La désinstitutionnalisation s’est à peu près limitée à sortir les patients de l’asile. Et les soins et les services qui devaient suivre n’ont pas suivi.

Le psychiatre qui a un peu quitté l’hôpital

CHRONIQUE / Roch-Hugo Bouchard n’a pas totalement quitté l’hôpital, le psychiatre sait qu’il y est utile, il a des patients à la pochetée.

Mais il sait aussi qu’on a besoin de lui ailleurs.

En dehors de l’hôpital.

Il fait aussi des consultations à SABSA, cette essentielle bibitte du système de santé, une coopérative qui prodigue des soins à des gens qui n’en auraient pas autrement et qui sont, souvent, ceux qui en ont le plus besoin. Des personnes qui n’ont parfois pas d’adresse, qui ont perdu leur carte-soleil.

Ou la carte tout court.

C’est pour ceux-là que Roch-Hugo vient donner un coup de main à SABSA, même si ça ne figu­re sur aucun plan régional d’effectif médical (PREM), même si ça va totalement à l’encontre des sacro-saintes cibles de performance. Il va là où les malades vont quand ils ne veulent pas aller à l’hôpital.

C’est trop logique pour le système.

J’ai rencontré Roch-Hugo quelques fois depuis un an et demi, on parle de tout mais surtout de l’organisation de la psychiatrie à Québec. La première fois, il m’a remis une liasse de documents, certains datant de plusieurs années. «Tout y est, m’avait-il dit. Ça fait longtemps qu’on sait quoi faire. Mais on ne le fait pas.»

On brasse la soupe en repensant le bouton à quatre trous.

En fait, de ce que j’ai compris de nos conversations, c’est que la désinstitutionnalisation s’est à peu près limitée à sortir les patients de l’asile. Et les soins et les services qui devaient suivre n’ont pas suivi. Ça donne le phénomène des portes tournantes, le malade est dehors jusqu’à temps qu’il craque. Il entre à l’hôpital, en ressort souvent trop vite. 

Le taux de réhospitalisation au Québec est ahurissant.

À force de voir les mêmes faces revenir, Roch-Hugo s’est dit qu’il allait essayer autre chose. Il a pensé en dehors de l’hôpital. «Une des solutions aux situations répétitives de surcapacité et de surutilisation des urgences psychiatriques demeure la prévention et la présence des services dans la communauté.»

Le psychiatre a pensé en termes de société.

Précisément ce que fait SABSA, qui tire toujours le diable par la queue pour trouver du financement. «La culture hospitalo-centriste reste, malgré les mots et les “transformations”, résistante et inchangée dans la réalité.»

Et tant pis pour ceux qui ne vont pas à l’hôpital.

Ou qui n’ont leur place nulle part. Comme X, dont je vous ai parlé récemment, qui est à l’hôpital depuis presque un an. Un tribunal a ordonné au CIUSSS, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale, de trouver une façon de le réintégrer dans la communauté.

Il est présentement en processus de sortie.

La seule option qui s’approche de ce dont il a besoin, c’est une prise en charge par une des cinq équipes de suivi intensif dans le milieu (SIM), qui regroupent des professionnels outillés pour les cas lourds. Mais X a un trouble de personnalité limite et les SIM n’ont pas été conçus pour ça.

Les SIM ne doivent pas devenir des fourre-tout.

Parce que ça ne règle pas le problème de toutes les autres personnes qui ne répondent pas aux critères d’admission dudit programme. Et le CIUSSS, faute d’être en mesure de les soigner hors de l’hôpital, les y laisse ou encore les dirige vers un suivi moins serré, plus à risque.

«La situation actuelle est un recul considérant qu’il y avait eu des acquis importants depuis le rapport Bédard et les Fous crient au secours des années 60. Nous recréons consciemment ou pas un asile à ciel ouvert qui est en même temps une solution et un problème. Situation paradoxale. Inacceptable? Oui, mais pas insoluble.»

Il y a des solutions, je vous le disais plus tôt.

C’est dans cet asile à ciel ouvert que Roch-Hugo essaye de limiter les dégâts, d’aller là où il sent qu’il fait une véritable différence. De soigner les plus malades, ou ceux qui ont simplement peur d’aller à l’hôpital. «L’idée n’est pas d’opposer un modèle à l’autre, c’est d’avoir les deux. SABSA, c’est un milieu qui est ouvert et ça fait toute la différence de la planète, on règle des problèmes à grande vitesse, à moindre coût.»

Mais la bureaucratie n’aime pas les géométries variables.

Le problème ne date pas d’hier. «Il faut éviter de chercher une seule cause ou un seul coupable pour expliquer la situation actuelle. Nous récoltons aujourd’hui ce que nous avons semé hier. [...] Pourtant, la prévention et le traitement précoce contribuent à modifier favorablement l’évolution et la sévérité des maladies mentales comme toutes les autres maladies.»

Non seulement nous n’apprenons pas de nos erreurs, mais nous les répétons. Nous les érigeons même en système.