Durant certaines heures de pointe, une course avec Uber qui coûte habituellement entre 8 $ et 11 $ coûte jusqu’au triple.

Le jour où Uber sera seul...

CHRONIQUE / Guillaume, un ami, est venu souper chez moi le mois dernier, il a commandé une voiture Uber. Il en prend souvent, il trouve ça pratique.

Sauf qu’il remarque que, de plus en plus, les chauffeurs font monter les enchères. Comme le soir où il est venu chez nous. «Quand j’ai fait une première demande, le facteur de multiplication du tarif était à 3, je me suis dit que j’allais attendre un petit peu, au cas où il descendrait.»

C'est le principe de la tarification dynamique.

Quand il est descendu autour de 2, Guillaume a redemandé une voiture. «Mais tout d’un coup, il n’y avait plus personne qui voulait prendre ma demande. Je voyais plein de voitures autour de chez nous, mais personne ne la prenait. C’est resté longtemps sur “Uber recherche chauffeur…”»

Finalement, un chauffeur l’a pris. «Il était à l’Université Laval, à l’autre bout de la ville! Il en avait pour au moins 20 minutes avant de se rendre!» Et à partir du moment où un chauffeur est en route, le client n’a pas le choix d’attendre la voiture. S’il annule la course, il devra payer des frais. 

Guillaume a donc attendu. «J’ai attendu 10 minutes… j’ai vu que le facteur de multiplication était monté à 2,8.»

Et qu’est-ce que son chauffeur a fait? «Il m’a annulé.» Parce que les chauffeurs, eux, peuvent annuler comme bon leur semble, tant pis pour le client qui fait le pied de grue depuis 10 minutes. «J’ai dû refaire une demande et tout à coup, toutes les voitures qui étaient autour étaient prêtes à me prendre…»

Les mêmes qui le boudaient 15 minutes plus tôt.

Une minute plus tard, un gentil chauffeur le cueillait devant chez lui. Ça lui a coûté presque 20 $ pour venir à Limoilou.

Utilisateur régulier d’Uber, Guillaume constate la valse des tarifs. «Les périodes les plus achalandées sont celles où les gens vont souper, entre 18h et 19h, et puis quand ils reviennent de souper. Il y a aussi à la sortie des bars, là, ça coûte cher en sacrament! Les chauffeurs le savent, ils attendent leur prix.»

Dans ces heures de pointe, une course qui coûte habituellement entre 8 $ et 11 $ coûte jusqu’au triple. Pourquoi ne prend-il pas le taxi alors? «Oublie ça sur la Grande Allée à la fermeture des bars, c’est à peu près impossible…»

Uber en profite.

Guillaume s’est même fait jouer un tour il y a quelques semaines, il devait se rendre à l’aéroport très tôt le matin. «J’avais demandé un Uber à l’avance, et j’avais eu la confirmation que c’était correct. Je l’avais demandé pour 4h et, quand j’ai reçu l’avis que le chauffeur était en route, je n’ai pas pensé vérifier le prix…»

Il aurait dû. «C’était à plus que 70 $!»

Probablement à cause de la sortie des bars qui s’étirait. Guillaume a aussitôt signifié son mécontentement en cliquant sur «je ne suis pas d’accord avec le prix de cette course» et il a obtenu une réduction. Il a dû payer un peu plus de 40 $, presque 10 $ de plus que le tarif unique d’un taxi pour y aller.

Guillaume a réalisé que, sans les taxis pour freiner l’appétit d’Uber, le client risque de devenir le dindon de la farce. 

«Ils vont nous clencher solide.»

Je lui ai suggéré l’application de Taxi Coop, que j’utilise régulièrement et qui fonctionne très bien. Délais raisonnables, pas de surprise pour le tarif, et aucuns frais si j’appuie sur «annuler la commande». C’est un peu le même principe qu’Uber, on demande un taxi et on voit qui vient nous chercher, et à partir d’où.

Et il ne nous «annule» pas.

Le problème, à part le fait qu’on ne puisse pas héler de taxi sur le bord de la rue, c’est le téléphone. En théorie, ceux qui n’ont pas de téléphone intelligent peuvent demander un taxi en appelant avec leur bon vieux téléphone. C’est d’ailleurs un des avantages du taxi traditionnel sur Uber.

Je l’ai fait pendant des années jusqu’à ce que je doive me rendre à l’évidence, les taxis prenaient de plus en plus de temps à arriver, quand ils venaient. Sans compter le nombre infini de coups de sonnerie quand j’appelais, assez pour avoir l’impression qu’on ne répondrait jamais.

Un soir, le taxi que j’avais appelé n’arrivant pas, j’ai rappelé. On m’a répondu : «Grosse soirée madame, personne n’a encore pris votre demande», sans pouvoir me dire combien de temps j’allais continuer à poireauter. Après avoir raccroché, j’ai téléchargé l’application de la compagnie, demandé une voiture…

Un chauffeur a tout de suite pris la commande.

J’ai aussitôt rappelé au central pour annuler l’autre pour ne pas qu’un chauffeur se déplace pour rien. «Pas de problème madame, personne n’a encore pris votre demande.» Et pourtant, un chauffeur était en route.

Je suis montée dans sa voiture quelques minutes plus tard.

- Vous aviez vu la demande que j’avais faite en appelant la centrale?

- Oui.

- Vous ne l’avez pas prise?

- Je préfère l’application.

J’ai refait l’exercice quelques fois, presque toujours avec le même résultat. J’ignore si on réduit à dessein l’efficacité du bon vieux téléphone pour que les gens téléchargent l’application, mais le fait est que, si vous appelez au central, vous risquez de végéter pas mal plus longtemps.

Et là, je pense à tous ceux qui n’ont pas de téléphone intelligent, comme ma mère, comme mon voisin.

Dans le tout-à-la-techno pour tenter de freiner Uber sur son terrain, j’ai bien peur qu’on laisse ces gens sur la voie d’accotement. Des gens âgés, surtout, qu’on pénalise parce qu’ils n’ont pas pris le virage, qui en ont bien assez de se dépêtrer avec les boutons de la télécommande.

Chez les plus de 65 ans, plus de 90 % préfèrent encore communiquer avec un «vrai» téléphone. Et pour certains, le taxi représente à peu près le seul moyen de se déplacer, par exemple pour un rendez-vous à l’hôpital.

Ce n’est pas une industrie comme les autres.

Avec le projet de loi 17, la répartition téléphonique est un des rares «avantages» que conserveraient les taxis traditionnels, mais on sait que l’avenir — et l’argent — n’est pas là. On dit aussi qu’ils seront les seuls à pouvoir prendre des clients qui les interpellent du trottoir, ça ne fonctionne déjà pas vraiment à Québec. 

Ils seraient aussi les seuls à devoir se contenter des prix fixés par la Commission des transports du Québec, soit 3,50 $ au départ du véhicule, plus 1,75 $ par kilomètre parcouru. Et les tarifs fixes, comme pour l’aéroport.

Des prix qui servent aujourd’hui de balises.

Il est tout de même étonnant de voir l’enthousiasme délirant du gouvernement à déréglementer une industrie aussi importante, avec le risque que, en fin de compte, ce soit le client qui en fasse les frais. Le ministre François Bonnardel est convaincu que le jeu de la concurrence servira l’usager, encore faudrait-il qu’il y en ait.

Pour le moment, c’est Uber qui en dicte les règles.