Très jeune, sœur Amabilis Deveau a quitté les Îles pour enseigner au Québec, au Nouveau-Brunswick et en Amérique centrale. Elle est revenue aux Îles en 2007.

En direct des îles: l’éducation, c’est «mettre debout»

CHRONIQUE / Amabilis Deveau, toute petite, était fascinée par ces jeunes religieuses venues «de l’extérieur» pour enseigner à Bassin, tout au sud des Îles, un peu comme le bout du monde. «Elles étaient toutes de bonne humeur, toutes heureuses. Je me suis dit que moi aussi je serais capable de faire ça.»

Elle a fait les deux, sœur et enseignante.

Mais pour ça, elle a dû quitter ses Îles, d’abord pour faire son noviciat avec la congrégation Notre-Dame à Québec, puis partout on a eu besoin d’elle. «J’ai enseigné à Québec, à Montréal, au Nouveau-Brunswick, à Caraquet», puis à Saint-Louis-de-Kent, berceau du drapeau acadien, il y a été créé et brodé en 1884.

Tout allait bien, elle a eu l’idée d’aller à l’université pour se perfectionner, mais à cause d’un formulaire oublié, elle s’est retrouvée le bec à l’eau.

Puis, au Honduras.

C’était en 1971. «Ils cherchaient des missionnaires. J’étais avec des gens qui s’étaient installés sur un terrain, ils n’avaient rien du tout. On a réussi à mettre l’eau, on a rénové 100 maisons. On mettait des planchers de béton, un toit de tôle. Je ne me souviens pas du montant que ça coûtait, mais on demandait aux gens d’en payer la moitié. Il ne faut pas que ce soit donné, sinon les gens n’apprécient pas.»

Ils ont fondé une école, un jardin d’enfants.

Ils sont encore là.

Elle a passé 17 ans là avant d’être envoyée au Guatemala, où elle a littéralement donné naissance à des femmes. «On est allé voir le maire du village et on lui a dit : “Écoute Mario, ça n’a pas de bon sens, te rendes-tu compte que les femmes ici ne sont rien, elles n’ont pas d’identité, aucune valeur?”»

Mario a allumé, les femmes ont eu des cartes d’identité. «À partir de là, elles étaient des personnes, elles pouvaient se marier. On a célébré 20 mariages ce jour-là, je peux vous dire que c’était la fête au village. On avait fait un gros chaudron de soupe au poulet, des tortillas pour tout le monde. Je m’en souviendrai toujours…»

C’est ce jour-là qu’elle a appris que sa mère était décédée, à son retour au presbytère.

Bien loin de Bassin.

Elle a ensuite pris le chemin du Salvador, où l’archevêque Oscar Romero a été assassiné en 1980. «J’étais la seule Québécoise. Un jour, des soldats sont venus fouiller ma maison, pendant cinq heures de temps, ils cherchaient des armes.» Ils n’ont pas trouvé les livres de Romero cachés dans l’entretoit.

Elle y est restée huit ans. «On était installées dans une communauté très pauvre, je travaillais avec les jeunes, avec le monde. Je te le dis sincèrement, j’aime être avec le monde. On faisait de l’éducation, on essayait de leur montrer qu’ils sont capables de faire des choses. L’éducation, c’est mettre les gens debout.»

Elle en a redressé une gang.

Elle est revenue au Québec en 2000, d’abord à Montréal pendant sept années où elle travaillait avec la communauté latino, «il n’y a pas beaucoup de religieuses qui parlaient espagnol». 

Puis, en 2007, elle est revenue chez elle. «Les Îles me manquaient…»

Sœur Amabilis n’est pas vraiment revenue chez elle. Elle aurait bien pu s’installer à Bassin, revenir à l’endroit où elle est née, première d’une famille de onze. «Il y avait déjà des religieuses à Bassin, il y en avait à Cap-aux-Meules [l’île centrale]. Mais il n’y en avait pas ici.»

Ici, c’est Grande-Entrée, à l’autre bout de l’archipel.

«Je ne connaissais personne. Je suis allée rencontrer les gens un à un, je suis allée cogner à leur porte. Je leur disais : je suis Amabilis Deveau, la sœur D’Améla et de Fernande, la femme de Paul Gallant…»

Ils la replaçaient. 

Elle leur disait qu’elle était là pour eux, simplement. Depuis une dizaine d’années, elle s’occupe de la paroisse, elle célèbre les baptêmes, c’est elle qui était au cœur de la campagne de reconstruction de l’église qui a flambé il y a cinq ans. Elle passe du temps avec les personnes âgées au centre de jour, avec les jeunes «qui ont besoin d’une oreille», qui n’ont parfois personne à qui se confier. 

L’an passé, elle a invité à luncher la cinquantaine de travailleurs mexicains venus en renforts pour la pêche. 

Elle habite en face de l’école, sur le chemin de l’Église. «Ils m’invitent parfois, lorsqu’il y a des activités. Je me suis impliquée cette année dans le projet Les héritiers, ce sont des aînés qui ont montré aux jeunes des jeux de dans leur temps, des danses qu’ils faisaient. Parce que l’éducation, ce n’est pas juste à l’école.»

Sœur Amabilis est toujours là quand quelqu’un a besoin d’elle, et elle fait ce qu’elle a toujours fait, écouter, aider. Que ce soit un jeune, une personne seule ou avec des problèmes de santé mentale, elle essaye de les mettre debout.

Et debout, on peut avancer.