Mylène Moisan
Les bernaches du Canada ignorent tout de la pandémie qui terrasse la planète, elles migrent comme elles ont toujours migré.
Les bernaches du Canada ignorent tout de la pandémie qui terrasse la planète, elles migrent comme elles ont toujours migré.

Les outardes sont revenues

CHRONIQUE / On dit que, en ces temps, il n’y a plus de certitudes. Il y en a pourtant, celles de la nature, qui transcendent celles des humains.

De celles-là, les outardes. 

Elles sont revenues.

Elles ont peut-être sursauté quand elles ont regardé nos terres, nos routes, en se demandant où nous étions tous passés, peut-être ont-elles trouvé le ciel plus clair, l’air plus pur. 

Elles ont tendu l’oreille, moins de bruit.

Les bernaches du Canada, de leur petit nom, ignorent tout de la pandémie qui terrasse la planète, elles migrent comme elles ont toujours migré. Elles ont quitté le sud pour remonter vers le nord cette année comme l’année dernière pour venir s’y reproduire, avec le même partenaire.

Elles sont passées au-dessus de chez moi l’autre jour, par une de ces trop rares soirées chaudes de ce frileux printemps. Je les ai d’abord entendues, cacardant en chœur, avant de lever les yeux vers le ciel. Heureusement, personne ne leur a dit que tous les spectacles étaient annulés.

Reste celui-là.

Le vol en «V» des outardes est fascinant, hypnotisant, elles zèbrent le ciel comme on grigne une miche de pain. Mais ce n’est évidemment pas pour le plaisir de nos yeux qu’elles se déplacent comme ça, c’est qu’elles vont plus vite, elles utilisent la force du groupe, chacune profitant du «tirant» de celle devant. Ensemble, elles peuvent parcourir jusqu’à 1000 kilomètres en une journée.

À la tête du «V», elles alternent, pour reprendre leur souffle.

Et en les regardant, j’ai pensé aux CHSLD, ceux-là où le feu est pris, où les résidents meurent à la chaîne et où le personnel tombe comme des mouches. J’ai pensé à celles et ceux qui résistent, qui restent malgré tout et qui n’ont jamais quitté le navire même au plus fort de la tempête. Ils s’encouragent comme ils peuvent, malgré la fatigue et malgré la mort tout autour.

Ils avancent, envers et contre tout.

En fait, je le voyais déjà avant, quand les gens m’écrivaient à propos des CHSLD, que j’essayais de comprendre pourquoi ça peut aller si bien à un endroit et si mal à un autre, parfois entre deux étages d’un même établissement. Avec les mêmes ratios, les mêmes budgets, le meilleur et le pire.

Là où ça va, généralement, les gens travaillent ensemble.

Les familles sont appréciées.

Ce n’est pas la méthode Toyota ni Lean qu’il faut appliquer, mais celle des outardes. D’abord, sentir qu’on fait partie de quelque chose, qu’on peut compter sur les autres, que les autres peuvent compter sur soi. Avancer dans la même direction, pouvoir reprendre son souffle en profitant du «tirant» des autres.

Autre enseignement des bernaches, cette façon de faire corps «permet de coordonner les mouvements de la bande, ce qui permet la communication rapide et efficace des changements de vitesse ou de direction à tous les membres de la bande», écrit la Fédération canadienne de la faune.

Voilà un autre problème, la communication.

Ceux qui travaillent en CHSLD ne devraient pas se sentir comme des soldats dans une tranchée, mais comme des oiseaux dans une volée. Je rêve, il devrait être agréable de veiller sur les personnes âgées, d’abord parce qu’elles méritent qu’on en prenne grand soin, pour qu’elles soient là pour vivre et pas juste mourir.

Vivre dans un nid douillet.

Parce qu’un jour, ce sera notre tour. L’outarde femelle l’a compris, elle qui retourne toujours au même endroit où ses parents ont niché.