Victime d’un vol d’identité en 2006 à la suite de la perte de son portefeuille qui contenait sa carte d’assurance sociale, Marie-Ève Aubry s’est encore une fois fait usurper son identité cette année. Cela fait 12 ans qu’elle fait des pieds et des mains pour régler le problème... sans succès.

«Je suis Marie-Ève»

CHRONIQUE / Fin avril, Marie-Ève Aubry appelle chez Hydro-Québec, sa facture est plus élevée que d’habitude et elle veut savoir pourquoi.

«C’est à cause de votre compte de l’avenue Vaudreuil.»

Marie-Ève ne réside plus sur l’avenue Vaudreuil depuis belle lurette, pas plus qu’elle n’utilise son ancien numéro de pagette associé au dossier. Marie-Ève comprend que, encore une fois, son identité a été usurpée.

Ça dure depuis 2006.

Elle s’en est rendu compte par hasard, elle magasinait des assurances pour sa nouvelle auto et, quand elle a appelé à la SSQ on lui a dit qu’elle avait déjà un dossier. Qu’elle avait eu un accident non responsable et réclamé 10 000 $. Elle a appelé la police pour déclarer le vol de son identité, convaincue que ça se réglerait rapidement.

Ça fait 12 ans.

Tout ça parce qu’elle a eu le malheur de perdre son portefeuille quand elle était à l’université et que sa carte d’assurance sociale était dedans. «Avec le numéro d’assurance sociale, tu peux tout faire, t’acheter une maison, avoir une carte de crédit, un cellulaire.» Celui — ou celle — qui a mis la main dessus ne s’est pas gêné.

«C’est devenu un bar ouvert.» 

Marie-Ève a dû se battre — pendant deux ans — pour faire annuler plus de 600 $ en contraventions pour des infractions au Code de la route, elle a dû faire face à un mandat d’arrestation qui avait été lancé à son nom. Quand le facteur a arrêté de lui livrer ses allocations familiales, elle a appelé à Revenu Québec. «Mon adresse avait été modifiée, mes chèques étaient postés à Matane.»

Marie-Ève habite à Montréal.

Et même avec une adresse à Matane, les policiers n’ont pas tenté de mettre la main au collet de sa doublure. «Ils disent que c’est une question de procédures. C’est correct les procédures, mais en fin de compte, c’est moi qui écope toujours. C’est toujours moi qui paye la note.»

À Revenu Canada, elle s’est rendu compte que son statut avait été modifié. «Je n’étais plus mère monoparentale.»

J’ai raconté son histoire en 2014, elle avait créé le groupe Qui porte mon chapeau?, pour mettre en commun les gens qui, comme elle, font les frais du vol de leur identité. Elle interpellait les autorités pour que le problème soit pris au sérieux, pour que tout le monde arrête de se renvoyer la balle.

Depuis, rien n’a changé.

Pire, ceux qui s’amusent à usurper son identité le font encore impunément. Quand Marie-Ève a réalisé qu’ils avaient parasité son compte à Hydro-Québec, elle a fait appel à un spécialiste de la fraude, Sylvain Paquette. «Il a sorti mon dossier dans les agences de crédit... Il y a cinq numéros de téléphone à mon nom que je ne connais pas, des cartes de crédit et des cellulaires. Il y a quatre agences de recouvrement qui courent après moi...»

À son insu.

Ils ont même trouvé le moyen de faire des retraits dans son compte bancaire, de petits montants qui sont passés inaperçus. «Ça fait trois fois que je change d’institution et ça ne change rien. Avec mon numéro d’assurance sociale, ils ont accès à tout. C’est comme un coup d’épée dans l’eau.»

Elle pense qu’il y a plus d’un fraudeur qui vampirise son identité. «Si c’est une seule personne, elle est hyperactive.»

De guerre lasse, elle vient de relancer ses démarches pour avoir un nouveau numéro d’assurance sociale. Sa première tentative avait fait chou blanc. «Il me manquait une lettre d’une institution où mon identité avait été utilisée, et il y en a beaucoup, Revenu Québec, Revenu Canada, la SSQ, la SAAQ, Desjardins, les banques. Mais personne n’avait voulu m’en écrire une.»

Elle croise les doigts avec Hydro-Québec.

Mais même un nouveau numéro d’assurance sociale ne réglera pas tout. «Ils m’ont dit que je reste responsable de l’ancien...»

Misère.

Aux grands maux, les grands moyens, elle a aussi décidé de changer son nom. «C’est toujours la personne fraudée qui écope. Je vais devoir payer pour ça, faire les démarches. Et ils sont mieux de ne pas m’obliger à publier mon nouveau nom!» Vérification faite sur le site de l’État civil, des exemptions sont possibles.

Après, elle essayera de réparer les pots cassés. «Il va falloir que je rétablisse mon crédit, que je m’occupe des agences de recouvrement qui sont après moi, qui m’appellent, qui me laissent des messages. Là, je me concentre sur mes démarches pour retrouver une identité à moi.»

Elle veut aussi poursuivre aux petites créances ceux qui sont restés les bras croisés. «À Revenu Québec, ils m’ont répondu, «vous savez, madame, l’erreur est humaine»... Eille, ils ont pu avoir accès à mon dossier trois fois! À la banque, celui qui est censé être le responsable des fraudes m’a dit qu’il ne savait pas quoi faire!»

Oui, Marie-Ève est fâchée.

Mais elle tient bon. «Je reste positive, je me dis que ça va finir par se régler. Sinon, je pourrai me dire que j’ai tout fait ce que je pouvais faire. Il faut parler de ça, il ne faut pas arrêter d’en parler. Les fraudeurs, ils ont le beau jeu et leurs méthodes sont tellement développées, tellement poussées.»

Qui sonnera la fin de la récréation?

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UN ADN DE NEUF CHIFFRES

Même s’il est difficile d’avoir un portrait chiffré du phénomène, les statistiques et les experts s’entendent sur une chose, les vols d’identité sont en hausse constante année après année.

Et les crimes qui y sont liés.

Selon de récentes données de la Sûreté du Québec, les cas de fraudes ont augmenté de presque 80 % depuis 2013. À Montréal, la hausse serait d’environ 30 % en quatre ans alors qu’à Québec, le chiffre donne le vertige, plus de 120 %.

Soyez vigilants, donc.

La pire chose qui puisse vous arriver, c’est qu’on mette la main sur votre numéro d’assurance sociale, comme c’est arrivé à Marie-Ève. Prisé par les fraudeurs, le NAS est ni plus ni moins votre ADN social, votre identité en neuf chiffres. 

Se faire voler son NAS est une bombe à fragmentations.

Pour le reste, les cartes de crédits et informations financières restent aussi un problème important, des corps policiers ont justement émis au cours des derniers mois des avertissements pour signaler une augmentation de ce type de fraude. Là aussi, vous pouvez vous retrouver dans de beaux draps.

Depuis 12 ans, Marie-Ève a développé une foule de réflexes pour limiter les dégâts, qui tiennent souvent de la prudence élémentaire. «Lorsque quelqu’un vous appelle soi-disant d’une institution, je ne donne aucune information sur-le-champ. Je demande le numéro pour rappeler.»

Simple et efficace.

Vu l’hyperactivité des personnes qui usurpent son identité, elle s’est prévalue — à ses frais — du service offert par sa banque pour que chaque transaction inhabituelle bloque instantanément toute autre possibilité de transaction. Elle doit donc avertir chaque fois qu’elle s’éloigne de Montréal, même pour une virée à Trois-Rivières.

Elle ne fait aucun virement Interac.

Le mois dernier, le collègue Marc Allard a d’ailleurs écrit un texte utile (goo.gl/qLSZMP) contenant les conseils de base pour limiter les risques que vos données personnelles ne tombent entre les mains de personnes malintentionnées .

Parce que oui, ça peut arriver à n’importe qui.