Au Québec, faute d’un consentement préalable, on présume que la personne ne veut pas donner ses organes à la suite du décès.

Don d’organes: le droit de dire oui

CHRONIQUE / Une des rares fois où j’ai failli déroger à ma règle de ne jamais signer de pétitions, c’était pour appuyer le consentement présumé au don d’organes, je venais d’écrire une chronique sur une amie qui attendait un cœur depuis un an.

Ça me paraissait aller de soi.

J’avais fait l’apologie du système en Espagne, où on tient pour acquis que la personne décédée voulait qu’on prélève ses organes, à moins qu’elle ait préalablement signifié son refus. Tout le contraire d’ici où, faute d’un consentement préalable, on présume que la personne ne voulait pas.

Peu après la publication de ma chronique, il y a presque cinq ans et demi, j’ai reçu le courriel d’une mère, Denise m’invitait à aller prendre un café pour me parler de son garçon, mort à 18 ans dans un accident de la route. Son fils n’avait pas signé dans l’espace prévu pour le consentement au don d’organes.

Ils n’avaient jamais abordé le sujet.

C’était en 2003, son gars revenait de sa semaine de relâche, une tempête s’est levée en chemin, il a appelé sa mère pour lui dire qu’il serait en retard, elle lui a dit d’être prudent.

Il n’est jamais arrivé.

C’est l’hôpital qui a appelé, son fils était entre la vie et la mort. Denise a pris la route dans la tempête vers lui. Les médecins devaient le stabiliser, surtout faire diminuer la pression dans son crâne. Ils ont tout essayé pendant trois jours. À 13h30, le 10 mars, il a rendu l’âme, Denise lui tenait la main.

C’est là que Québec-Transplant est entré en scène, on est venu voir Denise pour savoir si elle acceptait que les organes de son gars soient prélevés. «Quand la dame de Québec-Transplant est venue me voir, elle n’a pas pu terminer sa phrase : “Est-ce que vous avez envisagé…” Ma réponse a été oui tout de suite.»

Denise a pu dire oui.

Et ce «oui», m’avait-elle confié, a fait une énorme différence pour la suite, pour son deuil. «À travers toute la peine qu’on avait, toute la douleur, le don de ses organes a été la seule parcelle de réconfort. Qu’on ait pu poser ce grand geste, un geste de générosité, savoir qu’il avait sauvé, changé des vies…»

Dans un système de consentement présumé, on ne lui aurait pas demandé de dire oui, mais de ne pas dire non.

Ce n’est pas la même chose.

Peu importe le système, la famille a le dernier mot sur le prélèvement des organes, quelqu’un peut donc s’opposer à la volonté du défunt, quelle qu’elle soit. Actuellement, au Québec, environ 30 % des proches refusent le don d’organes, difficile de dire si le renversement du consentement ferait une différence.

Dans des pays comme l’Espagne, le nombre d’organes a augmenté, mais on a aussi adopté un train de mesures pour améliorer le taux de succès des transplantations, où chaque seconde compte.

Au Brésil, où on avait instauré le consentement présumé en 1997, le changement a eu l’effet inverse, le nombre d’organes a chuté, tellement que le pays a fait demi-tour.

Au Pays de Galles, on a noté un effet subtil.

Directeur médical chez Transplant Québec, Matthew Weiss a confié il y a un an et demi au collègue Ian Bussières que le consentement présumé n’est pas une panacée. «Il y a deux ans, j’ai voyagé en Espagne, qui est l’un des pays du monde où il y a le plus de dons d’organes. Oui, ils ont le consentement présumé, mais ce n’est pas ce qui fait la différence. Il faut éduquer les professionnels de la santé pour qu’ils ne manquent aucune opportunité de don d’organes.»

Transférer un organe est un ballet qui doit être réglé au quart de tour. «Il faut, insistait Matthew Weiss, prélever les organes immédiatement après avoir débranché le respirateur pour que les organes ne subissent pas les conséquences d’un manque d’oxygène.»

Denise l’a constaté. «C’est compliqué, donner des organes. Il y a le formulaire à remplir, mais il y a surtout l’attente. Ç’a pris toute la journée. Mon gars est parti à 13h30, il est mort, mais il respire encore. Il est encore chaud.» Les organes ont été prélevés le lendemain matin à 7h30. «Quand Québec-Transplant m’a appelée pour me dire qu’il y avait huit organes qui avaient été prélevés, j’étais tellement contente, je braillais de joie. Je me suis dit que c’était peut-être ça l’éternité, que ça aurait au moins servi à ça. […] En donnant ses organes, j’ai accepté que des personnes vivent grâce à lui. Les enfants qu’il n’aura pas, peut-être que d’autres en auront grâce à ça, qu’ils auront des vies de famille…»

Mon amie, mère de deux enfants, a eu son nouveau cœur, ça lui a sauvé la vie.

Chaque fois que le débat sur le consentement présumé refait surface, je pense toujours à cette mère. J’ai pensé à elle la semaine passée, quand le député libéral André Fortin a déposé son projet de loi pour que le Québec adopte la formule, dont on a dit qu’elle n’avait que des avantages, qu’elle ne faisait que des gagnants.

Pour Denise, ça aurait tout changé.

«Laissez aux gens le choix de donner. Laissez-leur la chance d’avoir cette douceur, dans ces temps où il n’y a rien de doux.»