Ces femmes espèrent pouvoir travailler à plein temps pour ne plus dépendre de l’aide de l’État.

L'intégration à géométrie variable

CHRONIQUE / Le dîner était prévu depuis une semaine déjà, il ne devait pas avoir lieu au lendemain d’une autre sanglante tuerie. J’allais rencontrer des femmes musulmanes.

Des Syriennes, réfugiées.

J’aurais compris si elles avaient annulé, mais non. Elles se réunissaient — comme chaque mois — pour discuter d’un projet qu’elles font ensemble, j’avais été invitée à y assister pour voir une autre réalité.

L’intégration vue de l’intérieur.

Ces cinq femmes sont arrivées ici il y a environ deux ans avec leur famille, elles sont parties de plus loin que zéro, avec la langue à apprendre, l’hiver à apprivoiser. La plupart sont venues d’Alep, une de Raqqa, dont il ne reste à peu près que des ruines. Une autre habitait Hassaké, au nord-est du pays.

Jehan y était enseignante au primaire.

Son mari a été tué par un sniper.

Elle est arrivée ici avec ses deux enfants de presque 20 ans, un garçon et une fille, qui étudient au secondaire et au cégep. Sa fille, en plus de son arabe maternel, a non seulement facilement appris le français, mais aussi l’anglais, le kurde et le coréen. «Elle veut parler 10 langues…»

— Elle aime la musique pop coréenne?

Elle sourit.

Sa fille est aussi championne de course, travaille chez McDo après l’école comme la presque totalité des enfants de ces femmes qui sont en âge de travailler.

Elles aussi, veulent travailler.

Presque depuis leur arrivée ici, elles font partie d’un projet de mets cuisinés syriens qui étaient disponibles dans quelques points de vente en ville, elles ne fournissent pas. Elles ont obtenu une accréditation du MAPAQ, se réunissent tous les samedis pour mitonner leurs plats.

Elles visent le grand marché, qui doit ouvrir en juin.

On a déposé les plats au centre de la table et on s’est servies, des spécialités syriennes, dont la «gourgane» qui n’a rien à voir avec la gourgane qu’on connaît, plutôt une délicieuse salade de tomates et de persil. Il y avait un mijoté de bœuf et du riz, du Uncle Ben’s cuisiné de façon traditionnelle.

J’y ai vu un clin d’œil à l’intégration.

Leur vie est nécessairement meilleure ici parce qu’elle ne peut pas être pire que ce qu’elle était là-bas, mais elle n’est pas simple. Elles commencent à se débrouiller en français, passent quatre jours et demi par semaine en classe de francisation. Le samedi, elles font la cuisine pour leur projet.

Et il y a la famille.

Fatima a sept enfants, même chose pour Hanan, et son petit dernier n’a pas un an. Heureusement que son mari reste à la maison pour s’occuper des marmots et de la popote. Elle a obtenu son permis de conduire, c’est elle qui fait le taxi.

Pas le cliché de la femme voilée, disons.

Hanan et Fatima ne comprennent pas pourquoi on laisse leurs enfants qui vont au secondaire — dans une école de Sainte-Foy —, dans un programme de francisation alors qu’ils parlent la langue. Ils ne font aucune autre matière. «Ils refont les mêmes choses tout le temps, mes enfants s’ennuient. À l’école, ils me disent que c’est très bon, qu’ils ont 100% en francisation, mais ils n’apprennent rien…»

Son fils de 16 ans est en train de décrocher.

Les enfants d’Hasna, eux, vont dans une école secondaire à Charlesbourg. Ils ne sont pas confinés en francisation, mais intégrés avec les autres élèves dans les cours. Non seulement ils maîtrisent le français sans problème, ils sont aussi des premiers de classe. «Les profs disent qu’ils sont parmi les meilleurs.»

Ils aiment l’école.

Ce qu’elles ont compris, c’est que ça dépend des commissions scolaires. Hanan et Fatima sont inquiètes, elles ont l’impression que l’avenir se referme sur leurs enfants. Elles n’arrivent pas à se faire à l’idée qu’ils ne puissent pas développer leur plein potentiel, qu’ils soient laissés-pour-compte. 

Et après, on viendra se plaindre qu’ils ne s’intègrent pas, qu’ils ne contribuent pas.

Même chose pour ces femmes, qui espèrent pouvoir travailler à plein temps le plus rapidement possible pour ne plus dépendre de l’aide de l’État. Déjà, si elles pouvaient suivre des cours de français en travaillant, ou en réalisant un stage, elles auraient moins l’impression de faire du surplace.

Je les avais vues le 7 mars, j’avais été invitée à une soirée de financement pour leur projet. Elles avaient cuisiné pour les quelque 200 personnes venues pour les encourager, leur donner un coup de pouce. Hanan et Fatima avaient pris la parole, et leur courage, pour nous parler dans leur français hésitant.

Hanan avait expliqué que, lorsque ses enfants voient de la poussière, ils pensent que c’est une bombe. Elle nous a parlé de son rêve le plus cher. «J’aimerais avoir la sécurité et la paix dans mon pays.»

Elle aurait voulu, plus que tout, ne jamais avoir à partir.