Après tout ce qu’elle avait fait, Lise Payette aurait pu rester tranquille chez elle et se contenter d’avoir été Lise Payette. Mais elle n’avait pas envie de se terrer, ni de se taire. Elle avait encore le goût de brasser la cage.

Passer le témoin

CHRONIQUE / Je l’avais sentie plus pressée, à 84 ans, l’heure n’est plus à revendiquer disait-elle, mais à exiger.

Lise Payette n’avait plus le luxe du temps.

J’étais allée à sa rencontre dans un hôtel de Beauport, sur le boulevard Sainte-Anne, dans un colloque où elle était venue pour mobiliser les femmes pour leur propre cause. Après tout ce qu’elle a fait, elle aurait pu rester tranquille chez elle et se contenter d’avoir été Lise Payette.

Elle n’avait pas envie de se terrer, ni de se taire.

On le lui a reproché, entre autres sur cette étonnante prise de position en faveur de son «ami» Claude Jutra, son amalgame douteux entre homosexualité et pédophilie. Ou le conseil qu’elle a donné à Léa Clermont-Dion de ne pas dénoncer des gestes déplacés qu’aurait posés Michel Venne.

Quand je l’ai rencontrée, elle m’a parlé de ce rêve qu’elle caressait, ce n’était déjà plus un rêve, plutôt un projet. Avec Martine Desjardins et Léa Cousineau, elle planchait sur un premier Sommet des femmes. Et sur un manifeste à plusieurs mains, toutes plus jeunes que les siennes. 

Elle y tenait, à ce Sommet, elle y pensait depuis longtemps, depuis les années 70 quand elle était ministre dans le gouvernement de René Lévesque. «On a eu des sommets économiques, des sommets sur l’agriculture, jamais sur les femmes. Ça fait des années que je pense à ça. Au Sommet, les chefs devront venir s’engager devant les femmes.»

Elles étaient plus de 1000, réunies en mars 2016.

Lise Payette leur avait répété ceci : «Les féministes ne veulent enlever aucun droit aux hommes. Elles en veulent seulement à leurs fameux privilèges qu’ils se sont octroyés et qui empiètent sur nos droits. Nous réclamons l’égalité en tout.»

Elle ne l’aura pas vu de son vivant.

Des chefs de partis qui ont été invités, François Legault, est le seul qui dirige encore son parti. Il avait fait cette promesse. «Il faut des engagements clairs des partis politiques pour atteindre la parité une fois pour toutes. Il faut percer le Boys Club qu’est l’Assemblée nationale. [...] La parité ne sera atteinte en politique que lorsque le conseil des ministres sera également composé de 50 % de femmes. C’est ça la vraie égalité : une égalité décisionnelle.»

Pierre Karl Péladeau, alors à la tête du Parti québécois, avait pris 10 engagements. «La marche vers l’égalité constitue un projet de société qui requiert du travail, de l’ouverture, du respect, parfois de l’audace, et certainement de la constance et de la vigilance. Je suis convaincu que l’avenir du Québec, que notre avenir collectif comme nation, passe par l’égalité entre les femmes et les hommes.»

Il avait aussi plaidé pour la parité.

Françoise David de Québec solidaire n’était pas allée par quatre chemins. «On va faire ça vite. Notre réponse au manifeste, c’est oui.»

Philippe Couillard, lui, a décliné l’invitation. 

De ceux qui soutenaient que les femmes ont atteint l’égalité, qui s’enfargeaient dans la définition à donner au féminisme, Lise Payette n’en avait cure. Elle a emboîté le pas jusqu’à la fin à cette longue marche.

Elle a vu le chemin parcouru depuis sa nomination comme première ministre de la Condition féminine, quand l’Assemblée nationale était un vrai Boys Club, quand les femmes prenaient la place qu’on leur laissait. 

Elle aussi a pensé un moment que ça y était, que les femmes pouvaient baisser la garde, dire «mission accomplie». Mais en 2015, lors du 75e anniversaire du droit de vote des Québécoises, Lise Payette a pris la mesure de ce qui restait à faire. Avec d’autres femmes, elle a repris son bâton de pèlerine. 

À 84 ans.

Elle m’avait raconté avoir encore le goût de brasser la cage. «J’ai réalisé qu’on avait gagné des choses, mais qu’on en perdait aussi. C’est ça qui nous a réveillées, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Regardez-moi bien aller, je n’ai pas fini de déranger.»

Voilà qu’elle passe le témoin.