L’expédition d’un groupe de motoneigistes a viré à la tragédie cette semaine près de Saint-Henri-de-Taillon.

Entre l’anecdote et la tragédie

CHRONIQUE / La glace est parfois bien mince entre l’anecdote et la tragédie. Au sens propre.

C’était en décembre 2003, peut-être vous en souvenez-vous, j’accompagnais un groupe de touristes pour une expédition de 900 kilomètres en cinq jours en motoneige de Québec à La Baie, je vous racontais chaque jour nos péripéties.

On était à la fin décembre et il pleuvait à boire debout, tellement qu’on avait dû être transportés en camionnette pour la première partie du trajet, impraticable. Nos «bombes» nous attendaient à destination, on nous a brièvement expliqué comment accélérer et freiner, on a vironné un peu pour essayer.

Et nous étions partis.

Nous étions cinq, moi, trois Irlandais et un Allemand, notre guide était sympathique et expérimenté. Les quatre touristes auraient pu se payer une semaine au chaud, ils ont choisi de venir au Québec pour vivre l’expérience de la motoneige, attirés par les grands espaces et l’hiver blanc. 

Pas de chance, ils sont tombés sur une semaine de flotte, notre guide a même dû modifier — raccourcir — l’itinéraire qui était prévu. 

Ici, un lac sans glace sur lequel nous n’avons pas pu passer. Là, «deux cours d’eau que les motoneiges se refusaient à traverser, avais-je écrit alors. Les hommes ont dû traverser les mastodontes à bout de bras la première fois, nous avons improvisé un pont de sapins la seconde.»

Notre guide n’avait jamais vu des conditions aussi exécrables.

Puis est arrivé ce moment, en fin de journée, où nous étions presque arrivés à l’auberge où nous devions dormir, il nous restait moins d’un kilomètre à franchir, mais ce kilomètre n’était pas comme les autres. Le chemin qui nous restait à parcourir était sur une baie, il n’y avait apparemment pas d’autres options.

J’avais écrit ceci : «Nous avons entrepris la traversée de la grande baie qui, en temps normal, est toute de blanc vêtue. Sauf que le temps n’est pas normal, il est à chier. Il pleut depuis des jours et le pont de glace, habituellement solide comme le roc à cette période de l’année, a foutu le camp dans l’eau pas plus tard que dimanche. Dix pieds dans l’eau, du jamais vu. On l’a rafistolé hier. Paraît qu’il est solide. 

Mais, pour le commun des mortels et des touristes, une baie reste une baie, surtout lorsque la glace — dont votre vie dépend — est recouverte d’une couche d’eau. Quand vous avez la désagréable impression de pousser votre chance un peu trop loin. Avant de s’aventurer sur cette incertaine patinoire, notre guide, heureusement un vieux routier, m’a demandé de le suivre de plus loin qu’à l’habitude. 

Au cas où. 

Il faisait noir. Je n’étais pas rassurée. Surtout lorsque nous devions chevaucher les quelques veines d’eau séparant les plaques de glace. 

Ce que j’ai eu le temps d’imaginer un fait divers a finalement rejoint le grand fourre-tout des anecdotes. Nous avons touché terre vers 17h, accueillis par le sympathique proprio de l’hôtel, venu à notre rencontre sur la baie. Il était inquiet de voir que nous tardions de la sorte.»

J’ai repensé à ça cette semaine quand des motoneigistes ont sombré dans l’eau, quand ils se sont aventurés dans une section où les glaces étaient fragiles.

Leur expédition a viré à la tragédie.

Je me souviens de notre traversée comme si c’était hier, je me souviens d’avoir sursauté quand le guide m’a demandé de le suivre de plus loin. Il nous a dit de ne pas nous arrêter en chemin, de ne pas ralentir. 

Je me rappelle le moment où nous avons démarré, le bruit sourd des motoneiges, les faisceaux de nos phares qui reflétaient dans l’eau devant nous. Cette peur de ne pas arriver à destination, de ne plus jamais aller nulle part.

Nous sommes arrivés, je tremblais.

Nous n’avons pas reparlé de cette traversée surréelle, nous étions juste contents d’être arrivés et de pouvoir enfin être au chaud, les habits de motoneige ne sont pas conçus pour la pluie. Nous avons bien mangé, bien bu, bien dormi, et nous avons repris la route le lendemain.

Il neigeait, enfin.