Même un adulte de 250 livres peut s’asseoir dans les chariots Caroline’s Cart imaginés par l’Américaine Drew Ann Long, mère d’une enfant handicapée, Caroline.

«Cette clientèle-là»

CHRONIQUE / Mes enfants sont assez grands maintenant, je n’ai plus à les asseoir dans le chariot pour éviter qu’ils courent partout dans les allées de l’épicerie ni à craindre qu’ils fassent tomber les boîtes qui sont à leur portée.

Stéphanie Leclerc, elle n’a pas cette chance, même si sa fille a 10 ans.

Elle est encore aux couches.

Atteinte du syndrome de Phelan-McDermid, une maladie rare qui provoque un retard global de développement moteur et intellectuel, sa fille parle peu, elle a des comportements qui peuvent s’apparenter au trouble du spectre de l’autisme. Aller à l’épicerie avec elle relève de l’exploit.

Elle n’est pas seule dans son cas, évidemment, des centaines de parents d’enfants lourdement handicapés doivent composer avec des enfants qui agissent comme des petits, mais qui sont trop grands pour s’asseoir dans le chariot. 

Et ils ne peuvent pas les laisser à la maison.

Il existe une solution, et elle est toute simple en plus, elle a été imaginée aux États-Unis par les parents d’une enfant handicapée, Caroline. Ils ont conçu un chariot d’épicerie qui a presque l’air d’un chariot normal, mais où l’arrière a été remplacé par un siège adapté avec des sangles pour que l’enfant soit en sécurité.

Ils l’ont tout bonnement appelé le Caroline’s Cart, l’ont fait breveter et ont trouvé une compagnie pour les produire.

Les parents d’enfants handicapés sont très débrouillards.

Quand Stéphanie Leclerc a entendu parler du Caroline’s Cart, elle a tout de suite fait des démarches auprès des commerces pour qu’ils en achètent un, certains l’ont fait, plusieurs ont jugé que ce n’était pas nécessaire parce que, de toute façon, «cette clientèle-là» ne fréquentait pas leur établissement.

Stéphanie fulmine, elle m’a écrit un long courriel. «Nous essayons de leur répondre calmement : en effet, vous ne les voyez pas, puisque les proches aidants ne peuvent faire leurs courses chez vous avec cette “clientèle-là”. On doit payer pour que quelqu’un en prenne soin à la maison, on fait certains achats en ligne, on quitte le travail plus tôt pour arrêter rapidement au commerce avant d’aller chercher notre enfant à l’école…»

Ce n’est jamais simple, avoir un enfant handicapé.

Les chariots ressemblent à des chariots normaux, mais avec un siège adapté.

Le chariot est distribué au Canada par une compagnie basée à Montréal, Cari-All, et les parents comme Stéphanie demandent aux propriétaires des commerces qu’ils fréquentent s’ils veulent en avoir un. «Le chariot répond à un si grand éventail de besoins. C’est une solution “clé en main” sans devoir construire ou rénover quoi que ce soit... Pourtant, il est si difficile de réussir à obtenir une réponse positive. Certains commerçants sont très ouverts, comprennent bien les enjeux et agissent rapidement, mais ce n’est pas la majorité. En deux ou trois ans de démarches actives des proches aidants, il y a environ une cinquantaine de commerces qui en ont fait l’acquisition.»

Elle aurait bien aimé qu’Ikea en ait au moins un, elle n’a pas eu de nouvelles de sa demande, faite il y a plus d’un an.

Avec une autre mère, Audrey Rouleau, Stéphanie multiplie les démarches pour que les commerces offrent ce chariot. 

Dans un reportage de Radio-Canada diffusé en 2016, Marie-Cathy Poitras, gérante adjointe au Walmart sur l’avenue Jules-Verne, disait n’avoir que de bons mots : «Toutes les fois que quelqu’un le prend, on a un commentaire à la dame à l’accueil pour dire comment c’est bénéfique».

Même un adulte peut s’y asseoir, jusqu’à 250 livres.

Stéphanie et Audrey ont même un argument économique. Le mot se passe entre les familles, les commerces qui ont le chariot ont la cote.

Chaque fois qu’elle essuie un refus, Stéphanie doit recommencer, reprendre son courage à deux mains. Y mettre de l’énergie qu’elle pourrait bien mettre ailleurs. «Pourquoi est-ce que ce sont toujours les proches aidants qui doivent se battre? Nous sommes déjà épuisés par notre quotidien, nous devons trop souvent trouver des alternatives créatives pour pouvoir sortir ou encore nous résigner à ne pas sortir du tout.»

Même quand c’est juste pour faire l’épicerie.