Chez L.U.N.E., des prostituées qui ne savent plus trop comment reprendre pied ne trouvent pas seulement un toit, mais aussi une oreille.

Elles ne demandent pas la L.U.N.E

CHRONIQUE / Je sais, dans le meilleur des mondes, ça ne devrait pas exister, il ne devrait y avoir personne qui vit dans la rue, qui n’arrive pas à la fin du mois avec son chèque d’aide sociale pour plein de raisons.

Mais c’est comme ça. 

Et dans ce cas-ci, ce sont des femmes à qui personne n’ouvre la porte quand elles cognent, parce qu’elles sont trop chaudes, trop gelées, trop poquées. En fait, il y a une seule porte qui s’ouvre, c’est celle du projet L.U.N.E, une maison pour celles qui n’ont absolument nulle part où aller.

Sans question, sans condition.

Sans jugement.

Des prostituées pour la plupart dont la vie est une grosse plaque de glace noire, qui ne savent plus trop comment reprendre pied. Chez L.U.N.E., elles ne trouvent pas seulement un toit, mais aussi une oreille.

Et de l’aide.

La porte s’ouvre toujours, mais elle se referme parfois, faute de place, le quatre et demi de la rue Notre-Dame-des-Anges ne fournit pas avec ses cinq lits et ses trois La-Z-Boys. On va même parfois au-delà de la capacité maximale de 12 personnes, on pousse jusqu’à 15, on ne peut pas faire plus que ça.

Le collègue Marc Allard en a parlé il y a un mois.

«On déborde tout le temps!» exposait la directrice du projet, Chantal Simoneau, qui déplorait le fait de devoir retourner des femmes à la rue, même par grand froid. En sachant qu’elle était la porte de la dernière chance, qu’aucune autre n’allait s’ouvrir.

Eh bien, si rien ne se passe d’ici le 1er avril, la porte de L.U.N.E pourrait être fermée elle aussi, pour toujours.

L’argent, encore.

Le refuge avait failli fermer en 2017, il avait été sauvé in extremis par une subvention fédérale d’une durée de 15 mois, il en reste un. Rebelote, le refuge se retrouve encore sans le sou, même si tout le monde s’entend qu’il répond à un réel besoin et qu’il fait sauver de l’argent au système de santé et au système de justice.

Mais ça, on ne le calcule pas.

Je suis toujours sidérée de voir des organismes comme L.U.N.E avoir à se battre pour assurer leur survie, à quémander à droite et à gauche pour grappiller un budget de crève-la-faim, avec lequel ils font des miracles. À vivre avec une épée de Damoclès, les montants accordés ont trop souvent une date d’expiration.

C’est fou le temps qu’ils passent à chercher de l’argent.

Que dis-je, à quêter.

Je vous ai parlé samedi dernier des plateformes de sociofinancement qui sont là, essentiellement, pour régler des problèmes qui ne devraient pas exister. Des gens qui se retrouvent malgré eux à demander la charité parce que la vie leur a fait une jambette, et qu’ils ne savent plus vers qui se tourner.

L.U.N.E. en est là, à ne plus savoir à quelle porte frapper.

Le refuge aimerait seulement être capable de rester ouvert jusqu’à la mi-mai, jusqu’à ce que les nuits se réchauffent. Pour que la rue, parce que c’est souvent là où les filles vont se retrouver, soit plus clémente. Retour à la case départ, quand on avait réclamé un lieu où elles pourraient être en sécurité.

Ironique, non?

Cette campagne de sociofinancement me fait penser au cri du cœur lancé en 2016 par la clinique alternative SABSA, une coopérative de solidarité qui soigne des gens que le système de santé échappe, une «clientèle désaffiliée» dans le jargon du ministère. Trois ans plus tard, sa survie dépend toujours des dons qu’elle doit solliciter pour compléter le financement qu’elle reçoit, nettement insuffisant.

Elle doit quêter, encore.

Il me semble qu’on devrait aider les gens à aider les gens, pas leur mettre des bâtons dans les roues. 

Si le refuge de L.U.N.E. devait fermer, ce ne serait pas seulement une «ressource d’hébergement» en moins. Ce serait une main qu’on ne tend plus vers ces femmes, exclues des exclues. Gandhi a dit : «On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux». Que dirait-il d’un peuple qui les traite parfois mieux que ses semblables?

Pour donner un coup de pouce au refuge : www.gofundme.com/une-nuit-de-plus-en-securite.