Avant l’adoption de la loi 113, les enfants qui avaient été placés dans une crèche ne pouvaient qu’avoir un «pseudonyme» chiffré identifiant leur mère biologique. Le 16 juin 2018, le gouvernement adopte la tant attendue loi 113 visant à permettre à plus de gens de connaître leurs origines. Sur la photo, la crèche du Mont d’Youville.

Mère numéro 363-55

CHRONIQUE / Le premier courriel qu’Hélène m’a envoyé s’intitulait «la loi 113, cette triste farce», elle venait d’avoir le nom de sa mère biologique. Après 29 ans de démarches.

Comme des centaines d’autres, elle s’était précipitée, après l’adoption de la loi modifiant les règles entourant les adoptés, à faire une demande pour en savoir plus sur ses origines. C’était il y a presque un an jour pour jour, tout ce qu’elle avait reçu depuis sa demande était un accusé réception sans date.

Puis, ce coup de fil, on lui a donné le prénom et le nom de sa mère, elle m’a demandé de l’appeler simplement Maria. «Ils m’ont donné son nom en me disant qu’ils ne savaient pas si c’était son nom de jeune fille ou pas.»

Jusque-là, elle ne connaissait sa mère que par le «pseudonyme» que lui avaient donné les services sociaux, 363-55.

Ce «pseudonyme» figurait sur ses «antécédents d’ascendance», un document d’une page qu’elle a eu en 1990. «C’était tout ce à quoi on avait droit à l’époque. C’était écrit que j’étais née avant terme, que je pesais huit livres neuf onces. Que je m’appelais Omérine.» C’était aussi écrit que sa mère était malheureuse en ménage, que le père l’avait abandonnée avec ses enfants.

Hélène avait donc une fratrie.

«Au cours de ma vie, ça ne m’a jamais vraiment obsédée de connaître mes parents biologiques, mais ça revient tout le temps t’agacer, comme quand tu vas chez le médecin et qu’il te demande tes antécédents. On ne peut rien répondre à ça! Nous, les personnes adoptées, on coûte plus cher au système de santé parce que, vu qu’on ne connaît rien de nos antécédents familiaux, ils doivent souvent faire plus de tests.»

Elle a donc demandé, en 1990, à savoir qui étaient ses parents. «On m’a répondu que ma demande était prise en compte, mais qu’il y avait de longs délais.»

Elle a reçu une lettre cinq ans plus tard.

Mais ce n’est pas ce à quoi elle s’attendait. «Le ministère nous a écrit pour nous faire une offre, on nous a dit si vous payez tel montant — ça tournait autour de 100 $ dans mon souvenir — on va mettre quelqu’un sur votre dossier. C’était alléchant évidemment, je l’ai fait, j’ai payé.»

Et par une belle journée de l’été 1995 son téléphone a sonné. 

— C’est un bon moment pour vous parler?

— Oui.

— Votre mère est morte.

— Quand?

— En 1980.

— Quelle date?

— Je ne peux pas vous le dire.

— Où?

— Je ne peux pas vous le dire.

— De quoi?

— Insuffisance myocardique.

«C’est comme ça que j’ai appris que ma mère était morte du cœur à 57 ans. C’est jeune. Je suis allée voir mon médecin pour lui en parler, il m’a dit qu’il avait besoin de plus d’informations. J’ai rappelé, on m’a dit qu’on ne pouvait rien me dire, j’ai insisté. La seule chose que j’ai pu savoir, c’est qu’elle souffrait d’éthylisme. Elle était alcoolique.»

Elle n’en saura pas plus.

Le 16 juin 2018, le gouvernement adopte la tant attendue loi 113 visant à permettre à plus de gens de connaître leurs origines. «Au début, ils prenaient seulement les demandes de ceux qui savaient que leurs parents étaient décédés. Je me suis précipitée sur le formulaire, je l’ai rempli la semaine suivant l’adoption…»

Et puis?

Un accusé réception sans date le mois suivant.

Mardi passé, un coup de fil.

— Madame, est-ce que c’est un bon moment pour vous appeler?

— Oui.

— Je vous appelle pour vous donner le nom de votre mère.

— C’est quoi?

— Maria…

— Qu’est-ce que vous pouvez me dire de plus?

— Rien, c’est tout.

«Je raccroche, j’ai un nom, je le répète, je le répète... Mais je n’ai pas de date de naissance, pas de date de décès, ni le lieu. Et je me dis, tout ça pour ça?»

C’est là qu’Hélène m’a envoyé un courriel sous le coup de l’émotion, celle d’une femme à qui on a promis de connaître ses origines, et qui se retrouve avec un nom, assez commun qui plus est. «Donner de faux espoirs comme cette loi ne fait qu’ajouter à l’immense peine de ne pouvoir aller me recueillir sur sa tombe. C’est encore trop demander. C’en est presque sadique.»

Qu’à cela ne tienne, elle se met à éplucher les avis de décès dans les archives de journaux de 1980. «Je remonte le temps, je ne trouve rien. J’ai appelé dans les cimetières de Québec, je ne la trouve pas. Je vais voir du côté du site Ancestry, je vois que le test d’ADN est en spécial, je m’inscris.»

Puis elle envoie, comme une bouteille à la mer, un message sur Facebook, un groupe qui s’appelle «les anges de l’adoption».

Nous sommes mercredi, 15h40.

Le soir, elle a une réunion, elle revient sur le site à son retour. Elle voit le message d’une dame qui lui propose son aide. «Elle m’écrit qu’elle fait ça depuis neuf ans, elle me demande les informations que j’ai, les dates. Et là, ça déboule. 22h07, elle me dit où ma mère s’est mariée, elle trouve le cimetière où elle est enterrée, même le numéro du lot. Elle remonte à mes grands-parents, puis elle trouve ma fratrie…»

Quand elle se couche ce soir-là, elle a deux frères et une sœur. «Elle m’envoie même une photo de ma sœur, on se ressemble tellement. C’est la première fois que je vois mon visage sur le visage de quelqu’un.»

Elle me la montre, c’est frappant.

«La dame, un vrai ange, a continué à m’envoyer des informations, c’est incroyable tout ce qu’elle a réussi à trouver. Sans elle, seulement avec ce que le gouvernement me donnait, je n’y serais pas arrivée. Pour le moment, je veux prendre le temps de digérer tout ça. C’est sûr que j’aimerais les rencontrer, mais il faut être prêt à toutes les éventualités. Il ne faut pas avoir d’attentes qui ne sont pas réalistes.»

Elle a le plus important, elle sait qui est sa mère.

«C’est comme si la place que j’avais gardée en moi est enfin occupée par celle qui l’avait créée…»