Mylène Moisan
Tenez, l’autre jour, Guylaine Guay avait une réunion sur Zoom avec des gens sérieux, elle a dû aller voir ce que faisait son gars, inquiète de son silence. Il faut savoir que Clovis fait toujours, toujours du bruit, des sons avec sa bouche, des phrases qu’il répète à cœur de jour, ou ses mains qui tapent.
Tenez, l’autre jour, Guylaine Guay avait une réunion sur Zoom avec des gens sérieux, elle a dû aller voir ce que faisait son gars, inquiète de son silence. Il faut savoir que Clovis fait toujours, toujours du bruit, des sons avec sa bouche, des phrases qu’il répète à cœur de jour, ou ses mains qui tapent.

Clovis a mangé son pictogramme

CHRONIQUE / Je ne me rappelle plus trop c’était à quel âge avec mes gars, je dirais autour de deux ans, cette période où on trouve ça louche quand on ne les entend pas, où a peur qu’ils fassent un plan qui n’a pas d’allure.

Pour Clovis, c’est pareil.

Il a 17 ans.

Tenez, l’autre jour, Guylaine Guay avait une réunion sur Zoom avec des gens sérieux, elle a dû aller voir ce que faisait son gars, inquiète de son silence. Il faut savoir que Clovis fait toujours, toujours du bruit, des sons avec sa bouche, des phrases qu’il répète à cœur de jour, ou ses mains qui tapent.

Et il court. «Quand il court, les cadres revolent »

Et là, elle n’entendait rien. «C’était très louche. Je me suis excusée et je suis allée voir ce qu’il faisait. Il était en train de manger son pictogramme de pénis!» C’est comme ça chez Guylaine, il y a des pictogrammes un peu partout pour indiquer à Clovis quoi faire et où, et ça fonctionne plutôt bien.

Le signe de pénis, c’est pour indiquer les endroits où il peut s’adonner au plaisir solitaire, cru comme ça. «Sans ça, il le ferait partout, il n’y aurait pas de limite…»

Et là, il mangeait le papier sur lequel est imprimé le picto.

Le signe de pénis, c’est pour indiquer les endroits où il peut s’adonner au plaisir solitaire, cru comme ça. «Sans ça, il le ferait partout, il n’y aurait pas de limite…»

Clovis est autiste non verbal, il a seulement un répertoire limité de phrases qu’il a entendues quelque part, comme celle qu’il prononce tout le temps quand Guylaine lui fait boire son «jus vert», il dit «discusting, too much vegetables», avec un gros accent britannique. «Il a dû prendre ça dans un film…»

Elle doit lui faire boire avec une pipette.

Elle doit toujours le surveiller quand il est dans son bain. «Clovis aime tellement l’eau, il fait des tests sensoriels la tête dans l’eau…C’est une surveillance constante.» Et je dois lui mettre son pyjama après, il mesure six pieds, je suis sur la pointe des pieds! Je ne vois pas le jour où je vais arrêter de faire ça.»

La vie de Guylaine et de son chum n’était déjà pas simple, la pandémie en a ajouté une bonne couche. Par exemple? Clovis ne mange qu’une seule sorte de pain, le Grand blé Bon matin, Guylaine a tout essayé, rien à faire, c’est le seul pain qu’il mange. Allez savoir pourquoi, Clovis ne peut pas lui expliquer.

Alors, quand tout le monde s’est joyeusement rué dans les épiceries pour dévaliser les étalages de pain, ils ne pouvaient pas prendre la marque qui reste. «Mon chum partait avec son masque à la chasse au pain, il devait faire autant d’épiceries jusqu’à ce qu’il en trouve. On avait une amie qui venait nous en porter quand elle en trouvait, on l’appelait la fée du pain…»

Heureusement, Clovis n’était pas regardant sur la marque de papier de toilette.

Depuis le début de la pandémie, donc, Clovis ne va plus à l’école, Guylaine et son chum n’ont plus aucun répit. Et Clovis, parce qu’il a perdu ses repères, s’est même découvert une nouvelle lubie, qui vient s’ajouter aux autres, comme celles de ne pas tolérer les manches retroussées ni les armoires ouvertes.

Clovis a déclaré la guerre aux étiquettes.

Il les enlève toutes.

«Aussitôt qu’il y a quelque chose qui dépasse, il faut qu’il l’enlève. Tu sais, sur les fils électriques, il y a toujours une petite étiquette en plastique ? Eh bien nous, on n’a plus un fil qui a son étiquette. Il a enlevé toutes les étiquettes des produits dans la salle de bain, les bouteilles sont toutes collantes. Il a enlevé l’étiquette de mon parfum préféré, Joe Malone… Je te dis, il n’y a pas de marque chez nous !»

Clovis a fait la même chose avec toutes, toutes, les boîtes de conserve au chalet. «Heureusement que j’ai une bonne mémoire, j’ai sorti le crayon indélébile et j’ai écrit ce qu’il y avait dedans!»

À la maison, tant que les armoires sont fermées, les conserves sont sauves.

Quand il voit une étiquette à enlever, Clovis est en mission. Comme l’autre jour, alors qu’elle faisait une autre réunion sur Zoom. «Je discutais et tout d’un coup, j’ai vu passer Clovis derrière moi avec un couteau de cuisine… Je leur ai dit, je dois y aller! J’avertis les gens, ça ne me gêne pas. C’est ça, ma vie.»

Elle assume.

Et elle en rit.

N’empêche, ça tire du jus. Quand j’ai parlé à Guylaine, son chum était parti deux jours au chalet avec Clovis, elle a pu rester seule avec Léo, son autre gars, autiste aussi, mais beaucoup plus autonome. Et plus calme. «Ça fait du bien…» Après, ce sera son tour de partir deux jours avec Clovis. Habituellement, il n’y a que l’été où il n’y a pas d’école, pas de répit. «Cinq mois sans école, c’est beaucoup.»

Elle sait qu’il y a plus malpris qu’elle, les parents qui sont seuls, ceux qui n’ont pas d’échappatoire, de chalet où aller souffler. Et moi, quand je pense à Clovis qui mange son pictogramme de pénis et aux boîtes de conserve qui n’ont plus d’étiquette, ma vie est soudainement plus douce.

«On a chacun notre réalité…»

Guylaine est philosophe. «Des fois, je me trouve chanceuse de vivre ce qu’on vit, je suis habituée à l’imprévu. Quand je me lève le matin, je ne sais jamais quel genre de journée ça va être, ce qui va se passer... Je suis un peu apaisée, je me sens outillée, plus forte pour affronter ça.»

Comme si elle avait eu un vaccin contre l’imprévu.

En attendant celui contre la COVID.