Il en va de la presse comme de l’eau. En s’obstinant à ne pas la reconnaître à sa juste valeur, à permettre à qui le veut bien de se l’approprier, de l’exploiter, les sources finiront par se tarir.

Il en va de la presse comme de l’eau

CHRONIQUE / On a appris ça cette semaine, le gouvernement québécois demande des redevances dérisoires à des multinationales qui s’enrichissent avec notre eau.

Même pas une cenne le litre.

Ainsi, en 2017, pour plus de 2 milliards de litres, le Québec a reçu moins de 146 000$.

Et le gouvernement n’a pas l’air d’avoir l’intention d’en demander davantage, même si la ministre de l’Environnement, Isabelle Melançon, a affirmé à Radio-Canada par courriel que «l’eau est une richesse collective inestimable et il est de notre devoir de tout mettre en œuvre pour assurer sa protection et son utilisation durable».

Il y a loin de la coupe aux lèvres.

On croirait entendre la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, quand elle parle de la presse, quand elle répète à quel point c’est important, mais qu’elle ne s’émeut pas outre mesure que les géants du Web, les Facebook et Google de ce monde, s’enrichissent impunément à partir de contenu produit à grands frais par les médias.

Parce que oui, produire une information de qualité, ça coûte de l’argent.

Et pendant que les médias traditionnels se fendent en quatre pour continuer à produire de l’information, les fausses nouvelles viennent brouiller les cartes. On avait besoin de ça comme d’un mal de dents. Non seulement faut-il trouver des nouvelles, il faut débusquer en plus celles qui n’en sont pas.

La ministre Joly est au courant du problème et, évidemment, comme s’il s’agissait d’une hydre à sept têtes, elle ne fera rien. 

La Presse canadienne, qui n’a d’ailleurs pas été épargnée par la crise, a révélé en février que son ministère a déjà baissé les bras. «Selon les documents obtenus par La Presse canadienne, grâce à une demande d’accès à l’information, le gouvernement fédéral reconnaît que les fausses nouvelles pourraient menacer les institutions démocratiques du Canada, dans un contexte où les médias traditionnels font face à des restrictions budgétaires et des défis financiers. Les notes ajoutent cependant que le gouvernement ne croit pas pouvoir faire en sorte de les stopper.»

On laisse ça à Facebook, encore.

Voyez l’ironie, Facebook mandate des journalistes pour identifier des fausses nouvelles en affamant les salles de rédaction.

Jusqu’ici, les quelques miettes distribuées à la presse par le gouvernement de Justin Trudeau ne visent que les médias locaux et encore, des montants tellement modestes qu’ils ne feront pas une réelle différence.

Un diachylon sur une hémorragie.

Pourtant, on n’hésite pas à subventionner les magazines, ceux de Québecor ont reçu 12,6 millions $ l’an dernier, à offrir des crédits d’impôt à ceux qui produisent des émissions télé, à soutenir les éditeurs, les producteurs de films. Ottawa vient d’annoncer 125 millions $ pour l’exportation de la créativité.

Quand les médias demandent de l’aide, on réplique qu’on ne veut pas soutenir une entreprise qui n’est pas viable, au lieu de dénoncer le détournement de fonds des géants du Web. Il est bon de rappeler que la chef de cabinet de Mélanie Joly, Leslie Church, était directrice des affaires publiques de Google jusqu’en 2015.

Ce sont aux vampires à payer pour le contenu avec lequel ils s’enrichissent.

Point.

Non seulement Ottawa donne des millions en publicité à Facebook, Google et Twitter, les crédits d’impôt octroyés aux compagnies qui font de même privent le trésor de 1,3 milliard $. Des déductions qui découlent de l’interprétation large d’un article de la loi sur le revenu.

Sans compter les millions que génère l’utilisation du contenu des journaux, des revenus estimés à 23 millions $ pour Facebook au Québec seulement, par Jean-Hugues Roy, professeur à l’UQAM, à partir des chiffres fournis par l’entreprise de Mark Zuckerberg. Les médias ne devraient-ils pas avoir leur part du gâteau?

Oui.

C’est ce que les médias demandent. Pas la charité, mais un partage équitable des revenus qu’ils génèrent. 

Il en va de la presse comme de l’eau. En s’obstinant à ne pas la reconnaître à sa juste valeur, à permettre à qui le veut bien de se l’approprier, de l’exploiter, les sources finiront par se tarir.