Madeleine Martel distribue Le Soleil à Grondines depuis 20 ans. Elle soufflera 80 bougies la semaine prochaine.

Les matins de Madeleine

CHRONIQUE / «J’ai des personnes âgées dans mes clients. J’en fais un peu plus pour eux, je vais leur porter le journal à la porte, je dégage la galerie, je mets les poubelles au chemin.»

Madeleine Martel aura 80 ans dans une semaine.

Elle livre Le Soleil à Grondines tous les matins depuis presque
20 ans, beau temps, mauvais temps. «L’hiver, j’aime mieux le froid que le temps doux, ça glisse moins. Et je suis bien habillée, j’ai une suit deux pièces et un gros chapeau de poil! Le pire, je trouve, c’est quand il y a du verglas.» Elle enfile ses crampons sur ses bottes, agrippe ses bâtons de marche et part, ses journaux sous le bras. Madeleine a une douzaine de clients, de chaque côté de chez elle.

- Ça vous prend combien de temps?

- Ça dépend.

- Ça dépend de quoi?

- Si je jase...

Si elle ne rencontre personne, ça lui prend 25 minutes. Mais ça n’arrive pratiquement jamais. Ça fait partie de son plaisir, piquer une jasette avec ceux qui sont debout quand elle passe. Elle finit toujours par la même cliente, arrête souvent prendre un café, avant de poursuivre sa journée.

Sur sa route, elle s’arrête parfois pour s’occuper du chat d’un voisin parti en voyage, «j’arrose les plantes tant qu’à être là...» Une fois par semaine, elle entre à l’église au retour pour passer le balai et pour changer les lampions. «Et je sonne les cloches quand il y a un décès.»

Elle se lève entre 5h et 6h. «Je vois le lever du soleil... Je me suis toujours levée de bonne heure. Quand mon mari est décédé en 1997, ça ne me tentait plus de me lever, j’avais de la misère à me partir le matin...»

Elle se laissait un peu aller.

En 1999, le jeune camelot a pris sa «retraite», il avait 15 ans. «J’ai dit à la blague, s’ils ne trouvent pas de remplaçant, je vais le passer, moi, le journal! Et finalement, je me suis prise au sérieux... Je n’ai plus le choix de me lever le matin, sept jours sur sept, ça me donne de la motivation.»

Et un beau prétexte pour sortir et bouger.

Ce sont deux de ses filles qui m’ont écrit pour me parler de leur mère qui est l’exemple parfait que l’âge est un concept bien relatif. Quand elle est chez elle, elle va sur le Web, elle suit les bateaux qui sillonnent les océans. «Avec MarineTraffic, je vais partout! Il paraît qu’on peut suivre aussi les avions!»

Elle note tous les jours l’heure à laquelle le soleil se lève et se couche, compile les heures d’ensoleillement. «Depuis une semaine, on a perdu sept minutes le matin!»

En presque 20 ans, elle s’est arrêtée une fois à cause d’un poignet cassé, jamais pour un rhume ou une grippe. «Je n’attrape pas ça, moi!» lance la charmante dame dans un éclat de rire.  Les seules fois où elle a pris congé, en se faisant bien sûr remplacer, c’est pour chausser ses bottes de sept lieues, dont elle a joliment usé la semelle. 

- Vous avez voyagé?

- Oh mon Dieu, oui! J’ai tout ça par écrit, chez nous...

- Où êtes-vous allée?

- En Europe, en Chine, en Russie, en Polynésie, en Norvège, Alaska, Tunisie, Grèce... En Chine, c’était en 2008, quand il y a eu le gros tremblement de terre!

Elle a rangé son baluchon depuis quelques années, son dernier voyage remonte à «il y a deux ou trois ans. Je suis allée passer juste une semaine au Mexique.» Comme si, par rapport aux autres voyages, celui-là ne comptait pas.

L’été, elle continue à faire son jardin, «qui est plus petit qu’avant», elle y cultive «des tomates, des patates, des piments et des fèves. Des fèves, j’en donne à mes petites madames qui faisaient un jardin avant, mais qui n’en font plus.»

À Noël, elle remet une carte personnalisée à tous ses clients. «Mais je ne mets pas l’enveloppe qu’ils nous donnent pour le pourboire... je ne fais pas ça pour la paye!» Pour le plaisir, simplement. 

«Quand je reviens chez moi, je me sens bien. J’ai un sentiment de satisfaction, surtout quand j’ai jasé...