Des médecins, comme le président de l’Association médicale du Québec, Hugo Viens, brisent le silence pour dénoncer les avantages disproportionnés qui leur sont accordés.

«Écris pas ça»

CHRONIQUE / C’était bien avant tout ce tintamarre à propos de ces milliards de dollars versés en plus aux médecins, ça venait sans que je pose la question.

«Écris pas ça, mais on est assez payés.»

Presque chaque fois où je faisais une entrevue avec un médecin, il sentait le besoin, quelque part dans la conversation, de mettre ça au clair. De m’expliquer que plus d’argent devrait être investi pour les infirmières, les super, les auxiliaires, les préposés. Le ton était celui de la confidence, presque de l’aveu.

Ça devait rester entre nous.

Mais voilà que des médecins brisent le silence pour dénoncer les hausses de salaire faramineuses qui leur sont octroyées. 

Jeudi, dans un texte de ma collègue Élisabeth Fleury, le président de l’Association médicale du Québec, Hugo Viens, a fait une montée de lait sentie contre les avantages disproportionnés accordés aux disciples d’Hippocrate. «La prime jaquette ou pour arriver à l’heure, c’est un exemple de la perversion dans laquelle on évolue […] On se retrouve dans un système où les médecins vont facturer encore plus d’actes, on cannibalise encore plus de ressources qu’on pourrait mettre ailleurs.»

Dans une lettre ouverte écrite à ses collègues, le Dr Viens avoue que, lorsqu’on lui demande ce qu’il fait dans la vie, il dit maintenant qu’il «travaille dans le réseau de la santé». Il est gêné. «Nous, médecins, avions en main les atouts qui faisaient de nous les maîtres du jeu. Et pourtant nous n’avons rien fait. Je fais partie de la majorité trop silencieuse. Je n’ai rien dit et j’ai laissé d’autres choisir pour moi, pour nous.»

Qui ne dit mot consent.

Lundi, c’était au tour des Médecins québécois pour le régime public (MQRP) de faire une sortie en règle, ils sont 500, et ils trouvent que le gouvernement fait fausse route. Ils ont écrit ceci : «Ces médecins sont de tout cœur avec les professionnels de la santé qui veulent seulement œuvrer dans des conditions de travail décentes et prodiguer des soins de qualité aux patients qu’ils chérissent. Ces médecins ne veulent pas plus d’argent, ils veulent une interdisciplinarité accrue avec des collègues heureux, épanouis et qui ont le sentiment de faire un bon travail. 

Ils veulent plus de ressources humaines et matérielles pour leurs patients. Ils veulent arrêter de se battre contre un gouvernement qui veut couper au détriment de la dignité humaine, tant des patients que des professionnels. Ils veulent arrêter d’entendre parler de rattrapage salarial comparativement aux autres provinces, car ils savent que cette comparaison est sans fin et toujours utilisée pour avoir plus d’argent. Ils veulent que leurs conditions de travail soient adaptées au contexte québécois, pas albertain.»

Ils suggèrent de soumettre l’entente de 500 millions $ au vote, «peut-être même que la majorité des médecins se prononceraient contre une hausse si faramineuse, s’ils en avaient l’occasion lors d’un processus réellement démocratique».

L’idée est bonne.

Ils voient que les besoins sont criants, que les lézardes s’élargissent. Ils voient le système privé qui s’organise en parallèle, où ceux qui ont les moyens court-circuitent les listes d’attentes, pendant que les autres prennent leur mal en patience. Comme cet homme qui a écrit au Soleil mardi, quatre mois et deux jours qu’il attend pour une infiltration.

Il a gobé 732 Tylenol pour endurer la douleur.

Il y a eu aussi ce jeune étudiant en médecine de l’Université Laval, Frédéric Cloutier, qui a écrit une lettre ouverte au Devoir pour dire qu’il avait honte.

Et cet urgentologue qui s’est confié la semaine dernière à Patrick Lagacé, il a vidé le sac de ses frustrations, au sortir d’une nuit d’enfer où, faute de personnel et de lits, il n’arrivait plus à faire ce pour quoi il est grassement payé. Il a fait cet inquiétant constat. «Des patients vont mourir sans être vus.»

On est rendus là.

Le médecin, comme ceux à qui j’ai parlé, n’a pas voulu être identifié.

Mais il a parlé.

Il a joint sa voix à tous ceux qui n’en peuvent plus de se taire, d’assister impuissants à l’implosion du système de santé. Quand l’infirmière Émilie Ricard a publié son cri du cœur sur Facebook en janvier, la digue du silence a lâché, des centaines d’autres ont dit «moi aussi». 

Comme cette dizaine d’infirmiers et d’infirmières qui ont brisé le silence le 1er février dans La Presse. «La situation est insoutenable dans nos hôpitaux. La violence à l’endroit du personnel et l’épuisement qui lui est imposé constituent une tendance lourde. [...] En tant qu’infirmières et infirmiers, nous nous engageons tous, aujourd’hui, à dénoncer les conditions de travail qui nous sont faites et qui, nous le croyons, mettent les patients et celles et ceux qui en ont la charge en danger.»

Les voix s’élèvent désormais de partout, des patients, des préposés, des médecins. Ils se sentent coincés, pressés, brûlés. Les gens ont de moins en moins peur de parler, ils veulent que les choses se sachent. Et qu’elles changent.

Ils disent désormais «écris ça».

Il ne restera bientôt que deux docteurs pour dire que tout va bien.