Justin Trudeau devrait savoir ça. Le poids — et le sens — des mots n’est pas le même d’une langue à l’autre.

Ceci n’est pas un incident

CHRONIQUE / Petit Robert 2010, la définition ne doit pas avoir beaucoup changé depuis, page 1300: «Incident n.m. – du latin scolastique incidens. Petit événement qui survient. Un incident sans importance, sans gravité.»

On propose des synonymes, péripétie, accroc, anicroche.

L’Office québécois de la langue française le présente comme un «petit événement qui se produit inopinément». Une crevaison, c’est un incident. À la limite, se casser un bras en ski. À part l’incident diplomatique, qui peut dégénérer, les conséquences d’un incident sont plutôt limitées, on en dira qu’il est fâcheux.

Lundi, Justin Trudeau s’est levé en chambre, un homme au volant d’une camionnette venait de semer la mort sur la rue Yonge. «Nos pensées sont avec tous ceux affectés par cet incident. Nous sommes en train d’en apprendre plus sur ce qui s’est passé, nous tiendrons les Canadiens au courant.»

Ce qui s’est passé à Toronto n’est pas un incident.

J’ai sursauté en entendant le premier ministre, mon premier réflexe a été de conclure au manque de jugement. À la banalisation. Quand il y a mort d’hommes et de femmes dans des circonstances si tragiques, les mots sont importants.

Puis j’ai vu des médias, sur Internet, parler eux aussi de «l’incident de Toronto», des articles traduits souvent.

Il devait y avoir une explication.

Petite recherche sur Google, «definition incident english». Bingo. En anglais, le terme peut être employé pour décrire un événement grave, comme une fusillade, un «shooting incident». Le Globe and Mail, à propos du carnage de Toronto et de la tuerie de la mosquée à Québec, a parlé de «terror incident».

En français, terreur et incident sont incompatibles.

Justin Trudeau devrait savoir ça. Le poids — et le sens — des mots n’est pas le même d’une langue à l’autre. Déjà qu’il malmène allègrement la langue de Molière quand il «adresse» un problème ou une catastrophe et qu’il répète ad nauseam «à la fin de la journée», comme le faisait Harper avant lui.

Sauf que Trudeau, lui est «fluent» dans les deux langues.

Et il devrait, en théorie, montrer l’exemple. Ou, au moins, chercher à corriger les erreurs qu’il commet. Quand je fais une faute, je remercie toujours les lecteurs qui la portent à mon attention. Et je m’amende. Depuis le temps, j’ai appris qu’il faut pousser à la roue et non y mettre l’épaule, tenir pour acquis au lieu de prendre. On ne frappe pas un mur, on se heurte à lui.

On n’est pas sortis de l’auberge, plutôt que du bois.

Encore faudrait-il que Justin Trudeau sache que son français est truffé d’anglicismes et de mots mal utilisés, comme incident. Ce serait un début, lui qui, il y a moins de deux semaines, prononçait ces mots devant les députés de l’Hexagone, à l'Assemblée nationale française. 

Rien de moins. 

«Si la langue française est toujours si vivante en Amérique du Nord, quatre siècles après la naissance d’un berceau français sur le continent, c’est que le Canada, et notamment le Québec, s’est profondément engagé à la garder vivante. La France comme le Canada se doivent aujourd’hui de faire de cette langue un outil de modernité, de travail, de prospérité.» Il a cité Antonine Maillet, première lauréate canadienne du Goncourt. «Un arbre est plus qu’un arbre, il est tronc, racine, sève, feuilles, fruits, vent dans les branches, nids d’où s’échappent les oiseaux du ciel. C’est la plus belle image que m’inspire la francophonie.»

Primo, le Canada ne s’est pas beaucoup forcé, depuis quatre siècles, pour garder la langue française vivante.

Deuzio, aux grands discours, je préfère les beaux — et les bons — mots.