Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Des garderies vides à l’automne?

CHRONIQUE / Il fait beau, c’est l’été, les parents profitent des quelques mois de répit annuel des nez qui coulent et des gastros. Enfin presque. Un rhinovirus — un rhume — joue les trouble-fête depuis quelques semaines et, du même souffle, sert de test pour les mesures mises en place pour prévenir la COVID dans les garderies.

Méchant casse-tête en vue.

Si tout le monde s’entend sur l’objectif, force est de constater que, sur le terrain, l’application des directives risque de faire exploser le taux d’absentéisme des parents au travail. C’est que, dès l’apparition de symptômes pouvant s’apparenter à la COVID, les enfants seront retirés.

Ce qui complique les choses, c’est que certains symptômes sont aussi ceux de maladies bénignes qui circulent de façon quasi permanente entre les enfants d’une garderie, soit le mal de gorge, la fièvre, la toux, la perte d’appétit, la diarrhée et les vomissements. Au moindre symptôme, le protocole est activé.

Joëlle*, une mère de deux enfants, en a fait l’expérience. Ça a commencé il y a trois semaines. «C’était un dimanche, mon fils [de deux ans] s’est mis à tousser. Comme c’est un symptôme de COVID, je l’ai gardé. J’ai appelé au 8-1-1, j’ai parlé à quelqu’un 45 minutes plus tard, on m’a confirmé que je devais prendre rendez-vous pour faire un test, on m’a transféré à la centrale des rendez-vous. Ça a pris presque deux heures d’attente et, quand j’ai eu la ligne, ils étaient rendus aux rendez-vous pour le lendemain…»

Et à partir de là, elle devait attendre le résultat avant de pouvoir envoyer son garçon au CPE. «Je ne pouvais pas manquer une semaine de travail, c’est mon conjoint qui a pris sa semaine.»

Ils ont eu le résultat en fin de journée jeudi : négatif.

Et le dimanche, c’est le conjoint qui a commencé à tousser. «Le lundi, on a repris le processus. Il a appelé à la ligne de prise de rendez-vous, il a attendu une heure pour se faire dire qu’ils ne donnaient plus de rendez-vous, mais qu’on allait l’appeler pour lui en donner un. Le lendemain, il n’avait toujours pas de nouvelle.»

Son conjoint est allé directement à la clinique de dépistage près de Fleur de Lys, il a pu être testé. «Personne ne nous a dit qu’on pouvait aller se faire tester là… Ils nous ont appelés le lendemain pour nous donner un rendez-vous, on aurait perdu encore un jour de plus.»

Jeudi, il a eu son résultat : négatif.

Il pensait pouvoir retourner au travail, que nenni, leur fille de quatre ans s’est mise à tousser à son tour. Rebelote, ils sont retournés à Fleur de Lys la faire tester, au moins ils n’ont pas perdu de temps à poireauter au bout du fil. «Le vendredi, la garderie nous appelle et nous dit qu’il faut venir chercher notre garçon parce que notre fille est en attente d’un résultat. Je lui ai dit : “Il a été testé la semaine passée et il est négatif!” Ils m’ont dit : “Pas grave, il faut venir le chercher.”»

Joëlle a aussi commencé à tousser pas longtemps après sa fille, elles se sont fait tester en même temps. «Ma fille a reçu son résultat dimanche soir, négatif, mais ils n’avaient pas mon résultat. Même si on est allée ensemble se faire tester, ce sont deux tests qui sont traités séparément. J’ai eu mon résultat mardi matin, négatif.»

Les enfants ont pu retourner à la garderie. Et le père au travail. «Il a dû prendre deux semaines dans sa banque de vacances.»

Audrey et Frédéric ont vécu un scénario semblable avec leur fils. «Le 15 juillet, il s’est mis à tousser et à couler un peu du nez, nous ont-ils raconté par courriel. La garderie nous a demandé de le reprendre et d’appeler la ligne COVID. Si on nous confirmait que ce n’était pas la COVID, il le reprenait. Nous avons donc appelé et, après une heure d’attente, nous avons eu la confirmation que, selon les symptômes, les risques étaient presque à zéro. Nous l’avons donc retourné à la garderie.

«Le lendemain, le 16 juillet, toux, nez et un peu de fièvre, donc refus de le garder ET obligation de passer un test COVID avec preuve [la personne à qui j’ai parlé a d’ailleurs dit qu’il ne leur était pas permis de nous obliger à fournir une preuve...] pour le reprendre. Nous avons donc rappelé la ligne pour avoir un rendez-vous... le 19 juillet à 10h40... avec 24 à 72 heures pour les résultats. 

«Au final, dans le meilleur des cas, il aura manqué trois jours de garderie [ainsi que sa sœur] et au pire, cinq jours.»

Eux aussi se demandent ce qui se passera lorsque les rhumes et les gastros reviendront en force. «N’importe quel parent qui a ou a eu des enfants en garderie vous le dira, les enfants sont malades les deux tiers du temps [pour ne pas la citer, notre pédiatre nous a dit : 10 rhumes la première année, excluant l’été...]. […] Est-ce que les parents vont devoir prendre une semaine de congé chaque fois qu’un enfant tousse ou que son nez coule? Est-ce qu’un des deux parents serait mieux d’abandonner son emploi pour rester à la maison au cas où? Je vous confirme que pour nous, manquer une semaine chaque fois qu’un de nos enfants va tousser, nous ne pourrons pas garder nos emplois. Nous avons de très bonnes conditions, mais il y a des limites.»

Comme Audrey et Frédéric, Joëlle n’en veut pas à la garderie, qui ne fait qu’appliquer les directives. «Avec le temps que ça prend pour avoir les résultats, je me pose des questions par rapport à l’automne et à l’hiver… Il va falloir qu’ils s’adaptent à la réalité des rhumes, sinon les parents vont devoir avoir une méchante banque de congés!»

Il n’y aura pas beaucoup d’enfants qui seront les bienvenus à la garderie.

«En fait, si on appliquait leur logique jusqu’au bout, à partir du moment où un seul enfant est en attente de résultats, tous les autres enfants avec qui il a été en contact devraient rester à la maison, parce que s’il a la COVID, il l’a probablement attrapée à la garderie… On voit bien que ça ne marche pas.»

Joëlle ne voit pas comment les garderies pourront fonctionner si on ne corrige pas le tir. «L’idéal, c’est qu’il faudrait avoir les résultats vraiment plus rapidement ou qu’ils disent aux familles, “faites-vous tous tester en même temps” . Le système actuel n’est pas efficace, ça va coûter cher aux employés et aux employeurs. […] Notre voisine aussi a attrapé le rhume, elle est professeur donc ça va pour le moment, mais quand l’école aura recommencé, elle va devoir s’absenter en attendant les résultats.»

Parce que le problème ne se posera pas seulement dans les CPE et les garderies, mais dans toutes les écoles aussi.

Au ministère de la Santé, on confirme que «s’ils ne sont pas admis en service de garde à la suite du triage, les enfants doivent demeurer à la maison et ne pourront revenir que lorsque les conditions seront remplies. […] Si l’enfant est référé pour un test diagnostique, il doit attendre le résultat du test avant de revenir. Si le test est négatif, il pourra revenir 24 heures après la disparition des symptômes. Si le test est positif, il ne peut pas intégrer le service de garde avant d’avoir la confirmation de leur Direction régionale de santé publique.»

On précise qu’«il n’y a pas d’exclusion systématique de 14 jours dans tous les cas de figure», ce sera du cas par cas donc.

Joëlle et son conjoint ont bien peur que ce qu’ils ont vécu soit de mauvais augure pour l’automne et l’hiver. «Notre fils, c’est le genre d’enfants qui attrape tous les rhumes, tous, du mois d’octobre au mois de mai. Et là, pour un seul rhume, ça nous a pris deux semaines et demie...»

* Prénom fictif

Être ou ne pas être admis

Voilà le questionnaire* auquel les parents doivent répondre chaque jour en allant conduire leur enfant dans un service de garde, qui doit alors procéder à un processus de triage selon les réponses obtenues. 

  • Est-ce que l’enfant est atteint de la COVID-19 ou est en attente du résultat d’un test de COVID-19? 

Si oui, l’enfant ne doit pas être admis.

  • Est-ce que l’enfant présente des symptômes suggestifs de la maladie tels que fièvre, toux ou difficultés respiratoires ou perte subite d’odorat ou de goût? 

Si oui, l’enfant ne doit pas être admis.

  • Est-ce que l’enfant a fait de la fièvre au cours des 48 dernières heures? 

Si oui, l’enfant ne doit pas être admis.

  • Est-ce que l’enfant a une condition médicale particulière qui le rend plus vulnérable s’il attrape la COVID-19? 

Si oui, l’enfant ne doit pas être admis.

  • Est-ce que les parents de l’enfant ou une personne au domicile ont reçu un diagnostic de COVID-19 ou en présentent les symptômes (fièvre, toux, difficultés respiratoires ou perte subite d’odorat ou de goût)? 

Si oui, l’enfant ne doit pas être admis.

  • Est-ce que l’enfant ou un membre de la famille avec qui il réside a voyagé au cours des 14 derniers jours?

Si oui, l’enfant ne doit pas être admis.

  • Est-ce que l’enfant vit dans le même domicile qu’une femme enceinte? 

Si oui, l’enfant peut être admis.

* Source : gouvernement du Québec

Pas de changements en vue

Au ministère de la Santé, l’expérience de ce rhume d’été n’a pas servi à évaluer les directives en place, elles demeureront donc inchangées d’ici l’automne, comme en témoigne ce bref échange de questions par courriel.

Q Avez-vous fait un premier bilan ou post-mortem de cet épisode de rhume pour voir si les mesures seront applicables et gérables lors de la saison des rhumes et des gastros?

R Après quelques recherches, il appert qu’il n’y a pas de bilan fait en ce sens.

Q Y aura-t-il des changements pour réduire l’impact sur les parents et leurs employeurs? Par exemple, un processus accéléré de tests pour un retour au travail plus rapide?

R Il est vrai que toutes ces conditions à respecter peuvent causer des désagréments pour les parents et les familles. Toutefois, la situation entourant la COVID-19 est exceptionnelle et chaque personne a un rôle à jouer pour réduire la propagation de la maladie et protéger les autres. 

Pour le moment, le temps-réponse entre la réception de l’échantillon au laboratoire et la sortie du résultat s’est maintenu à 24-48 heures. Toutefois, le délai de transmission du résultat au patient peut être variable et dépend de l’organisation de services mise en place localement par l’établissement ou la direction régionale de santé publique. Un travail constant est effectué pour réduire les délais pour l’obtention des résultats. Mylène Moisan