Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, il est inconcevable que des gens qui viennent ici pour prêter main-forte aux entreprises soient à la merci de leur patron.

Des employés jetables

CHRONIQUE / Un homme, appelons-le Michaël, est parti d’Afrique de l’Ouest avec son bac pour aller se spécialiser en mécanique à Paris.

Ça tombe bien, Michaël peut combler un emploi dans un secteur où il y a pénurie, ce n’est pas ça qui manque au Québec, les employeurs s’arrachent les cheveux pour trouver des employés qualifiés. Plusieurs vont en France pour en dénicher, c’est là que Michaël a été recruté, dans un salon de l’emploi.

Avant de pouvoir occuper le poste promis, il a dû payer à cette même compagnie des dizaines de milliers de dollars pour suivre un programme de formation, une pour avoir sa certification, une autre pour occuper l’emploi qu’il voulait. Il a fait tout ce qu’il fallait, a obtenu ses papiers. 

Tout allait très bien, il a commencé à travailler en 2016.

Après l’expiration de son «permis de travail post-études de trois ans», il a obtenu au printemps, jusqu’en 2020, un permis de travail fermé. 

Le mot fermé est important.

Selon la description qu’en donne Immigration Canada, le permis de travail fermé est «lié à un employeur donné». C’est un permis pour travailler pour une seule compagnie, point à la ligne. C’est un processus long et fastidieux, qui demande une volumineuse paperasse, qui coûte de l’argent.

À la compagnie surtout, qui doit présenter pour le candidat une étude d’impact sur le marché du travail.

Ce permis fonctionne bien, tant que ça va bien.

Sauf que.

À la suite de changements au sein de la compagnie, Michaël a perdu son emploi. Une histoire compliquée, évidemment, qui fait qu’il se retrouve maintenant avec un permis de travail qui ne lui sert à rien. Et il n’a pas droit au chômage. «Même s’il y avait d’autres compagnies qui voudraient m’engager, elles ne peuvent pas.»

Même si c’est pour faire le même travail. 

Pour ça, il faut un permis ouvert.

Faute de quoi, la compagnie doit reprendre le processus de zéro pour un permis «lié à un employeur donné», faire l’étude de marché, payer. Michaël doit attendre, obtenir un permis peut prendre plusieurs mois. 

Sans revenus.

En parallèle, Michaël fait des démarches pour obtenir sa résidence permanente, un autre parcours semé d’embûches et d’une pléthore de formulaires. «On me dit que ça peut prendre environ 18 mois.» Il ne sait même pas s’il peut quitter le pays pour chercher un emploi ailleurs.

Il se sent pris. 

Quand je l’ai rencontré avec sa femme, il m’a d’ailleurs demandé de rester très vague sur son histoire, pour ne pas avoir plus de problèmes encore.

Il a contacté un avocat en droit du travail, avec qui j’ai échangé. Michaël ne serait pas un cas unique. «Plusieurs candidats à l’immigration deviennent des proies faciles pour des employeurs sans scrupule qui exigent des frais de formation exorbitants après avoir recruté des employés sur des permis de travail “fermés” et à des salaires de famine, puis les menacent de congédiement ou les congédient carrément sous de faux prétextes sachant qu’ils n’ont pas droit à l’assurance emploi parce qu’ils étaient à l’emploi exclusif de l’entreprise.» 

Il parle de «nouveaux esclaves».

La semaine dernière dans Le Devoir, on faisait aussi état de cas de travailleurs temporaires qui se retrouvent le bec à l’eau en raison de l’exclusivité des employeurs, qui peuvent profiter de cette dépendance. À un point tel que des organismes représentant ces employés ont interpellé les gouvernements.

Dans un contexte de pénurie aussi criante au Québec, surtout dans la région, il est inconcevable que des gens qui viennent ici pour prêter main-forte aux entreprises soient à la merci d’un patron, qu’il n’y ait pas de possibilité de faciliter le transfert d’un tel permis vers un autre employeur.

Si le premier ministre François Legault veut mieux intégrer la main-d’œuvre immigrante, l’occasion est belle.

Encore lui faudra-t-il convaincre Ottawa.