Le soir du 29 janvier 2017, Andréanne Leblanc travaillait à Québec quand un appel pas comme les autres est entré. Elle est intervenue sur les lieux de la tuerie de la Grande Mosquée de Québec.

«Au moins, j’aurai sauvé des vies»

CHRONIQUE / «Elle a toujours pensé qu’elle allait être capable de s’en sortir toute seule.»

Lucie Roy parle de sa fille.

Andréanne Leblanc a complété en 2011 sa technique ambulancière, un DEC en soins préhospitaliers d’urgence au collège Ahuntsic. Elle a choisi ce métier «parce qu’elle voulait aider les gens. Elle voulait être sur le terrain.»

Elle a commencé à travailler dans le bas du fleuve, «ses premières impressions étaient bonnes, elle aimait ça». Elle a ensuite fait le saut en Gaspésie, du côté de Pointe-à-la-Croix, où elle a obtenu un poste régulier. Sept jours de travail, de garde 24 heures sur 24, sept jours de congé, ainsi de suite.

«Mais Pointe-à-la-Croix, elle trouvait ça très tranquille.» Trop. Andréanne voulait plus d’action. Elle a fait le saut dans la capitale pour la Coopérative des techniciens ambulanciers du Québec, CTAQ. Elle était contente. «Elle était vraiment bien. Elle avait de bonnes conditions de travail.» 

Et de l’action. 

La vie étant ce qu’elle est parfois, sa tendre moitié n’arrivait pas à se faire à Québec, elle s’ennuyait de chez elle. De Rimouski. Andréanne s’est fait embaucher comme ambulancière à Rimouski, sur la liste d’appel, et elle a continué à travailler à Québec. À faire la navette entre les deux villes.

À sauver des vies dans les deux.

Elle travaillait pour CAMBI à Rimouski, pour la CTAQ à Québec, les services ambulanciers au Québec sont assurés par des organisations parfois privées, parfois coopératives, qui disposent d’une certaine indépendance et qui, incidemment, peuvent offrir des conditions de travail différentes de l’une à l’autre.

C’est une forme de PPP, les fameux partenariats publics-privés.

Le soir du 29 janvier 2017, elle travaillait à Québec quand un appel pas comme les autres est entré. Bain de sang à la Grande Mosquée. Andréanne a fait son boulot. «Elle a transporté un blessé par balles, il y en avait cinq ou six. Elle l’a transporté à l’hôpital et on lui a demandé de rester en alerte avec son collègue au cas où il y en aurait d’autres. Le meurtrier était en fuite.»

Lucie a envoyé un texto à sa fille.

-Est-ce que tu es intervenue?

-Oui.

Elle n’en a pas dit plus. «Après, elle m’a dit «tu as été la seule, ce soir-là, à avoir pensé à moi»».

Andréanne n’a jamais vraiment reparlé de cette nuit-là à sa mère ni à son frère. Lucie a su, tout au plus, que se fille avait assisté à un «débriefing d’une heure, deux ou trois jours après la tuerie. Ce n’était pas le genre à parler de ce qu’elle vivait. Il y a des collègues qui ont dit qu’elle n’était plus pareille après ça.»

Elle a continué à travailler, à sauver des vies.

«Je suis allée la voir en août. Elle était hyperactive, et elle parlait beaucoup. J’y suis retournée en septembre, je la trouvais en hypervigilance, désorganisée, irritable. Andréanne avait peur de recevoir des appels. Elle avait toutes sortes de craintes, comme les orignaux, elle faisait de l’insomnie, elle consommait des cafés boostés, des boissons alcoolisées. Je me disais, «elle ne pourra pas durer comme ça»...»

Si son cerveau avait été un tableau de bord, tous les signaux d’alerte étaient au rouge. C’est le «check engine» qui s’allume.

En octobre, Andréanne a craqué. «C’était le 3 octobre, c’était la fin de semaine. Pour la première fois, elle a exprimé des idées suicidaires. Elle a quitté le service, elle était en pleine crise. Ses collègues de Québec l’ont emmenée consulter presque de force. Elle ne se voyait pas aller.»

Elle a demandé six jours de congé, on les lui a accordés.

Elle n’est jamais revenue. Elle a quitté son travail, son couple a éclaté, elle a décidé de revenir chez elle, aux Îles-de-la-Madeleine. Vincent ne reconnaissait plus sa sœur. «Elle a fait une croix sur tout. Elle sortait tout le temps, elle consommait beaucoup. C’était le début de la spirale, de la chute. Ça spinait constamment dans sa tête, elle ne pouvait juste pas s’arrêter, elle pouvait se lever en pleine nuit et partir...»

Elle se refermait. «On ne comprenait pas. Quand on voulait lui en parler, elle retournait ça vers nous autres, elle disait que c’était nous, le problème.»

Le sentiment d’impuissance. «C’était dur de la voir aller...»

Vincent est tombé par hasard sur une émission d’Entrée principale, un pompier parlait des risques de son métier sur la santé mentale, le syndrome du choc post-traumatique. Il a reconnu sa sœur. «J’écoutais ça et je me disais c’est tellement la même chose, ça décrivait si bien.»

Mais ça n’arrangeait rien.

Dans la nuit du 7 au 8 décembre, Andréanne a été arrêtée par les policiers et envoyée de force en psychiatrie. Elle a eu un P38, une ordonnance de la cour pour l’obliger à y rester 48 heures. «Elle s’est sentie humiliée, elle voulait juste qu’on la laisse tranquille. Ils ont dû lui faire accepter d’être là. Et ils ont réussi. Elle est restée là huit jours, sur une base volontaire.»

Pour la première fois, elle acceptait de mettre un genou par terre.

L’année 2018 commençait bien. «Elle était venue s’installer chez sa mère. Elle était très calme elle ne consommait plus, elle avait tout arrêté. Mais il y avait quelque chose de brisé chez elle. Je devais faire le deuil de ma sœur d’avant. Elle était fragilisée.» 

Le vent semblait vouloir enfin tourner. «Elle avait recommencé à s’entraîner, elle s’était trouvé un travail, elle était appréciée. Il y avait une petite lueur d’espoir. Elle se disait même qu’elle pourrait retourner comme ambulancière l’été...» 

Elle ne verra pas l’été.

Andréanne Leblanc

Le 12 mars, elle a reçu deux lettres dans le courrier, des mauvaises nouvelles qui la replongeaient dans l’enfer qu’elle avait traversé. Lucie «avait l’espoir qu’elle refasse sa vie petit à petit. Mais ça a ravivé sa peine, sa détresse. Elle est partie le lendemain, on ne l’a plus revue.»

Andréanne a été retrouvée sans vie le 15 mars, dans son uniforme. Elle a laissé cinq lettres pour ses proches, sans vraiment expliquer pourquoi elle a fait ça, ce qui l’a conduit dans une telle détresse. Dans l’une d’elles, elle écrit «au moins, j’ai sauvé des vies.»

Elle avait 31 ans.

Lucie ne peut s’empêcher de penser que l’aide est venue trop peu, trop tard. De se demander si l’histoire aurait été différente si sa fille avait assisté au premier désamorçage, le soir du 29 janvier. Elle ne sait pas s’il y a eu un autre événement qui aurait pu faire basculer sa fille. 

«Il faudrait qu’il y ait une plus grande sensibilisation auprès des ambulanciers, sur l’aide qui est disponible pour eux.»

Et, aussi, pour qu’ils acceptent cette aide.

«Il y a une prise de conscience. Les paramédics sont avant tout des êtres humains. Il y a un message clair quand elle a mis son uniforme. Elle revendiquait beaucoup ça, sauver des vies et là, c’était sauver ses collègues...»

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LE VERTIGE DES SUPERHÉROS

André Tremblay-Roy n’est pas près d’oublier cette intervention d’il y a environ un mois, un appel en pleine nuit.

Il est basé à Pointe-à-la-Croix en Gaspésie.

«C’est la nuit, il est autour de deux heures du matin. Je dois intuber un homme, mais il n’y a pas de lumière dans le logement. C’est le policier à côté qui m’éclaire avec sa lampe de poche. Il y a une femme qui crie et un enfant d’environ deux ans qui est là, il ne comprend pas ce qui se passe.»

On est loin d’une salle d’urgence.

André est ambulancier depuis 10 ans, il a tout vu. «Ça fait partie de notre métier de voir des bouts de chair et des bouts d’os, on le sait quand on choisit de faire ce travail-là, mais ce n’est quand même pas normal pour un humain d’être exposé à ça. À toutes ces images-là. Ça reste, c’est sûr.»

Il y a les «flashbacks» qu’il doit apprendre à gérer.

Aussi cet appel qui est entré quand il soupait avec sa femme et sa fille, priorité 3 sur la Rue de la Mer.

«L’adresse de mes beaux-parents.»

André a aussi travaillé à Québec, il sait de quel bois un ambulancier doit se chauffer. «On ne peut pas mettre toute la responsabilité sur la charge de travail, mais c’est un travail pernicieux. Comme moi ici, je suis de garde sept jours sur sept, 24 heures sur 24, je peux être appelé n’importe quand.»

Quand on s’est parlé, il venait de travailler tellement d’heures de suite que la CSST avait imposé quelques heures de repos.

«C’est certain qu’il y a plein d’éléments qui nous troublent, certaines images, la misère humaine... c’est différent pour chacun. Et si jamais on sent qu’on a besoin d’aide, ce n’est pas évident, on est connu aux urgences et on se demande ce qu’ils vont dire de nous? On se dit «on est faits forts, on est au-dessus de tout ça».»

Pas toujours.

Il a connu Andréanne Leblanc avant qu’elle ne parte travailler pour Québec. «Elle était très déterminée, un peu idéaliste. Elle voulait que des choses soient améliorées, qu’on soit mieux formés pour certaines interventions. Elle avait d’ailleurs suivi des formations de plus, pour repartir un cœur en arrêt par exemple.»

Elle adorait son métier. «Elle ne donnait pas sa place.» Et elle trouvait que Pointe-à-la-Croix, «ça ne bougeait pas assez.»

Il a eu quelques échanges avec elle après la tuerie de la Mosquée. «Je lui ai envoyé quelques textos les mois après et, quand je voulais entrer en contact, je la sentais plus fermée. J’écrivais «comment ça va?» Elle répondait juste «ça va correct». J’ai senti qu’elle ne voulait pas en parler.»

Il a appris sa mort sur Facebook.

Vice-président de la Fraternité des travailleurs et travailleuses du préhospitalier du Québec, André veut sonner l’alarme. «On investit beaucoup d’efforts pour faire attention au musculo-squelettique, mais il faut aussi s’occuper de la boîte à fusibles! Il faut absolument briser les préjugés. Plus on consulte tôt, plus le taux succès est bon, plus la guérison est possible, moins il y a de conséquences et de séquelles.»

«Depuis environ quatre ans», André remarque une augmentation de la détresse chez les ambulanciers, ils sont un millier au Québec. «La Commission des lésions professionnelles ne reconnaît pas le post-traumatique par accumulation. Il serait peut-être temps qu’il y ait des études sur l’impact de ça.»

Le métier a changé à vitesse grand V. «Dans les années 80, c’était 20$ par appel... Ils ne faisaient pas tout ce qu’on fait.»

André n’est pas le seul à s’inquiéter de la santé mentale des ambulanciers. Le constat revient dans l’actualité depuis quelques années, montrant entre autres du doigt une charge de travail plus grande, des horaires de travail exigeants.

Avec de l’adrénaline en quantité.

Il y a environ un mois, André a lancé l’idée d’établir un système de sentinelles chez les ambulanciers, de partager, faute de pouvoir uniformiser, les protocoles de prévention des problèmes de santé mentale. Il faut prendre les devants, il faut diriger les personnes vers les ressources, au moins les en informer. Il faut débarrer des portes qui ne sont pas facilement ouvertes, par orgueil, par fierté peut-être...»

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LES LUMIÈRES JAUNES

Ce soir-là.

Le 29 janvier 2017, des appels entrent au 9-1-1 entre un peu avant 20h. Les ambulanciers reçoivent un code 27, plusieurs blessés par balles.

Un homme armé a fait irruption à la Grande Mosquée de Québec.

Les ambulances sont dirigées vers les lieux du crime toutes sirènes hurlantes, chaque seconde peut faire une différence entre la vie et la mort. Quand elles arrivent, il y a au moins cinq personnes qui doivent être transportées d’urgence à l’hôpital. 

C’est l’horreur en direct.

Directeur adjoint aux opérations des ambulanciers de Québec à la CTAQ, Martin Bérubé explique que des mesures ont été mises en place pour faire «ventiler» ceux qui étaient sur les lieux. «L’équipe de direction est entrée pendant la soirée pour faire un premier désamorçage, pour permettre aux ambulanciers de ventiler. Ils ont raconté ce qu’ils ont vu et vécu, comment ils ont réagi. Ça nous a permis de cibler des gens qui auraient besoin du plus d’attention dans les prochains jours.»

Il y a eu un autre désamorçage deux ou trois jours plus tard. «Tout le monde était invité, presque tout le monde est venu. Il y avait des psychologues. Tous les signaux d’alarme ont été relatés aux paramédics et aux confrères, pour qu’ils soient plus attentifs, pour qu’ils fassent, au besoin, une «délation positive» aux supérieurs.»

Chaque signal d’alarme est une lumière jaune. «On observe s’ils sont plus nerveux, plus stressés, plus irritables. On peut voir aussi une perte de poids, une plus grande fatigue, de l’insomnie, moins d’entrain. On peut remarquer que la personne participe moins aux activités sociales.»

On offre un suivi à ceux qui pourraient en avoir besoin. «Ils sont pris en charge s’ils le souhaitent.»

D’où l’importance d’être conscients de leur problème.

De l’accepter.

À l’heure actuelle, chaque entreprise de transport ambulancier au Québec, qu’elle soit privée ou coopérative, est responsable du soutien psychologique offert à ses employés. Une soixantaine d’entreprises, une soixantaine de protocoles, à géométrie variable selon les ressources.

Le temps est peut-être venu de s’assurer d’un minimum. «Est-ce qu’il faut un protocole national? Ça pourrait être une solution, mais il faut aussi comprendre que c’est une responsabilisation des communautés. Ce qui pourrait être intéressant, ce serait une mise en commun des idées, de ce qui se fait ailleurs.»

L’objectif, c’est que personne ne passe entre les mailles du filet.

«Veux, veux pas, les suicides, ça conscientise. Ça te dit que ça peut arriver à n’importe qui. Je pense que toute la question des préjugés, ça a beaucoup changé. Les ressources sont là, l’accueil est là. Ceux qui le font disent «j’aurais dû faire ça avant, j’aurais donc dû»... Ceux qui en sortent en sortent grandis. Ceux qui pensent régler ça par eux-mêmes, ce n’est pas la chose à faire.»

Et même les super héros ont parfois besoin de reprendre leur souffle. «Il faut faire tomber le mythe de l’orgueil, de l’uniforme. L’uniforme ne protège pas de tout. En dessous, c’est un humain.»