Depuis six ans, Jean-Pierre Veillet n’a pas raté un seul salon du livre. Il fait tous les salons du Québec, de l’Ontario français et du Nouveau-Brunswick.

Le clown qui fait lire les enfants

CHRONIQUE / Les deux gars de Jean-Pierre Veillet avaient lu tous les livres qu’il y avait dans la maison, ils voulaient une autre histoire.

«Tu veux nous en inventer une, papa?»

Il n’a pas pu dire non. «Mon plus jeune m’a dit: “Tu es capable, tu as une super bonne imagination, et tu dessines bien.”» Jean-Pierre était enseignant en art dramatique et en art plastique, il avait la tête de l’emploi.

Il s’est attelé, en pensant d’abord à ce qu’il voulait que ses enfants retiennent. «Mon plus jeune avait tendance à juger les autres. J’ai donc dessiné un personnage laid. Quand je lui ai montré, il m’a dit: “Papa, il me fait peur...” Je lui ai dit: “Prends trois jours avant de le juger...” Je lui ai expliqué tout ce qu’il pouvait faire, qu’il pouvait lui dire ce qu’il est, ce qu’il sera, qu’il peut sauver la planète. Après trois jours, il m’a dit: “Il pourrait être mon ami!” Même s’il n’est pas beau...»

Jean-Pierre a imaginé un univers fantastique sur une planète nommé Lielos, soleil à l’envers, où une foule d’étranges personnages gravitent, comme le laid Belsibut et autres comparses.

Chacun a un message à passer.

Et il s’est mis à écrire. «J’écrivais cinq ou six pages et je racontais ça à mes garçons. Ils faisaient leurs commentaires et je me corrigeais au fur et à mesure. En deux mois, j’ai écrit une cinquantaine de pages!»

Le temps passe vite, ça fait déjà 15 ans.

Ses enfants ont grandi mais Jean-Pierre, lui, a continué à faire vivre ses créatures de Lielos. Il a aussi fait un livre pour adultes, L’invention du clown, quand il a traversé un bout particulièrement rough. Il est rendu à sa cinquième édition — il s’édite lui-même — presque 2000 exemplaires vendus.

Il a imaginé — et réalisé — une autre série, Blanc de nuit, dont le personnage est un ours polaire.

C’est bien beau écrire des livres, encore faut-il trouver comment rejoindre les lecteurs. Jean-Pierre, lui, le fait dans les salons du livre. 

C’est d’ailleurs au Salon du livre de l’Abitibi-Témiscamingue que je l’ai rencontré la première fois. Habillé et maquillé en clown, il est venu me voir et on a parlé d’éducation. De l’importance de la lecture aussi.

Un clown qui fait rire.

Et lire.

Il avait fait la route de Montréal avec son auto rouge remplie de ses livres et de tout le bataclan pour monter son stand. Des livres à lui et d’autres qu’il édite aussi, des projets qui l’emballent, toujours.

Depuis six ans, il n’a pas raté un seul salon du livre. Il fait tous les salons du Québec, de l’Ontario français et du Nouveau-Brunswick. Je l’ai rencontré à Québec il y a deux semaines, il prenait ensuite la direction d’Edmundston, puis de Sept-Îles. «Après, c’est Berthier, Sayabec. Je vais retourner en Abitibi, le salon est à La Sarre cette année, puis à Sudbury, en Ontario.»

Il a, «en même pas une année», ajouté 50 000 kilomètres au compteur de sa Prius.

Il fait tout ça pour les jeunes, pour ceux qu’il croise et qu’il retrouve au salon. Il a ses habitués, «ça s’est fait avec les salons et avec Facebook. Ils se sont approprié l’univers de Lielos». J’en ai vus une couple le temps que j’ai passé avec lui. Jean-Pierre leur disait de revenir dans 10 minutes. 

Et ils revenaient.

Avant de partir, il leur faisait une «tape dans la mite», avec un petit klaxon caché dans sa paume. «T’as vu les jeunes? C’est ça, mon salaire. Quand un jeune vient me voir, qu’il achète ou pas, l’important c’est qu’il reparte content. Quand ça arrive, j’ai gagné quelque chose. Je me considère riche.»

Jean-Pierre arrive à vivre de sa passion. 

Il m’a parlé de Tristan. «À neuf ans, il n’avait jamais lu un livre au complet. Quand il est venu me voir, il était avec son père, je lui ai montré les cartes que j’ai faites pour aller avec le livre, avec tous les personnages. Il était intéressé, il m’a dit qu’il pourrait peut-être lire ça, vu que c’était de petits textes.»

Jean-Pierre l’a mis au défi. «Je lui ai proposé: “Prends le livre, lis-le, et dis-moi ce que tu changerais dans l’histoire. Tu peux prendre deux, trois mois.”»

Le père était incrédule.

Tristan lui a écrit. «Il m’a dit: “J’ai lu et relu ton livre fois et j’ai tellement été inspiré par l’histoire que j’ai créé un personnage, Natsirt. J’ai pris son personnage et je l’ai intégré dans le dernier livre, il est devenu le prince Natsirt, fils de Focus.”»

Et il a sa carte.

Tristan a même demandé à Jean-Pierre de venir dans sa classe pour présenter le livre. «J’ai appelé son père et il m’a suggéré que j’arrive après sa présentation, que je lui fasse une surprise. Je suis arrivé et je lui ai donné le tome 3, il n’était même pas encore à l’impression. Vous auriez dû le voir...»

Tout ça parce qu’un jour, il n’y avait plus rien à lire chez Jean-Pierre.