecdote. «J’ai repris mes lectures ce matin au CHSLD Saint-Antoine. J’avais plusieurs textes à leur lire dont un de vous L’éducation en héritage. Une petite dame toujours assise collée sur moi (elle est presque sourde) écoutait plus ou moins lorsque sa fille qui était en visite s’est levée et est venue lui dire : “Maman, écoute, madame parle de Marcel, ton ami, tu l’as bien connu!  Tu es allée à son mariage avec Raymonde!” N’est-ce pas merveilleux!»

- 1513 jours

Le 8 novembre 2013, Étienne Gourdes revenait d’une soirée au Dooly’s, il marchait avec un ami sur la rue du Court-Métrage à Neufchâtel quand il a été heurté à mort.

Il allait avoir 28 ans.

Tout ce qu’on sait du véhicule, c’est que c’est un VUS foncé, qu’il n’a pas freiné, qu’il a poursuivi sa route vers l’ouest.

Ça fait 1513 jours.

Ce que ça veut dire, c’est que la personne qui était au volant se lève chaque matin depuis 1513 jours en sachant très bien que, cette nuit-là, c’est elle qui était au volant. C’est elle qui a tué Étienne.

Atteinte d’un cancer du foie grade 4, Martine Chartrand a retenu une chose, il lui reste du temps à vivre.

- Le beau problème de Martine

Quand je l’ai rencontrée il y a un an et demi, Martine Chartrand m’avait prévenue. «Je t’avertis, je ne ferai pas pitié dans ton histoire...» Elle aurait pu. Le 8 mars 2016, la Journée de la femme, elle a eu de bien mauvaises nouvelles. 

«On a eu les résultats, cancer grade 4, le dernier. Au foie, il y a une lésion de quatre centimètres par quatre centimètres, les os sont très atteints.» Elle avait 34 ans. «Le médecin m’a dit : “Tu ne guériras pas.” Il ne pouvait pas me dire il me reste combien de temps à vivre.» 

Elle a retenu une chose, il lui restait du temps à vivre.

Et depuis, elle vit. Elle réalise ses rêves, elle fait ce dont elle a envie. Elle a sauté en parachute. Elle s’est aussi fait prendre en photo avec une robe de princesse, pas un cheveu sur le caillou, un projet magnifique de la photographe Amélie Boucher, qui fait de la beauté des femmes une affaire personnelle. 

Martine reçoit des traitements de chimiothérapie qui, jusqu’ici, réussissent à tenir le cancer à carreau.

J’ai pris de ses nouvelles au début du mois, je croise toujours les doigts pour qu’elles continuent à être bonnes. Elles le sont. «Je vais très bien merci et toi? Mon état est encore stable et je commence à être un peu trop souvent chez la coiffeuse. C’est bon signe, mais c’est aussi de l’entretien les cheveux courts!»

Mario Bergeron a eu l’idée de faire d’Ulysse, son fils mort à 21 heures et demie, un personnage de livre pour enfants.

- La quatrième vie d'Ulysse

 Il a fallu quelques années à Mario Bergeron pour trouver comment faire la paix avec la mort de son fils Ulysse, décédé à 21 heures et demie, la demie est importante. Il cherchait une façon de le faire vivre autrement, de donner un sens à sa vie trop brève, de remplir le grand vide.

Il l'a rempli en dessinant.

Il y a plus d'un an et demi, j'écrivais qu'il avait eu l'idée de faire d'Ulysse un personnage de livre pour enfants. Il finançait son projet avec Kickstarter, avait amassé les 5000$ nécessaires à l'impression des bouquins. Il ne s'est pas arrêté là, après Ulysse et Pénélope au zoo, il a remis ça avec Ulysse et Pénélope au Pôle Nord.

Pénélope, c'est la vieille chatte de la famille, morte à 22 ans.

Il fait tout, de A à Z. Il dessine, il imagine l'histoire, il réalise la maquette, s'occupe de l'édition. «Ça m'a fait du bien de faire ça, d'arriver à transformer le négatif en positif», me confiait Mario en avril 2016.

Tellement qu'il offre à d'autres familles de faire la même chose, pour son troisième tome, sur le thème de l'Halloween. «Ce livre portera sur l’estime de soi. L’histoire sera celle d’un vampire qui n’a pas confiance en lui. Ulysse et ses amis l’aideront à croire en lui et surmonter sa peur. On ne passe pas l’Halloween seul, alors Ulysse sera accompagné de ses amis pour récolter des bonbons. Et pour trouver ses amis, je vais faire un appel sur les réseaux sociaux et proposer aux parents qui ont perdu un enfant, qu’il soit un des amis d’Ulysse.»

Des enfants comme lui, partis trop tôt. De petits anges qui pourront reprendre vie sur papier glacé, en couleurs, pour qu'on ne les oublie pas.

www.ulysseetpenelope.com

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Sur ce, chers lecteurs, j’entre en hibernation. Je prends une longue pause, jusqu’à la mi-février, des vacances qui attendaient d’être prises. J’ai déjà hâte de vous retrouver. D’ici là, vous pouvez lire mon dernier livre Les gens heureux ont une histoire, un concentré de récits inspirants...