Linda Boutet et Jean-Michel Bernier, tous les deux non-voyants, ont fait une visite guidée dans le Vieux-Québec.

Le Vieux-Québec comme vous ne l’avez jamais vu

CHRONIQUE / Linda Boutet et Jean-Michel Bernier ont fait une visite guidée dans le Vieux-Québec, les deux n’avaient jamais fait ça avant, ils ont passé deux heures à marcher de la Place Royale à la Porte Saint-Louis.

Ils n’ont pris aucune photo.

Même pas du Château.

En fait, ils ne gardent aucune image de ce que le guide Xavier Chambolle leur a montré. Linda et Jean-Michel ne voient rien, et la visite est justement pensée pour ceux qui, comme eux, ne voient rien. 

Et les autres qui sont curieux de voir comment on «voit» quand on ne voit rien. 

Jean-Michel marchait avec Tempête son chien guide et Linda avec sa canne blanche et Claudy, une amie qui l’accompagnait pour l’occasion. Quand Xavier commence sa visite, il ne dit pas «suivez le guide», il dit «suivez ma voix».

Dans le brouhaha de la Place Royale, il fallait tendre l’oreille.

Linda et Jean-Michel ont l’habitude, tout comme celle de marcher à tâtons sans s’enfarger dans les dalles de pierre inégales et les trottoirs crevassés.

Un défi en soi.

On s’est arrêtés à la Batterie Royale, ce petit parc qui débouche sur le fleuve. Xavier a décrit l’endroit, les «10 répliques de canons disposés en demi-cercle». Il ne peut pas dire, «le fleuve s’arrêtait ici, regardez où il est maintenant», il dit «écoutez le bruit des autos, évaluez la distance qu’on a gagnée sur le fleuve». 

Xavier s’est approché de Jean-Michel, «je vais prendre ta main», l’a posée dans la gueule d’un canon.

«C’est lisse.»

Linda et Jean-Michel ont passé deux bonnes minutes avec leurs mains à caresser la pièce d’artillerie pour en saisir chaque détail.

Dans le Petit-Champlain, j’ai fermé les yeux. Je ne pouvais pas m’arrêter devant les vitrines des boutiques. 

Seulement à leur odeur.

— Il paraît que c’est vitré? a demandé Linda quand nous sommes montés dans le Funiculaire.

— Oui. En tout cas, ça l’était quand j’étais voyant.

Jean-Michel a perdu la vue quand il avait 16 ans, à Lévis, près de la piste cyclable où passait un chemin de fer. «Un train est passé, j’étais trop proche, j’ai été aspiré.» Il a subi un traumatisme crânien, le nerf visuel a été sectionné. C’était en 1995, il a encore en tête les images qu’il a vues avant.

Linda, elle n’a jamais vu. Ou si peu. «Quand le guide parle d’un monument, je ne sais pas vraiment ce que c’est.»

Elle l’imagine. Comme elle a fait quand le guide nous a menés au monument de Mgr François de Laval, devant le vieux bureau de poste, en haut de la côte de la Montagne. Jamais avant je n’avais remarqué les fresques en trois dimensions.

Trois scènes d’époque, coulées dans le métal.

— C’est quoi ici, dans sa main?

— Un parchemin.

— Et ce chapeau-là?

— La mitre de l’évêque.

Avec leurs mains, Linda et Jean-Michel arrivaient à saisir l’essentiel des bas-reliefs, repérer les personnages, apprécier les broderies dans les vêtements. Et ce bol que tient une religieuse, pour abreuver un enfant. Xavier suivait leurs doigts, racontait l’histoire qui était dessous.

J’ai essayé. Mes doigts étaient aveugles, incapables de discerner quoi que ce soit, même pas une tête.

Dans le vacarme de moteur, un camion s’est stationné près de la statue, une entreprise de paysagement venait embellir le parterre. Xavier s’est approché de la fille qui sortait avec un bac de fleurs.

— Est-ce qu’elles sentent bon?

— Un peu...

— Est-ce que nous pouvons les sentir?

C’est comme ça que fait Xavier, il adapte sa visite selon ce qui se passe autour, quand il voit une fenêtre sensorielle, autre qu’une photo à prendre. Xavier, qui offre huit autres visites thématiques de Québec et de Lévis avec tours Accolade, a testé la formule l’an dernier avec Jean-Michel.

Il faisait trop toucher. «Il m’a dit : “Ça devient épuisant de toujours toucher, il faudrait prendre des pauses où on peut s’imprégner du lieu, pour absorber l’ambiance.” Je me suis ajusté. C’est un monde.»

De faire ressentir la beauté, l’histoire.

Linda et Jean-Michel sont impliqués dans le Regroupement des personnes handicapées visuelles, il fallait les entendre discuter de cette ville qu’ils n’avaient jamais perçue de cette façon.

Moi non plus.

Pendant une pause, je me suis assise à côté de Linda.

— Et puis, comment tu trouves la visite?

— C’est vraiment bien de pouvoir faire le lien entre ce qu’on entend dire de la ville, son histoire, sa beauté, et pouvoir le toucher, de pouvoir associer quelque chose de tangible à ça.

Derrière nous, il y avait le bruit des jeux d’eau de l’hôtel de ville, Jean-Michel a cru un instant qu’un orage éclatait.

Il est tombé à la fin de la visite, à midi, au son des canons de la Citadelle. 

Je suis partie un peu avant la fin, j’ai marché seule un moment dans les rues du Vieux, à regarder les guides montrer Québec du bout de leur doigt, les touristes regardant la ville à travers l’écran de leur téléphone.

J’ai fermé les yeux.

Ça sentait bon le resto d’à côté, ça sonnait la guitare mêlée au bruit des autobus et aux cris de joie des enfants.