Marie-Pier Deschênes n’a jamais arrêté d’écrire, elle a publié en 2006 et en 2009 deux recueils de poésie, comme des exutoires. «Écrire pour moi, c’est très libérateur, c’est très introspectif. J’ai besoin de ça pour m’évader.»

Mère qui rit, mère qui doute

CHRONIQUE / «As-tu déjà écrit sur des bananes? C’est tellement parfait des bananes, la texture de la peau…»

Il se trouve que oui, je dessinais des cœurs sur les bananes que je mettais dans les lunchs de mon grand, je me souviens d’une en particulier, que j’ai mangée à l’hôpital alors qu’il était entre la vie et la mort, il avait cinq ans. 

Il en a 11 maintenant.

Marie-Pier Deschênes, elle, écrivait partout quand elle était petite, et pas juste sur les bananes. «J’aimais écrire juste pour le plaisir d’écrire, je copiais le dictionnaire, je copiais des quatrièmes de couvertures.» 

Elle est née et a grandi à Portneuf-sur-mer, un hameau de quelque 600 âmes, à 15 minutes de Forestville. 

Marie-Pier n’a jamais arrêté d’écrire, elle a publié en 2006 et en 2009 deux recueils de poésie, comme des exutoires. «Écrire pour moi, c’est très libérateur, c’est très introspectif. J’ai besoin de ça pour m’évader.» 

Elle a écrit tout bas ce qu’elle ne pouvait dire tout haut.

Marie-Pier a continué à écrire après avoir donné naissance à son premier gars il y a sept ans, avec moins de temps pour l’introspection. Ça a donné un autre livre, un carnet poétique, Du paillis plein les souliers : à lire entre deux brassées. «Ce livre a vraiment été écrit entre deux brassées… Au début, [le sous-titre] devait être “entre deux verres de vin” ou “entre un verre de vin et un café froid”.» 

Quand on est mère, on est toujours entre deux choses.

Et c’est justement ce qu’il y a entre qui intéresse Marie-Pier, ces moments qui passent vite, qui ne reviennent pas. «J’ai peur de ne pas me souvenir, j’ai voulu garder les bonnes émotions, sans oublier les mauvaises non plus. […] Quand les enfants naissent, tu ne sais pas ce qu’ils vont t’apporter, comment ils vont te changer.»

Elle a trois gars, le dernier a deux ans.

Avec un papa très présent.

L’idée du livre, elle, est née d’un vendredi de la poésie au TamTam Café sur Langelier. «J’étais en congé de maternité, j’ai décidé de réciter la liste de toutes les choses que j’avais à faire, comme mettre du WD40 sur une roue de la poussette, c’était une longue liste qui descendait rapidement et, plus ça descend, plus ça va vers ce qui est important, le regarder dormir, être avec lui…»

L’important, donc, est de commencer par la fin.

Le livre de Marie-Pier fait une soixantaine de pages, on suit le «garçonnet» qui grandit à travers ses yeux, ses vers, et les dessins de sa complice Marie-Ève Lachance. Les chapitres sont indiqués par une grandeur de vêtements, avec entre parenthèses un commentaire sur la lessive. Ça commence à la taille 0-3 mois, «tous tes petits vêtements sont pliés dans tes beaux tiroirs, une odeur de crème flotte, il ne manque que toi. On pense qu’on est prêts.»

On ne l’est pas.

L’enfant arrive, Marie-Pier écrit :

«J’espère que vous avez lu la description des tâches

deux shifts possibles

minuit-midi

midi-minuit

7/7»

Ça va jusqu’à la taille 2-3 ans, la lessive est réduite à sa plus simple expression, «laver, sécher».

C’est l’âge du non.

«Tu ne veux pas

enfiler tes bas

boire ton lait dans un gobelet

enlever les souliers à papa que tu as dans les pieds

venir dans nos bras

rester par terre

porter ton habit de neige

te faire attacher dans ton siège d’auto

y a des minutes plus longues que d’autres.»

Quand j’ai rencontré Marie-Pier, on a parlé de tout et de rien, de nos gars évidemment, de ce dilemme entre être mère et être soi. «Je suis contente qu’ils aient besoin de moi, c’est valorisant, et en même temps, j’ai aussi besoin d’être moi. […] Je suis toujours partagée entre “allez, c’est l’heure!” et leur laisser trois minutes de plus, un dernier colleux, une dernière chanson. Un jour, ils ne me le demanderont plus et ça va me manquer.»

Elle devra les «aimer autrement».

Elle repense à l’enfant qu’elle était, à la mère qu’elle a eue. «Je réalise comment notre enfance module notre façon d’être mère. J’essaye d’avoir de l’ouverture avec mes gars, leur transmettre la passion, l’importance de suivre leur cœur.»

C’est un sacré contrat.

À 34 ans, Marie-Pier est «totalement nostalgique» et travaille aussi pour profiter du moment présent. Pas toujours facile. «La semaine passée, je suis allée toute seule au cinéma, ça faisait tellement longtemps. Et je me suis mise au yoga pour arriver à me mettre dans le moment présent. Mais il faut trouver le temps d’y aller.»

Courir pour s’arrêter.

Être mère est un paradoxe.