Tout a commencé quand le fils de Julie*, alors âgé de neuf ans, a été transféré dans un foyer de la région de Montréal, qui «donnait l’impression d’être un centre de redressement, une prison pour enfants, extrêmement strict».

DPJ: les intouchables

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil poursuit aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 2

«Ils ont pris le temps de se faire leur propre opinion et ils sont arrivés à la conclusion que c’était un enfant qui n’avait aucun problème, très doux, très calme, aucun problème d’opposition. Tout allait bien, il n’a jamais eu besoin de contention à partir de ce moment-là, on me disait que c’était l’enfant modèle de ce centre-là.»

Pourtant, au foyer de groupe d’où il arrivait, on décrivait le fils de Julie*, neuf ans, comme une véritable bombe.

Son fils venait de passer trois mois dans ce foyer de la région de Montréal. «Ça donnait l’impression que c’était un centre de redressement, une prison pour enfants, c’était extrêmement strict. Ils ne voulaient pas respecter les capacités et les limites de mon fils, il a un spectre de l’autisme léger qui fait qu’il est lent dans tout, pour se lever, pour tout. Lorsqu’il venait me voir les fins de semaine, il n’arrêtait pas de me dire : “Ils m’ont fait ci, ils m’ont fait ça.” […] On m’a fait mal, on me crie après tout le temps, on me tire par le bras pour que je me lève de mon lit, on me crie : “Awèye grouille, on n’a pas juste toi à s’occuper ici.” […] J’ai appelé l’intervenante elle m’a dit : “Non, non, je me suis renseigné, on m’a dit que tout allait, que c’était correct.”»

Tout n’était pas correct. «Un moment donné, il est arrivé à la maison, il avait des bleus, des grosses marques sur les bras, il me disait qu’il avait mal au poignet et à l’épaule. Il m’a dit : “L’intervenant m’a tiré par le bras pour me sortir du lit, il m’a jeté à terre. Moi quand j’ai vu ça, j’ai pris mon toutou et je l’ai lancé sur l’intervenant.” L’intervenant l’a retourné de bord, lui a mis le bras dans le dos, puis il l’a penché par terre en lui disant : “Tu as cinq minutes pour ramasser ton toutou.” Mon fils a dit : “Ayoye, tu me fais mal!” et il a commencé à ruer par en arrière, à lui donner des coups dans les jambes. L’intervenant l’a plaqué au sol, les deux bras dans le dos, le genou dans le dos en disant : “Tu te calmes, je ne te lâcherai pas tant que tu ne te calmeras pas.” Si moi je faisais ça à un enfant, ça ferait longtemps qu’on m’aurait accusée de maltraitance.»

Les intervenants n’ont pas nié les faits, ils ont plaidé la légitime défense. «Il a eu 19 contentions en 31 jours. Ils l’ont serré par les poignets, l’ont retenu… C’est la liste de contentions que la directrice a dit qu’ils appliquaient sur mon fils. […] On disait que mon fils était extrêmement violent, qu’il était dangereux, que le personnel avait le droit de se protéger contre mon fils, tout était mentionné dans des rapports comme quoi c’était pour la protection de lui-même et pour la protection des employés.»

Julie a menacé d’appeler la police, son fils a été changé de foyer. «Au nouveau centre, ils m’ont dit : “Quand on a vu le rapport de l’autre foyer, on a eu peur de l’accueillir, on s’imaginait vraiment un enfant qui avait de gros problèmes de comportements, qui aurait pu être dangereux. Finalement, on a été agréablement surpris, il était totalement l’inverse.”»

Du jour au lendemain, il est devenu doux comme un agneau. 

Comme il l’était d’ailleurs dans le premier centre où il a été placé, avant celui où il était maltraité. «Mon fils a d’abord été placé dans un centre pour les jeunes qui ont de graves troubles de comportement, d’agressivité et de violence, mais ils ont réalisé après une semaine que ce n’était pas sa place. Une intervenante du centre m’a même dit : “Votre fils est tellement l’inverse de la description qu’on en a faite qu’on pensait qu’il y avait eu un mélange de dossiers!”»

C’était le même enfant.

Tout a commencé en 2016 par un signalement fait par Julie contre l’adolescent de sa conjointe qui agressait sexuellement leur garçon et leur fille. «La police refusait de retenir la plainte parce que c’est un déficient intellectuel, ils disaient : “Ça ne donnera rien, il va être relâché, il sera inapte à subir son procès.” Ils ont dit : “Arrangez-vous avec votre CLSC.”» Mais elle s’y est aussi cogné le nez. «Au CLSC, on avait une intervenante au dossier depuis des années, elle a dit : “Je ne suis pas là pour intervenir, je suis là seulement pour vous apporter du soutien.”»

Julie a donc appelé la DPJ.

Ce qui devait arriver arriva, le couple s’est séparé dans la tourmente et les demandes d’interventions de Julie sont restées lettre morte. «Ils n’ont rien fait pendant trois semaines et après trois semaines, ils se sont présentés à l’école et ils sont partis avec les enfants à cause du conflit parental. Ils m’avaient promis qu’ils m’aideraient et ils n’ont rien fait, ils ne m’ont pas aidée. Ils sont allés tout de suite aux grands moyens, ils ont mis mon fils dans un centre de réadaptation et ma fille dans une famille. Ils les ont séparés. Une fin de semaine chez moi, une fin de semaine chez mon ex.»

Julie a même failli voir ses contacts réduits. «Ils m’ont menacée de réduire les contacts parce que, quand mon fils revenait au centre, il était triste. Il me prenait dans ses bras, il me disait : “Je ne veux pas retourner au centre, je veux rester avec toi.” Eux, ils ont tenu ça pour acquis que mes rencontres le perturbaient et la seule solution qu’ils ont trouvée est de proposer de diminuer les contacts si mon fils continuait à avoir autant d’émotions. J’ai été obligée de lui expliquer la situation, de lui dire : “Quand je vais te reconduire, sois heureux et content, raconte tout ce que tu as fait pendant la fin de semaine, montre que tu es super heureux, ne montre pas que tu es triste.” Après ça, il revenait et il me disait : “Quand je suis arrivé, je montrais que j’étais de bonne humeur!”»

Même s’il était triste.

Son ex continuait à avoir ses enfants une fin de semaine sur deux, même si elle ne respectait pas certaines conditions. «Les enfants ne voulaient pas y aller, mais la DPJ n’en tenait pas compte.»

La DPJ a reproché à Julie de compromettre les repères d’identité de ses enfants parce qu’elle était en couple avec une femme, elle s’était plainte à l’école qui interdisait à son gars et à sa fille de faire deux cartes de fête des Mères et les obligeait à fabriquer une carte de fête des Pères «avec un complet cravate et tout».

On a voulu mettre son gars dans un centre de gars, sa fille dans un centre de filles «pour recadrer leur identité».

Devant le tribunal, Julie a apporté des arguments à chacun des éléments qu’on lui reprochait. «Quand j’ai commencé mon témoignage devant le juge, j’ai relevé chaque point de la DPJ et j’ai expliqué tout ce que j’ai fait pour aider [mes enfants], que j’avais été voir le psychologue, que je m’arrangeais avec l’école et, tout d’un coup, le juge m’a coupé la parole il m’a dit : “Écoutez madame, comprenez mon dilemme, j’ai deux versions et on me demande de trancher. D’après vous, qui j’aurais plus tendance à croire?”»

Elle n’en croyait pas ses oreilles.

Elle a demandé la bande audio de l’audience, on la lui a refusée. On lui a remis une transcription incomplète. «Toutes les phrases comme quoi je traumatisais mes enfants, les 10 premières minutes de mon témoignage, le dilemme du juge, tout a été supprimé. Il n’y a plus rien, il reste juste des grandes lignes blanches sur la transcription et là, le juge dit “Reprenez maître.”»

Julie a porté plainte à la DPJ, au Protecteur du citoyen et à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse contre le centre qui a utilisé la force et la contention contre son fils. «Ils sont tous arrivés à la même conclusion, mon fils était dangereux et ils n’avaient pas le choix d’intervenir. J’ai parlé au téléphone à la personne de la Commission des droits de la personne, on m’a dit : “Madame, comment voulez-vous qu’on le prouve? On n’a pas de preuve. On ne peut rien faire.” Je leur ai dit : “Vous pourriez aller voir le nouveau centre, le nouvel intervenant, lui poser des questions.” […] Ils n’ont jamais contacté l’intervenant, ils n’ont jamais rencontré mon fils.»

Le dossier était clos.

Le vent a commencé à tourner quand une intervenante de réinsertion est arrivée dans le dossier. «Elle est venue à la maison, elle m’a dit : “Je leur ai parlé, je leur ai dit que ce dossier-là devrait être fermé depuis longtemps, que le placement aurait dû se terminer. [Madame] est une bonne mère, elle est protégeante pour ses enfants, je ne vois pas pourquoi vous continuez à retenir ses enfants.” Ils me l’ont dit, c’est parce que je faisais des plaintes contre eux. Elle m’a dit : “Eux, ce qu’ils veulent, c’est casser ton caractère, tu les as toujours affrontés.” […] Cette intervenante-là, elle a pris de mon bord, elle voyait bien que ça n’avait pas de bon sens.»

Le pauvre bon sens.

Le 31 juillet 2018, Julie devait se présenter en cour, elle avait cette fois un bon avocat, en plus de l’intervenante de réinsertion qui acceptait de venir témoigner en sa faveur. «La DPJ n’était pas contente de ça. On devait passer devant le juge à 9h30, finalement il y avait juste des discussions entre les avocats. L’intervenante allait dans le bureau avec les avocats, ressortait, les intervenants parlaient ensemble, elle y retournait… pendant trois heures de temps.»

Coup de théâtre, «l’avocate de la DPJ est sortie du petit local en disant : “Elle, la tabarnac!” Elle est partie 10 minutes, elle est revenue dans le petit local et elle a rencontré [l’intervenante] qui est sortie du bureau en pleurant. Elle passe devant moi et elle me fait un signe sur la bouche… zip. Comme si elle ne voulait pas me parler. […] Mon avocat me fait venir dans un local, me dit : “La DPJ l’a congédiée pour l’empêcher de témoigner.” La DPJ ne voulait pas avoir l’air fou devant le juge, ils l’ont congédiée sur-le-champ.»

Merci bonsoir.

Son avocat a protesté. «Mon avocat a dit qu’il la forcerait à témoigner par subpœna. Après le dîner, il est revenu, il m’a dit : “Bonne nouvelle, ils ont tout abandonné, ils vous redonnent vos enfants” […] On passe devant le juge à 14h, la DPJ a dit : “On redonne les enfants à madame, on lui accorde la garde complète.” Tous les motifs de compromission ont disparu, ils ne voulaient même plus demander une prolongation en échange que mon avocat renonce à la faire témoigner et qu’il ne dépose pas le rapport de l’intervenante, qu’il a gardé, que le juge n’a jamais vu. Cinq minutes, le juge a dit : “C’est beau, vous avez vos enfants.” Ça s’est fini comme ça.»

Depuis presque un an et demi, Julie a la garde complète de ses deux enfants qui ont aujourd’hui 12 et 14 ans. «Ça se passe vraiment bien. Le retour s’est bien passé, ils étaient contents de revenir…»

* Prénom fictif

NDLR : Pour tous les cas présentés, Le Soleil a eu entre autres accès aux jugements des tribunaux où est exposée la position de la DPJ, à des enregistrements et à des rapports officiels produits par des experts.