Les philosophes Thomas De Koninck et Jean-François de Raymond ont écrit un manifeste, Beauté oblige, pour sauver la planète, publié aux Presses de l’Université Laval.

Beauté oblige

CHRONIQUE / Quand on parle de beauté, ça rime souvent avec papier glacé, avec une nouvelle crème miracle qui promet de vous rajeunir de 20 ans.

Ou une photo de bouffe sur Instagram.

Même mon vieux Larousse de 1986 s’en tient essentiellement à ça. «Caractère de ce qui est beau : beauté du visage. Femme très belle.» Il propose aussi la variante «se faire une beauté : se maquiller avec soin». Le nom y est donc féminin de genre et d’essence, la beauté étant le lot de la femme.

Dans la plus récente définition de Larousse, que j’ai trouvée sur le site Internet du dictionnaire, la femme n’est plus la seule représentante de la beauté, on a ajouté l’«œuvre musicale». On a surtout ajouté un autre sens à la beauté, qui n’a rien à voir avec l’esthétisme, le «caractère de ce qui est digne d’admiration par ses qualités intellectuelles ou morales : la beauté d’un acte désintéressé.»

C’est de cette beauté-là que je veux vous parler.

C’est de cette beauté que nous parlent les philosophes Thomas De Koninck et Jean-François de Raymond dans un manifeste qu’ils ont écrit ensemble, Beauté oblige, qui vient juste d’être publié aux Presses de l’Université Laval. Le texte est court, il tient sur une quarantaine de pages et, comme tout bon manifeste, il est endossé par plusieurs signataires.

Ils sont des dizaines à faire leur ce plaidoyer pour sauver la planète, notre «maison commune», de ceux-là Hubert Reeves, Natasha Kanape Fontaine, l’explorateur et médecin Jean-Louis Étienne, aussi Jean Jouziel, qui a été vice-président du Groupe d’experts sur l’évolution de climat (GIEC) de 2002 à 2015.

Ce n’est pas un pacte, c’est un manifeste.

C’est un cri.

Et c’est au nom de la beauté qu’ils en appellent à une mobilisation immédiate et commune, à la fin du chacun pour soi. «La beauté qui oblige ne se limite pas à la beauté de la nature, mais décrit bien plus encore la beauté des actions visant à la sauver. La beauté en question est la beauté dite morale dont relève notre responsabilité de protéger.»

Un peu comme des pompiers qui combattent le feu ensemble, on ne remet jamais en question la beauté des gestes qu’ils posent. Pour la planète, c’est pareil, sauf qu’on sera pris avec un tas de cendres.

«Il n’y a pas de planète de rechange.»

Devant les lumières jaunes et rouges que les scientifiques allument, les auteurs utilisent l’analogie de la «maison commune» à sauver. Et par tout le monde, pays et sociétés confondues. Le message n’est pas nouveau, mais le regard est différent, les mots choisis ne sont pas ceux dont on a l’habitude.

Il fait bon, dans le bruit ambiant, d’écouter les philosophes.

Le manifeste ne parle pas seulement de beauté, il plaide aussi pour la dignité «pour assainir les relations humaines». Et ce n’est pas rien en cette ère où on peut jusqu’à remettre en doute le fait que la Terre est ronde. «La dignité est la cause la plus fondamentale de toute action d’aide.»

C’est la base de tout, respecter la dignité de la nature, et de l’être humain, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne.

On en est loin.

Le manifeste ose aller plus loin, il parle d’amitié comme arme de lutte contre les changements climatiques. «Or, au sommet du social et du politique, de l’éthique bien comprise, se découvre l’amitié. L’amitié ressortit plus que la justice même à l’éthique, remarquait déjà Aristote. “Quand les hommes sont amis, il n’y a plus besoin de justice, écrit-il, tandis que s’ils se contentent d’être justes ils ont en outre besoin d’amitié.”»

Suivant cette logique, «une des plus hautes manifestations de l’amitié est le don. Nous en appelons dès lors à la générosité des plus riches parmi nous, millionnaires sinon milliardaires, pour qu’ils acceptent de mettre une partie de leur fortune au service du bien commun.»

Oui, il y a évidemment une part d’utopie.

Mais il n’y a pas que ça, le manifeste appelle aussi les pays à adopter des lois et à les appliquer, faute de quoi ils pourraient s’exposer à des sanctions internationales. Rester les bras croisés est un crime contre l’humanité.

Point.

D’aucuns diront qu’ils vivent sur une autre planète, ils essayent surtout de sauver celle que nous avons.

Un peu de candeur ne fera pas de tort, soyons dignes, amis et beaux.