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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

«Ils ont traité le bébé comme une case à remplir»

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CHRONIQUE / «Ils nous ont appelés à 16h et à 18h, le bébé arrivait. Il avait trois jours, on n’avait rien, go chez Jean Coutu pour acheter ce qu’il fallait.»

Martine* et son chum sont une famille d’accueil.

Ils font ça depuis une dizaine d’années, ils ont quelques places, en plus de leurs enfants biologiques. Elle a fait des études en éducation, se consacre corps et âme aux enfants qu’on lui confie. «Je me perfectionne pour être meilleure avec les enfants, je m’en occupe avec passion.»

À la DPJ de la Montérégie, ils ont bonne réputation, c’est sûrement pour ça d’ailleurs qu’on leur a confié ce bébé naissant. On savait qu’il serait traité aux petits oignons. C’est ce qui est arrivé, Martine lui a fait une belle chambre, elle a su le mettre en confiance, l’a bercé, câliné, lui a donné tout ce dont il avait besoin. 

Elle savait que la DPJ voulait faire adopter le bébé par une «famille banque mixte», des personnes qui sont sur une liste d’attente pour avoir un enfant de la DPJ. Martine a appris que «deux couples s’étaient manifestés pour l’adopter quand il avait un ou deux mois, mais ils se sont retirés lorsqu’ils ont su qu’il y avait une possibilité qu’il ait le syndrome de l’alcoolisme fœtal.»

Elle a donc continué à s’en occuper, tout en sachant que, plus le temps passait, plus l’enfant allait s’attacher à eux.

Et eux à lui.

Elle a même mis un peu de pression. «On leur a dit : “vous devez faire vite. Si l’enfant doit partir en adoption, c’est urgent. L’attachement se construit entre nous et le bébé et les dommages sur l’enfant seront importants si on ne trouve pas rapidement sa famille pour la vie”.» 

Puis, une nouvelle intervenante est arrivée dans leur dossier. «Elle vient à la maison, se présente et une des premières choses qu’elle nous dit c’est : «je vois que vous êtes attachés, attention ne vous attachez pas trop il doit partir pour l’adoption.» Le hic, c’est que l’enfant s’est attaché aussi.

Un lien, ça va dans les deux sens.

En y repensant, l’intervenante trouve une solution, la seule qui va vraiment dans l’intérêt de l’enfant. «Elle me rappelle et elle me dit : “je vois que vous vous êtes attachés beaucoup à l’enfant… est-ce que vous seriez prête à l’adopter?”» C’est vendredi, l’intervenante lui donne jusqu’à lundi pour décider.

La famille n’a pas hésité longtemps, la réponse allait de soi. «On trouvait ça juste logique qu’il fasse partie de notre famille. J’ai téléphoné à l’intervenante dès le lundi matin pour lui annoncer la bonne nouvelle. Elle était enchantée, elle m’a dit qu’elle était contente de lui éviter une autre rupture, en sachant qu’il est bien dans notre famille.» 

L’histoire aurait pu s’arrêter ici.

Mais non. «Une semaine plus tard, je reçois un appel de l’intervenante, clairement mal à l’aise. Elle m’annonce que le département de l’adoption n’est pas d’accord et qu’ils veulent que l’enfant soit redirigé vers une nouvelle famille d’adoption.»

L’intérêt de l’enfant a pris le bord. 

L’intervenante, sa cheffe d’équipe et la superviseure pensent aussi que l’enfant devrait rester chez Martine, la mère biologique aussi. Rien à faire, le département de l’adoption en a décidé autrement. C’est par courriel, un mois plus tard, qu’on la convoque à une rencontre pour discuter du «projet d’adoption» du bébé avec les futurs parents.

Martine s’est battue autant qu’elle a pu pour faire renverser cette décision, en vain. Elle a frappé à toutes les portes possibles, elle a écrit à des députés et au ministre Lionel Carmant, responsable de la DPJ, en espérant qu’il fasse quelque chose.

Elle n’a même pas eu d’accusé réception.

La DPJ l’a invitée à une rencontre soi-disant pour l’écouter, c’était plutôt pour lui dire pourquoi on ne voulait pas qu’elle adopte ce bébé dont elle avait pris le plus grand soin. «On m’a dit que vu qu’il manque de places en famille d’accueil, ça en enlèverait une si je l’adopte.»

Et qu’une famille d’accueil, ce n’était pas bon pour élever un enfant. «Ils m’ont dit que je pourrais accueillir dans le futur des enfants qui pourraient avoir des comportements inadéquats et dérangeants, que ça pourrait perturber le petit.» Elle a sursauté. «Mes enfants biologiques ont grandi avec des enfants de la DPJ. Ils sont devenus des jeunes adultes respectueux et ouverts sur les autres. Ils comprennent que ce ne sont pas tous les enfants qui ont de la chance.» 

Pendant qu’elle ruait dans les brancards pour faire renverser la décision, Régine Laurent a déposé son rapport tant attendu.

Martine fulminait. «Je l’écoutais parler de l’importance d’agir le plus tôt possible, d’avoir une “famille pour la vie”, de ne pas balloter les enfants et j’étais devant une décision où on faisait tout le contraire, où aucun argument ne tenait compte de l’intérêt de l’enfant. Il y a un pouvoir excessif qui est exercé, ça fait des décisions injustifiables qui vont à l’encontre de l’enfant. On l’a traité comme un produit, pour remplir une case dans la banque mixte parce qu’on manque de beaux bébés roses.»

Les plus vieux sont moins en demande.

On n’a pas tenu compte de la mère non plus, qui souhaitait que son enfant grandisse chez Martine et sa famille. «On l’a avisée 48 heures avant que son enfant allait être adopté par un autre couple et on ne lui a rien dit sur eux. La mère n’a pas été respectée là-dedans. J’avais une bonne relation avec elle, j’ai toujours respecté les parents biologiques.» 

Début juin, le petit est parti.

À huit mois.

Martine n’arrive pas à croire qu’il n’y a plus rien à faire. «On a obligé un paquet de personnes à faire un deuil, on a obligé cet enfant-là à faire un autre deuil. Et les enfants que j’ai, ils n’ont plus confiance en la DPJ, ils me demandent : «est-ce que je vais partir moi aussi? J’ai beau leur répéter qu’ils ne partiront pas, mais ils ont vu ce qui est arrivé, ils ont perdu confiance.»

Quand je lui ai parlé, ça faisait à peine une semaine que le petit était parti. «En 10 ans comme famille d’accueil, j’ai vu plusieurs décisions qui n’avaient pas de sens, mais jamais autant que celle-là. On est en train de réfléchir, on ne sait pas si on va continuer, on va garder les deux enfants qu’on a, mais ce sera peut-être la fin.»

C’est la goutte qui a fait déborder le vase. «Et après, on se plaint qu’il manque de familles d’accueil…»

* Prénom fictif