Mario Guillot a eu l’idée de monter un projet avec les écoles pour que les enfants fabriquent des masques à partir de l’écorce d’arbres malades.

L’homme qui redonne vie aux arbres

CHRONIQUE / Dans le sentier où marchait Mario Guillot, un hêtre était tombé, les vents forts de la veille avaient porté le coup de grâce.

Le hêtre était malade.

«J’étais en raquettes, il faisait froid. Je me suis arrêté et je l’ai regardé longtemps, je trouvais ça dommage que sa vie s’achève comme ça. J’ai regardé attentivement son tronc, les malformations dans son écorce... et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée : “Je vais récupérer les bosses.”»

Il est revenu avec une scie, a épluché l’arbre du mieux qu’il a pu, est revenu avec des bouts d’écorces dans son sac.

Il a commencé à faire des chandeliers avec des bouts de bois collés un sur l’autre. «Je remplissais mon sac à dos et j’allais sur les Plaines d’Abraham, je m’installais sur un trottoir où les autobus de touristes s’arrêtaient. Et ça marchait! Je ne parlais même pas anglais, même pas pour dire le prix...»

Il a fait ça une dizaine de fois, un agent de la Commission des champs de bataille nationaux a mis fin à son petit commerce.

«J’ai vu que mon idée avait du potentiel.»

Dès qu’il pouvait, il allait dans le bois chercher des arbres malades, «les lendemains de grands vents», il a même obtenu en 2003 un permis du ministère des Ressources naturelles pour pouvoir prélever l’écorce des arbres dits «sans avenir».

Lui en voyait un.

Il voulait donner vie aux bosses, aux nœuds, aux loupes, aux excroissances et aux malformations.

Plus l’arbre était difforme, plus Mario était inspiré.

Avec les plus grosses bosses, les plus bizarres, il a fabriqué des prises d’escalade qu’il a même fait breveter. Il en a vendu à l’alpiniste François-Guy Thivierge, puis a travaillé avec un Centre de formation en entreprise et en récupération, un CFER, avec de jeunes décrocheurs. «On allait chercher les prises dans le bois, on les travaillait et on allait à différents endroits dans la province pour les installer.»

Il ne récupérait pas juste des arbres.

Des jeunes aussi.

Le projet a pris fin, Mario s’est demandé ce qu’il pourrait faire avec le reste de l’écorce, il a eu l’idée de faire des paniers, toutes sortes d’objets qui lui venaient de la forme de la matière première. Il regardait l’écorce, il y voyait comme naturellement ce qu’il allait en faire.

Il a vu des masques.

Et il a eu l’idée de monter un projet avec les écoles, avec le programme Culture-éducation, pour que les enfants fabriquent des masques à partir de ces arbres malades. Mario arrive en classe avec des masques anonymes, bruts, avec seulement les yeux et la bouche, et les enfants font le reste.

Ils leur donnent vie.

Il a donné un atelier dans une école il y a deux semaines, l’enseignante est revenue le chercher après pour qu’il entende les commentaires des élèves. «Elle a demandé «qui veut donner son commentaire?» et tout le monde a levé la main. Il y en a un qui a dit «moi, d’habitude, je n’aime rien et là, j’ai aimé ça». Il y en a un autre qui a dit «d’habitude, je ne suis bon à rien et là, j’ai réussi.»

Mario récupère aussi des enfants.

Et dire que Mario était électricien, qu’il gérait des projets, qu’il a tout laissé ça il y a une douzaine d’années parce qu’il était malheureux comme une pierre. Parce qu’il a vu dans un vieux hêtre tombé dans la neige une façon de donner un véritable sens à sa vie, là où d’autres n’auraient vu qu’un arbre condamné.

Pour arriver à vivre de sa passion, il bûche.

Au propre et au figuré.

En plus de faire des ateliers dans les écoles, Mario vend certaines de ses créations à la boutique de l’hôtel-musée Premières nations à Wendake. Il les fournit en bols de toutes les grandeurs, qui peuvent servir pour le pain entre autres, et plein d’autres objets qu’il fabrique au gré de son inspiration.

Avec certains morceaux d’écorce aux formes intrigantes, quand il dégote de petits orifices creusés par la nature, Mario fabrique des masques géants.

Des œuvres d’art.

Mario ne compte pas s’arrêter là. Il rêve maintenant d’une école-entreprise où on travaillerait l’écorce et le bois de ces arbres que les forestiers décrètent «sans avenir», les morts-debout et les frais-tombés. «Ce serait un beau projet pour le Québec. La matière première est là, disponible. Et c’est très écologique. Ça pourrait à la fois aider les jeunes en difficultés et être rentable.»

Ce qui vaut pour la forêt vaut pour n’importe qui. «Sur un arbre qui est encore debout, si tu lui enlèves ses bosses, il va vivre mieux.»