Dans une logique comptable, le pauvre est un fardeau, un passif, c’est comme ça d’ailleurs qu’il se sent dans le regard de bien des gens qu’il croise.

Éloge du bien-être social

CHRONIQUE / Au Québec, le bien-être social est un bout de papier avec une fleur de lys dessus, un chèque, l’aide de dernier recours. On en a même fait un diminutif : le BS.

On dit de quelqu’un qu’il est «sur le bien-être» même si, ironiquement, il en est très loin. Le Larousse en propose deux définitions : «état agréable résultant de la satisfaction des besoins du corps et du calme de l’esprit» ou encore «aisance matérielle qui permet une existence agréable.»

Sur le BS, c’est ni une ni l’autre.

L’idée n’est évidemment pas de se la couler douce aux frais de l’État, mais au point où on en est, ça se rapproche plus de l’indigence. Dans une logique comptable, le pauvre est un fardeau, un passif, c’est comme ça d’ailleurs qu’il se sent dans le regard de bien des gens qu’il croise.

Eh bien, en Nouvelle-Zélande, ça vient de changer. Lisez ceci. «Nous mesurons différemment la réussite de notre pays. Nous ne nous fions pas seulement au produit intérieur brut, mais aussi à la hausse du bien-être de notre peuple, à la protection de l’environnement et au renforcement de nos communautés. Le fossé entre les discours et la réalité, ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, entre les élites et le peuple, a fait le lit des populistes partout sur la planète.»

Qui parle? Le ministre des Finances, Grant Robertson, qui a déposé jeudi un «budget du bien-être».

Jouissant d’un surplus de 3 milliards $, le gouvernement de coalition travailliste de Jacinda Ardern a investi plus d’un milliard pour s’attaquer à la pauvreté des enfants. «Nous ne pouvons ignorer le stress et les tensions que le dénuement matériel cause à nos familles, a expliqué la première ministre au journal Le Monde. Nos enfants vont mieux, nous allons tous mieux.»

Ils ont aussi fait de la santé mentale une priorité, en y investissant presque 2 milliards $. «La santé mentale n’est plus à la périphérie de notre système de santé, a lancé le grand argentier de ce pays de 5 millions d’habitants. C’est l’élément central de notre bien-être à tous.»

Le pari de la Nouvelle-Zélande est celui-ci : en s’attaquant réellement à la pauvreté chez les enfants, à la violence conjugale — un problème énorme dans ce pays — et en s’assurant de traiter comme il faut les problèmes de santé mentale, les travailleurs seront plus productifs et l’économie plus forte.

C’est un pari ambitieux.

Au Québec, à l’instar de la géographie, on est aux antipodes.

Ma collègue Élisabeth Fleury révélait cette semaine que presque 600 patients médicamentés pour des problèmes de santé mentale n’étaient pas suivis par un psychiatre, que la fermeture des urgences psychiatriques de Saint-Sacrement et du CHUL a provoqué un ressac à Robert-Giffard, en surcapacité chronique.

On a parlé d’un suicide et d’une tentative de suicide chez les patients qui ne sont pas suivis, le portrait ne serait pas plus rose ailleurs.

Et Marc Allard, pas plus tard que jeudi, qui nous racontait l’histoire de cette mère qui poireaute depuis 108 jours pour que son fils de 8 ans reçoive des soins. Il ne va pas bien, son fils, il a essayé de se pendre dans le gymnase de l’école.

Et il attend, depuis plus de trois mois.

L’an dernier, l’Association des psychologues du Québec sonnait l’alarme. «Les exemples se multiplient pour prouver que le ministère de L’Éducation ne considère pas les psychologues comme une ressource essentielle. […] Entre 2005 et 2015 l’effectif psychologue a diminué de 8 %.»

Ça ne semble pas mieux aujourd’hui.

Marc a appelé au CIUSSS — le Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux — pour savoir ce qu’on pensait de cette situation, Frédéric Aublet, le directeur adjoint à la direction du programme Jeunesse, a reconnu que «c’est au-dessus de ce qu’on veut comme résultat». 

C’est bien pire que ça, c’est inacceptable.

Ce n’est pas la volonté qui manque, assure-t-il. «Ce n’est pas parce qu’on n’a pas les postes, ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas. C’est qu’au niveau de la pénurie de main-d’œuvre, on a de la difficulté à venir combler les remplacements, que ce soit pour les absences maladie ou les congés de maternité. Et ça, ça vient jouer sur nos délais d’accès.»

Même chose pour les psychiatres.

Au Nouveau-Brunswick aussi le gouvernement s’arrache les cheveux pour avoir des psychologues dans les écoles. Le problème est tel que les postes qui ne sont pas pourvus ont fait économiser quatre millions l’an dernier. Les psychologues vont au privé, c’est plus payant.

Vous savez quoi? C’est la même situation en Nouvelle-Zélande, qui a promis d’embaucher 1600 spécialistes en santé mentale. Un thérapeute interrogé par Radio New Zealand a émis de gros doutes. C’est «un effet d’annonce, il n’y a pas assez de professionnels pour assurer ces services».

C’est là où la volonté politique fera la différence.

Ou pas.

N’empêche, c’est la première fois qu’un pays accorde autant d’importance à la santé mentale et au bien-être des gens, qu’il les hisse au rang de priorité nationale. Aux yeux de la première ministre, «ce budget montre qu’on peut être à la fois économiquement responsable et bienveillant.»

Pour que tout le monde soit «sur le bien-être», le vrai.