Mylène Moisan
Les locaux de l'Armée du Salut sert maintenant de centre d’hébergement pour accueillir ceux qui auraient la COVID-19.
Les locaux de l'Armée du Salut sert maintenant de centre d’hébergement pour accueillir ceux qui auraient la COVID-19.

Nulle part où se laver les mains

CHRONIQUE / François Legault le répète sur tous les tons, en trois mots comme en mille, «restez chez vous». C’est devenu un mot-clic, un cri de ralliement, ensemble contre l’ennemi nous nous encabanons.

Ça va quand on a un toit.

Mais à Québec comme ailleurs, il y en a qui n’ont pas de maison, qui arpentent les rues à longueur de journée, qui cherchent où dormir le soir venu. Ils seraient environ 500 dans la capitale selon un dénombrement fait il y a quelques années, il y en a probablement plus que ça. 

Et, depuis le début de la crise, ils sont plus oubliés encore.

J’ai parlé à deux intervenants qui travaillent avec les personnes itinérantes, appelons-les Jean et Olivier, ils sont sidérés de voir à quel point elles sont ignorées. «Les gens en situation d’itinérance sont complètement laissés pour compte. Ça fait quatre semaines et il n’y a rien qui bouge sur le terrain», déplore Jean.

À part le centre d’hébergement qui vient d’ouvrir pour accueillir ceux qui auraient la COVID-19, il n’y a rien.

Ils ne peuvent même plus répondre à leurs besoins élémentaires. «Si tu n’es pas hébergé à Lauberivière, tu ne peux pas prendre ta douche, le seul endroit où ils pouvaient aller a fermé. Et entre la rue Langelier et la Gare du Palais, il y a une seule toilette où ils peuvent aller, et c’est juste ouvert le jour. Les gens me demandent «où est-ce que je peux aller uriner? Je me retiens, je me retiens, et à un moment donné je ne peux plus»… Et ils risquent d’avoir des contraventions pour ça.»

Pour eux, trouver un lavabo et un savon pour se laver les mains est à peu près mission impossible.

La plupart des ressources où ils pouvaient aller se poser pendant le jour sont fermées, les rares qui sont encore ouvertes doivent s'adapter aux règles de santé publique. C'est le cas du Café rencontre sur la Rue St-Joseph qui est passé de 90 à 22 places, mais qui continue néanmoins de servir des centaines de repas chaque semaine. «Avant, ils pouvaient à la bibliothèque, utiliser les ordinateurs pour rester en contact. Ils n’ont plus nulle part à aller, ils sont dans un cul-de-sac.»

La nuit, s’ils ne réussissent pas à trouver un endroit pour dormir, «ils ne peuvent même plus aller au Réchaud de Lauberivière, ça vient de fermer».

Ceux qui arrivaient à se faire un petit revenu en vendant le journal La Quête aux passants ont perdu leur gagne-pain, faute de passants. Pareil pour ceux qui ramassaient des canettes, que les commerces n’acceptent plus. «Combien de gens arrondissaient leurs fins de mois en vendant des canettes? Ils sont obligés de cacher des sacs un peu partout, et parfois dans des endroits inusités.»

Olivier me raconte que deux personnes qui avaient des symptômes ont été testées pour la COVID-19 au cours des dernières semaines. «On leur dit de retourner attendre les résultats chez eux, mais ils n’en ont pas de chez eux. Les gens sont repartis en autobus et ils sont revenus dans la rue.»

Heureusement, les résultats étaient négatifs. 

Depuis jeudi, le CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux) de la capitale nationale a une ressource d’hébergement pour les sans-abris qui auraient la maladie ou qui sont en attente de résultats. Ça tombait bien, l’Armée du salut était à moitié vide, on avait annoncé sa fermeture pour le 1er juillet.

Il s’est écoulé presque un mois depuis le début de la crise.

«La réalité crue, c’est qu’on est vraiment chanceux qu’il n’y ait pas eu de cas chez les personnes en situation d’itinérance. C’est un coup de chance, ça ne repose que sur la chance. Si la COVID est une allumette, le milieu de l’itinérance est un baril de poudre. Et il n’y a personne entre les deux.»

Parce que, malgré les meilleures intentions du monde, il est difficile d’appliquer à la lettre les recommandations d’Horacio Arruda. «Les mesures de distanciation, ce n’est pas applicable dans les ressources, constate Olivier. À Lauberivière, les personnes sont quatre, cinq par table, ils sont à un demi-pied. […] Dans les dortoirs, on fait le tête à pied [une personne dort la tête du même côté que les pieds de l’autre], c’est la seule mesure qui peut être appliquée, sinon on réduit le nombre de places et on augmente la population dans la rue.»

Si quelqu’un était infecté, «ce serait un désastre sanitaire», prévient Jean.

Le personnel aussi est à risque. 

«Il y a un manque total d’organisation à Québec, ça ne date pas d’hier, mais la crise qui arrive nous met ça dans la face, regrette-t-il. On transmet l’information sur ce qui se passe, ça remonte, ça escalade d’un niveau à l’autre, mais il n’y a rien qui se passe sur le terrain. Tout le monde se renvoie la balle.»

Jean et Olivier aimeraient eux aussi se dire que ça va bien aller.

Mais là, ça ne va pas.