Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Huit ans, confié au papa alcoolique

CHRONIQUE / C’était un soir de printemps, l’enfant de huit ans s’est réfugié chez un ami qui habite à proximité, il avait peur de son père, complètement ivre.

Ce n’était pas la première fois qu’il le voyait saoul.

Un an et demi plus tôt, l’homme est sorti de prison après y avoir passé une année pour violence conjugale contre la mère et une autre victime, il a été reconnu coupable de sérieux chefs d’accusation, entre autres séquestration, menaces et voies de fait. Depuis la remise en liberté du père, la DPJ a confié l’enfant à sa mère la majorité du temps, jamais plus d’une semaine par mois chez son père.

C’est la mère qui en prend soin depuis sa naissance.

Mais voilà que la Direction de la protection de la Jeunesse a demandé au tribunal que l’enfant soit confié à temps plein à son père avec des visites supervisées pour la mère, ça veut dire qu’elle pourra voir son enfant seulement quelques heures, et toujours sous le regard d’une autre personne.

La raison? Pendant le confinement, la mère s’est inquiétée que le père fasse fi des interdictions et qu’il continue de fréquenter des gens, qu’il se rende chez sa blonde comme si de rien n’était. Elle a écrit à la nouvelle intervenante au dossier pour lui faire part de ses peurs et…

… La DPJ est venue retirer l’enfant.

Jamais l’intervenante n’est venue rencontrer la mère, jamais on ne l’a contactée. On s’est présentée chez elle, on est reparti avec son enfant. Et c’est là que la DPJ a demandé que la garde complète soit donnée au père.

On reproche à la mère de ne pas parler en bien du père, d’alimenter le conflit, d’être inquiète lorsque son enfant lui raconte ce qui se passe chez lui, des événements violents, du fait qu’il a surpris son père les culottes à terre, avec une autre fille que sa blonde. 

L’enfant a aussi dit à sa mère que son père lui a demandé de souffler dans le démarreur éthylométrique de sa voiture.

Plus la fois où il s’est sauvé.

Et pourtant, pour la DPJ, la mère est la méchante dans l’histoire, on maintient que l’enfant invente tout ça pour lui plaire. Même si on a le témoignage de cet ami qui a accueilli l’enfant en pleurs. Même si le père lui-même ne nie pas les faits, qu’il y ait eu des événements violents chez lui.

On passe l’éponge sur tout.

La mère, en fait, est l’empêcheuse de tourner en rond, on lui reproche de ne pas assez collaborer avec la DPJ, d’avoir des traumatismes de la violence conjugale qu’elle a subie et d’entretenir des craintes par rapport à son ex. La mère a peur que son enfant se retrouve encore dans un climat toxique.

Eh bien, le tribunal vient de trancher, l’enfant restera chez son père, avec des visites supervisées pour la mère.

Même si l’enfant souhaite rester chez sa mère.

Mais ça, ça ne compte pas.

Ce qui compte, c’est que le père est plus conciliant avec la DPJ. Qu’il ait un problème de consommation et un dossier criminel gros comme ça n’y change absolument rien. D’ailleurs, dans le jugement, on dit que le problème d’alcool du père est évident et inquiétant, mais on est prêt à prendre le risque. 

Le père nie son problème d’alcool, il dit qu’il a un problème de gestion d’émotions. 

La mère suit une thérapie pour guérir ses traumatismes et pour gérer ses peurs, thérapie qu’elle paye elle-même parce que la DPJ ne lui a pas offert d’aide. Ce qu’on lui dit finalement, c’est d’en revenir, monsieur a fait son temps en dedans, il faut passer à autre chose. 

Dans le jugement, quand on réfère à son passé de violence conjugale, on parle «d’incidents» qui déteignent sur sa relation avec le père.

On ne tient pas compte du fait que la mère s’est occupée de l’enfant depuis la séparation, qu’elle en a eu la garde à peu près exclusive tout le temps. Personne ne conteste d’ailleurs le fait qu’elle soit une bonne mère, tout le monde s’entend pour dire qu’elle n’est pas un danger pour son enfant.

Entre les deux, on choisit le père.

Ce n’est pas le premier dossier que je vois comme celui-là, il arrive trop souvent qu’une femme qui met un terme à une relation où elle est victime de violence conjugale se retrouve au banc des accusés et, au final, qu’elle perde la garde de ses enfants parce qu’elle ne favorise pas la relation avec le père.

Même si le père est violent, alcoolique.

Et s’il arrive un drame, on se demandera pourquoi on a pris un tel risque, pourquoi on n’a pas écouté la mère, comme on n’a pas écouté la grand-mère de la fillette de Granby, dont on a dit d’elle qu’elle était «une femme qui a un système d’alarme défaillant, qui voit des dangers partout».

Mais il sera trop tard.