Depuis des mois, Karine et sa famille constatent une dégradation des soins au CHSLD Saint-Antoine où ses grands-parents sont hébergés depuis au moins 10 ans.

«On est à bout de souffle»

CHRONIQUE / «Ça fait 10 ans que mon père est au CHSLD Saint-Antoine. Ça allait bien jusqu’à il y a deux ou trois ans, mais là, c’est l’enfer. Tellement que mon père est sorti l’été passé, personne ne l’a vu sortir, il a voulu se jeter devant les voitures.»

Un passant l’a vu juste à temps.

Depuis des mois, Karine et sa famille constatent une dégradation des soins. «On n’avait rien à dire avant, ça allait. Ma grand-mère a été là, elle a été bien traitée, mais là, ça n’a plus aucun sens, me confie sa fille. Il y a de gros problèmes pour les soins d’hygiène, c’est sale, les planchers sont sales. C’est ma mère, souvent, qui doit changer son lit.»

Elle lui lave aussi les mains.

J’ai parlé avec Karine, ce que je trouve intéressant, c’est que ça fait 10 ans qu’elle va au CHSLD Saint-Antoine. Elle n’y est pas débarquée la semaine dernière, elle a vu quand ça allait bien, et elle le dit, et elle voit maintenant que ça ne va pas bien. 

Et elle le dit aussi.

Ils ont bien tenté de faire corriger la situation. «On parle, on parle, mais il ne se passe jamais rien. On est à bout de souffle. Depuis deux ans, on se bat, il y a des rencontres avec les familles, mais ils n’en tiennent plus compte. C’est triste. Je comprends qu’il y a une pénurie, mais ce n’est pas une raison pour que les patients écopent.»

Sans parler de la nourriture. «Avant c’était fait au centre, c’était bien. Mais depuis que c’est centralisé, mon père ne mange presque plus.»

Sans parler des bains. Il arrive que son père n’ait pas son bain de la semaine, c’est arrivé justement cette semaine. Il arrive aussi qu’il n’y ait, la nuit, qu’une seule préposée pour plus d’une trentaine de résidents.

Sonnez et patientez.

«Très hypothéqué», le père de Karine a besoin d’un lève-personne pour être transféré. «Il est tombé deux fois. La première fois, ils l’ont envoyé à l’hôpital en ambulance et la deuxième fois, ils n’ont rien fait. Il hurlait de douleur dans les transferts, on a demandé au médecin de faire des radios, elle a dit que ce n’était pas pertinent.»

Elle a prescrit du Dilaudid, un opioïde. 

Il criait toujours.

«J’ai voulu parler au médecin, elle n’a pas rappelée. On était certains qu’il avait quelque chose à la hanche, qu’il était blessé. Je leur ai dit : “Je vais l’envoyer moi-même à l’hôpital”, mais on m’a dit : “Vous ne pouvez pas passer par-dessus le médecin.” J’ai dit : “Quel médecin?” On n’en peut plus de le voir souffrir.»

Ils sont fatigués. «On n’en peut plus.»

«C’est une préposée, finalement, qui s’est battue pour nous et qui a réussi à faire en sorte qu’il puisse avoir des radiographies.» Les examens ont été faits et, à la fin de la semaine dernière, la famille a reçu les résultats. «C’est une infirmière qui nous a donné les résultats des radios, pas le médecin. Il a un affaissement de la colonne, de l’arthrose et une autre chose, un mot à 100 $, qu’on n’a pas vraiment compris.»

Le médecin n’est pas venu leur expliquer. «Elle ne nous rappelle pas.»

De guerre lasse, Karine m’a raconté ce qu’elle et sa famille vivent. Elle aurait aimé être entendue avant. «On fait des plaintes et on parle, mais il ne se passe rien.» Elle s’est tournée le 10 février vers le Commissaire aux plaintes du CIUSSS, détaillant dans un courriel la dégradation des soins qu’elle observe. Deux semaines se sont écoulées avant qu’elle reçoive une réponse, qui n’était qu’une demande pour de l’information supplémentaire, entre autres le numéro de la chambre de son père et sa date de naissance.

Le nom de son père et celui du CHSLD figuraient dans la plainte.

Le CIUSSS n’en a pas encore eu vent, il s’agit du processus normal, ledit commissaire étant une entité distincte. «Le processus est confidentiel jusqu’à ce que l’équipe de la commissaire nous contacte afin de nous informer d’une plainte et ainsi souhaiter obtenir toutes les réponses dans le cadre de leur examen en cours», m’explique le CIUSSS par courriel.

Ce qui me semble moins normal, c’est que l’insatisfaction exprimée entre les murs du CHSLD par la famille ne soit pas venue aux oreilles du CIUSSS. «Souvent, les insatisfactions sont exprimées en proximité, directement auprès de nos chefs d’unité, permettant à nos équipes de rapidement remédier aux situations et de s’assurer que les changements souhaités, lorsque possible, soient mis en place.»

Ça ne s’est pas produit.

À part un cas «qui retrousse» dans ce CHSLD, le CIUSSS assure que la situation est sous contrôle pour les résidents. «La pénurie de main-d’œuvre a un effet indéniable dans notre région, surtout au niveau des préposés aux bénéficiaires. Il s’agit d’un enjeu qui nous occupe au quotidien et auquel nous nous ajustons constamment», résume le conseiller en communications Mathieu Boivin. 

Mis au courant de la volonté de Karine de dénoncer le CHSLD, le CIUSSS a proposé «une intervention directe» avec la famille. On a suggéré de les mettre en contact avec la gestionnaire qui «se rendra disponible pour un entretien afin d’examiner leurs doléances et y donner bonne suite».

Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Karine et sa mère ont discuté avec d’autres familles dont les proches habitent au même endroit. «On nous a raconté d’autres événements», d’autres doléances. «Le petit monsieur en face, il a changé sa femme de place, mais nous, on ne peut pas. Ma mère habite à côté, elle peut y aller à pied. Sinon, elle ne pourrait pas aller le voir. On devrait avoir de bons soins peu importe l’endroit, non?»