Mylène Moisan

Les dommages collatéraux

CHRONIQUE / Le jour où j’ai parlé avec Josée*, c’était le jour où elle devait avoir son traitement d’électrochocs, elle en a aux trois semaines, c’est la seule chose qui a fonctionné jusqu’ici pour traiter sa maladie.

Oui, on donne encore des électrochocs.

On appelle ça l’ECT, acronyme pour électroconvulsivothérapie. «Ça n’a rien à voir avec l’image qu’on a. Quand ma psychiatre m’a dit qu’on allait essayer ça, j’ai tout de suite pensé à Alys Robi avec le bâton dans la bouche.»

L’ECT est un traitement qui se donne sous anesthésie générale et qui demande une grande supervision, Josée le reçoit une fois par trois semaines à Robert-Giffard, l’Institut universitaire de santé mentale, elle a commencé en 2018 après avoir passé huit mois à l’hôpital. 

«Ils ont tout essayé, c’est la seule chose qui marche.»

La semaine dernière, elle a appris qu’elle ne pourrait pas recevoir son traitement en raison de la pandémie, à moins d’être hospitalisée jusqu’à ce que les directives changent. En d’autres mots, elle devrait habiter à l’hôpital pour avoir un traitement aux trois semaines, qui requiert quelques heures en tout.

Pour une quinzaine de minutes d’électrochocs.

Selon les chiffres transmis par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale, ils sont 22 comme elle à recevoir ce traitement à intervalles réguliers à l’externe, et qui doivent maintenant choisir entre être hospitalisé et prendre leur mal en patience. 

Quand elle se rendait à ses traitements, elle croisait d’autres patients. «Il y a toute sorte de monde. Il y en a qui travaillent encore, il y a un pompier qui vient aux deux mois, ils ne pourront plus travailler [s’ils sont hospitalisés]. Il y a aussi des personnes âgées qui font de la démence, elles ont besoin de ça.»

L’ECT est un traitement particulièrement intense, utilisé en dernier recours. «Après le traitement, je passe une heure en salle de réveil et après, j’ai terriblement mal à la tête et au cou. Pendant trois jours, j’ai mal à tous les muscles de mon corps — parce que j’ai convulsé — et je remonte tranquillement après.»

Ce n’est pas une sinécure.

Josée s’est battue toute sa vie contre la dépression et contre un héritage familial particulièrement chargé en maladie mentale. À 51 ans, elle était enfin parvenue à sortir la tête de l’eau. «Je ne veux pas retourner à l’hôpital», se désole Josée, qui ne s’imagine pas seule, sans visite de son conjoint, à attendre ses traitements.

«J’ai vraiment peur de faire une rechute. On a déjà essayé d’espacer les traitements aux mois, et j’avais fait une rechute.» Elle ne veut surtout pas retourner à la case départ. «Quand ils m’ont donné ce traitement, ça faisait huit mois que j’étais malade et que rien ne fonctionnait.»

Au CIUSSS, on assume cette décision. «À la suite des instructions du MSSS [ministère de la Santé et des Services sociaux] du 27 mars dernier à ce sujet, et dans le contexte actuel de lutte à la pandémie de COVID-19, le CIUSSS de la Capitale-Nationale a dû ajuster son offre de service en électroconvulsivothérapie. Les traitements pour les patients suivis en santé mentale qui ne sont pas hospitalisés ont ainsi dû être annulés», confirme Mathieu Boivin, agent d’information du CIUSSS.

«Ajuster son offre de service», c’est donc en annuler.

Faute d’électrochocs, Josée devra avaler plus de pilules. «Ma psychiatre, elle m’a dit que la seule façon d’avoir mon ECT c’était à l’hôpital. Elle m’a dit : “c’est ce qu’on nous a dit de faire”. Elle a augmenté ma dose d’anxiolytiques pour diminuer mon anxiété, je vais prendre ça, même si je vais être gaga.»

L’hôpital, pour elle, n’est pas une option.

Josée comprend la gravité de la situation et l’importance de contenir la pandémie de coronavirus, mais elle ne peut s’empêcher de penser qu’on pourrait trouver une solution. Si ça se trouve, elle a moins de contacts avec d’autres personnes à la maison, où elle ne côtoie que son conjoint et son chien. 

À chaque point de presse, la ministre de la Santé Danielle McCann répète que ceux qui doivent obtenir des soins les obtiennent, que les chirurgies urgentes sont pratiquées, que tous les traitements urgents sont prodigués, lorsqu’il s’agit d’une question de vie ou de mort.

En santé mentale, la ligne entre les deux est parfois mince.

* Prénom fictif