Élise Cornellier-Bernier, jusqu’à il y a trois ans, travaillait très fort pour ne pas montrer ce qu’elle était.

En direct des îles: la tempête qui n’a pas eu lieu

CHRONIQUE / «Ce sont des toilettes mixtes?»

L’homme s’est retourné vers moi quand il a vu les deux portes des toilettes, l’une à sa gauche, l’autre à sa droite, sans aucune indication. Pas un pêcheur d’un côté et une sirène de l’autre, pas de rose ni de bleu. 

C’est voulu.

Je n’avais jamais remarqué avant, et je suis pourtant venue souvent boire une bière sur la magnifique terrasse d’À l’abri de la Tempête, microbrasserie des Îles-de-la-Madeleine fondée en 2004, une des premières à l’est de Québec. Un rêve fou, une vieille usine de crabe près de la plage du Corfu, du nom d’un navire échoué en 1963.

L’Abri est aujourd’hui une institution aux Îles, ses bières sont partout sur l’archipel et au-delà, environ le tiers de la production est exportée.

On est en train d’agrandir.

Je n’avais jamais porté attention non plus au logo de la microbrasserie, on y voit une silhouette, des bras musclés tiennent un tonneau qui recouvre le visage, un autre tonneau dissimule le reste du corps, jusqu’aux genoux.

Comme Élise Cornellier-Bernier qui, jusqu’à il y a trois ans, travaillait très fort pour ne pas montrer ce qu’elle était.

C’est elle qui a fondé la microbrasserie avec Anne-Marie Lachance, avec qui elle a été en couple avant de venir s’établir aux Îles. Elles avaient en commun l’amour de la bonne bière. «Anne-Marie et moi, on travaille ensemble depuis toujours. […] Mais j’étais très malheureuse en général, il y avait beaucoup d’alcool, beaucoup d’agressivité. Je travaillais sans arrêt pour m’échapper.»

Elle s’était fait un personnage. «Je vivais avec mes propres préjugés sur la transphobie, je tenais des propos transphobes pour me dissocier de ça, pour voir aussi la réaction des gens autour de moi. Je voulais être la plus masculine. Je le savais depuis toujours, depuis que j’étais petite, mais je le refusais. J’étais frustrée, je ne voulais pas ça…»

Dès qu’elle le pouvait, à l’abri des regards, elle se vêtait en femme. «C’est la seule chose qui me faisait me sentir bien. Quand je sortais de la maison, c’était comme une punition. La vraie moi était pognée chez elle.»

Un peu avant Noël, en 2015, elle a appelé son père pour lui dire qu’elle n’irait pas le voir aux Fêtes. «Je lui ai dit : “Je suis fatiguée...” J’étais toujours fatiguée, je consultais, mais ça ne donnait rien. Là, mon père m’a dit : “Si tu ne fais rien, tu vas crever. Fais quelque chose, peu importe c’est quoi”.»

Elle savait quoi.

«Ça n’a pas été long que tout s’est enclenché, comme si mon père venait de me donner la clé, parce que c’est de sa réaction que j’avais le plus peur. J’ai pris rendez-vous avec mon médecin de famille ici, j’étais la première personne trans aux Îles, il n’avait pas de référence. Il m’a orientée vers une ressource qu’il connaissait à Montréal, j’en ai trouvé d’autres de mon côté sur Internet.» 

«J’ai commencé à prendre mes hormones et des bloqueurs de testostérone. Ça a été une délivrance, la vie est devenue belle.» 

Elle venait d’avoir 40 ans.

Elle n’était pas au bout de ses peines, il lui restait à l’annoncer, d’abord à Anne-Marie, avec la peur que la microbrasserie écope. «Quand je lui ai annoncé, elle est partie un peu sonnée… Quand elle est revenue le matin, elle m’a dit : “C’est une bonne nouvelle!” Et elle m’épaule depuis, ça va vraiment bien.»

Elle n’avait rien vu venir.

Élise a pris l’avion pour aller l’annoncer à ses parents — ils ont plutôt bien réagi —, elle a laissé sa mère appeler «la tante qui jase le plus» pour que la nouvelle se répande dans toute la famille. 

Il restait les clients de la micro.

Et les Îles.

«Le 26 juin à chaque année, c’est l’anniversaire de la micro. On fait un gros party, on lance nos nouvelles palabres [des bières en quantité limitée], on félicite nos employés. C’est là que je l’ai annoncé. Avant de finir, tout le monde avait un verre de bière à la main, j’ai pris la parole et j’ai dit : “La bière que vous avez devant vous a été brassée dans la douleur et le mal-être. Dorénavant, elle sera brassée dans le bonheur et l’acceptation.”»

Il y avait 200 personnes. «Tout le monde pleurait.»

En faisant ça, Élise a coupé court au commérage. On dit ici que «la rumeur tue plus que la tumeur», elle a pris les devants. «J’ai voulu casser le cercle des préjugés», ceux-là mêmes qu’elle répandait il n’y a pas si longtemps. «Faire une transition, ça peut être très rough. J’ai été chanceuse, je m’en suis sortie indemne, et pas trop maganée.»

Elle sait que ça a jasé.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Élise est convaincue que d’être dans un petit milieu a aidé. «En ville, tu peux peut-être t’habiller et faire ce que tu veux, mais essaye de te trouver une job… Je vois beaucoup de pauvreté chez les trans en ville et je vois des sourires de trans en région. Il y a ici une compassion qu’on ne retrouve pas en ville, où il y a un anonymat.»

Les gens ont vu le courage qu’il lui a fallu.

Elle s’est remise au CrossFit, elle avait arrêté de s’entraîner pour réduire sa carrure. «J’ai perdu 30 % de ma masse musculaire, je suis devenue moins forte.» Elle a même renoué avec le kitesurf, elle était dans le top dans sa vie d’avant. Début juillet, elle a participé à une compétition de Kitesurf, a terminé seconde dans une catégorie, première en Big Air. «C’était ma force.»

C’est la première fois qu’elle s’inscrivait comme femme. 

Pour la microbrasserie, la tempête qu’elle craignait n’a pas eu lieu. «On a vraiment eu peur, parce que tu ne sais pas à quel niveau est la transphobie dans la société. On a eu peur de perdre des ventes, que les gens nous jugent, mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Ça fait juste croître!»

L’Abri de la Tempête a même lancé la Trans IPA, qui est en fait une White IPL. «Au début, c’était pour faire un clin d’œil à la transsexualité, mais c’est devenu une bière régulière. Une des choses qui me fait le plus plaisir, c’est quand un gros biker arrive au bar pour commander et qu’il dit : “Je vais te prendre une trans!”»

Elle sourit.

Elle ne souriait pas, avant.