Mylène Moisan
Cette crise sans précédent a révélé, entre autres, l’importance de tendre la main vers les autres. Et pas juste avant Noël.
Cette crise sans précédent a révélé, entre autres, l’importance de tendre la main vers les autres. Et pas juste avant Noël.

Les héros de l’ombre

CHRONIQUE / Nous ne sommes pas en novembre, Noël n’approche pas à grands pas, et nous parlons de pauvreté.

De ceux qui ne mangent pas à leur faim.

J’ai toujours eu de la misère avec les sujets imposés par les journées internationales et par les semaines officielles, comme des passages obligés pour avoir bonne conscience, en se disant qu’on a parlé du suicide et des Noirs en février, des femmes en mars, des handicapés en novembre.

Et voilà que, depuis le début de la pandémie, on nous parle de pauvreté, du sous-financement des organismes communautaires, des banques alimentaires qui ne suffisaient déjà pas à la demande. «Il faut s’attendre à ce qu’il y ait plus de gens dans les banques alimentaires, a prévenu François Legault le 26 mars. «Je veux dire aux Québécois: “il ne faut pas être gêné d’aller dans une banque alimentaire. Ce n’est pas votre faute si vous avez perdu votre emploi dans les derniers jours, dans les dernières semaines. Donc, il n’y a pas de gêne à aller dans les banques alimentaires. On va s’assurer qu’il y ait assez d’argent pour acheter toute la nourriture qui est nécessaire.”»

Tout à coup, la solution est à portée de main.

Gestionnaire retraité — et très actif — de la Ville de Lévis, André Poisson constate que les besoins n’ont jamais été aussi grands. Il siège sur le conseil d’administration des Repas Desjardins à Lévis, qui cuisine et livre des repas santé à bas prix aux personnes âgées, qui finance le comptoir alimentaire Le Grenier.

Chaque jour, entre 1000 et 1100 plats sont préparés et livrés, plus 150 paniers d’épicerie par semaine.

André m’a écrit il y a quelques semaines pour me proposer de parler de ces bénévoles qui sont plus que jamais un rouage essentiel de notre société. «Mon objectif est de porter à votre connaissance des initiatives communautaires qui sont indispensables pour la qualité de plusieurs personnes de nos communautés. La crise qui nous affecte le démontre malheureusement davantage», m’a-t-il écrit. 

Lui aussi est bénévole.

Au bout du fil, il m’explique que, du temps où il travaillait à la ville, il a mis en place «une initiative pour les gens âgés en perte d’autonomie», dont la nécessité ne s’est jamais démentie. Avec la crise, la pression est plus grande que jamais partout, entre autres pour les repas Desjardins. «On n’est pas capable de répondre à la demande, ça dépasse notre capacité de production. Je ne sais pas combien on en refuse et combien on va en refuser, il y a des enfants qui appellent pour leurs parents.»

Un projet d’agrandissement était dans les cartons, il est maintenant sur la glace.

Comme tout le reste.

André préfère se concentrer sur ce que l’organisme arrive à faire, sur les 48 paniers qui ont été livrés la veille [par Le Grenier], sur les centaines de repas cuisinés et livrés. Bonne nouvelle, «on a plein de bénévoles», l’appel du premier ministre François Legault a porté, les bras ne manquent pas.

André veut les remercier. «À l’exemple de beaucoup d’autres bénévoles dans d’autres organismes, qui ne sont pas les anges gardiens du réseau de la santé, mais qui sont les héros obscurs et qui ont les autres à cœur, qui ont à cœur de vouloir aider. Il y a beaucoup de monde dans l’ombre qui travaille très fort.»

Lui-même ne calcule pas son temps, il s’occupe de ces organismes à distance, confinement oblige. «De chez moi, j’essaye de faire une différence». Il est à même de constater «la générosité des gens d’affaires à Lévis. Ça amène de beaux gestes. Il y a Valéro, par exemple, qui a donné 25 000$.»

Il remarque quelque chose de plus important encore. 

«Les gens réalisent que la pauvreté, ça peut arriver à tout le monde. Les gens nous disaient avant “comment ça, il y a des pauvres?” Ça, on ne l’entend plus, ça a changé du jour au lendemain, il y a beaucoup de préjugés qui sont tombés et j’espère que ça va rester comme ça.»

Cette crise sans précédent a révélé, entre autres, l’importance de tendre la main vers les autres. Et pas juste avant Noël. «La pauvreté, ce n’était pas la saveur du mois. Là, il y a une véritable préoccupation, une prise de conscience. Il va rester quelque chose de ça.»

Je croise les doigts.