L’histoire a commencé il y a 25 ans. L’épouse d’un professeur d’université s’ennuyait. Elle a l’idée d’inviter des femmes à prendre le thé chez elle pour parler, entre autres, de l’actualité. Hispanophone, elle a tenu les premières rencontres dans la langue de Cervantès. Des femmes anglophones se sont jointes au groupe, puis des francophones.

Molière, Shakespeare, Cervantès et 30 femmes

CHRONIQUE / En cette journée spéciale, une chronique toute féminine.

L’histoire commence il y a 25 ans, l’épouse d’un diplomate s’ennuie, elle a l’idée d’inviter des femmes à prendre le thé chez elle pour parler, entre autres, de l’actualité. Hispanophone, elle tient les premières rencontres dans la langue de Cervantès. Des femmes anglophones se joignent au groupe.

Puis, des francophones.

Le bouche-à-oreille fait son œuvre, de plus en plus de femmes ont le goût de se joindre à ces conversations informelles, de parler de théâtre, de lecture. 

Tranquillement, presque naturellement, le groupe s’organise. Les femmes conviennent d’alterner les rencontres en français, en anglais et en espagnol. Chez l’une et chez l’autre, à tour de rôle.

La doyenne a 94 ans, elle fait partie du groupe depuis sa création. Elle porte chaque fois un chapeau différent.

Ne les cherchez pas sur Facebook ou ailleurs, on y entre quand on connaît une des membres, et encore. «On ne veut pas que ce soit trop gros, on a établi le nombre maximum de membres à 30, m’explique Céline, la présidente du groupe. Et il n’y a pas beaucoup de roulement.»

Elles sont devenues amies, avec le temps.

Chaque mois, en anglais et en français, elles invitent quelqu’un pour discuter, j’étais cette quelqu’une mardi. Le mois dernier, une chercheuse en pharmacie est venue causer de surmédication chez les vieux. Le mois prochain, un professeur de l’Université Laval viendra parler de l’ère Duplessis.

Moi, ça tournait autour du bonheur.

J’ai vite compris à qui j’avais affaire, des femmes fortes et raffinées aux parcours fascinants, qui viennent d’un peu partout, entre autres du Mexique, de Trois-Rivières, de Paris, des États-Unis. Une m’a parlé de la Deuxième Grande Guerre, des Juifs qu’elle a vus partir pour les camps.

Une autre, née aux États-Unis, m’a précisé qu’elle n’est «plus Américaine jusqu’à nouvel ordre».

Jusqu’à que Trump parte.

Il y a eu une Chilienne, dont la santé est aujourd’hui plus fragile, qui a été membre du gouvernement Allende, qui a été chassée par Pinochet.

La plupart de ces femmes ont bourlingué, et bourlinguent encore. Elles se tiennent informées. «Ce sont des femmes très cultivées, des femmes intelligentes et, en même temps, d’une grande simplicité. Personne n’a d’ego dans notre groupe, il n’y a pas de snobisme. Tout le monde se respecte.»

Ces femmes fêtent Noël ensemble, elles ont leurs rituels, comme cette réception chaque été dans les jardins du Cercle de la garnison.

Elles font, discrètement, un pied de nez aux conventions d’une certaine époque où les femmes étaient confinées à la cuisine. Comme dans le salon de la fondatrice, où l’émancipation infusait, à l’instar du thé. Où le raffinement et la classe n’étaient pas une fin en soi.

Où elles n’étaient plus l’épouse de. «La plupart d’entre nous avons un baccalauréat ou une maîtrise. Il y a des femmes qui ont eu des entreprises.»

L’époque a certes changé, mais il reste cette précieuse complicité dans le parcours de chacune de ces 30 femmes qui ont toutes convergé à Québec. Une amitié qui irrigue le cœur et la matière grise.

Depuis un quart de siècle.

Toutes modernes qu’elles soient, ces femmes restent attachées à un certain savoir-être, que d’aucunes regrettent qu’il se soit effiloché au fil du temps. De ce savoir-être, la politesse, la fidélité, le respect. Nous avons parlé d’amour, elles m’ont parlé d’indulgence, de tendresse, d’accepter l’imperfection de l’autre.

Du groupe, une femme était en couple depuis 64 ans.

Quelques autres depuis plus de 50 ans.

J’ai passé quatre heures avec elles, à discuter, à passer d’une conversation à une autre. J’aurais pu m’asseoir avec chacune d’elle et en faire une chronique. Trente femmes, trente histoires.

Je ne dis pas que ça n’arrivera pas.

Il était passé 14h quand je suis partie, les laissant placoter entre elles en finissant le café. J’ai filé dans ma voiture, mon parcomètre était déjà expiré. J’ai sorti mon téléphone de ma sacoche pour voir si j’avais manqué quelque chose, je n’avais rien manqué. Évidemment. On ne manque jamais rien.

Et j’ai réalisé ceci, pendant quatre heures, en compagnie de toutes ces femmes, je n’ai pas vu un seul téléphone.

C’est ça, au fond, un vrai réseau social.