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Mylène Moisan

Quand la vie tient à un texto

CHRONIQUE / Vous avez déjà vu en roulant sur l’autoroute cette annonce contre le texto au volant, un grand panneau avec «à deux doigts de la mort» dessus.

Il y en a qui sont à deux doigts de la vie.

Ceux-là ne sont pas trop pressés de répondre à leur douce moitié pour savoir ce qu’il y a pour souper, ils ne sont plus pressés de rien, à part peut-être d’en finir avec leurs problèmes. Et parfois, ils trouvent leurs problèmes tellement gros qu’ils ne voient pas une autre solution que la mort.

Il y en a d’autres, mais ils ne les voient pas.

Chaque fois qu’on parle de suicide, on prend la peine d’écrire quelque part, au cas où quelqu’un qui lit le texte aurait des idées noires, «vous avez besoin d’aide? Composez le 1 866 APPELLE».

Parfois, c’est trop demander.

«Il y a des personnes pour qui prendre le téléphone pour appeler à l’aide, c’est au-dessus de leurs forces, constate Jérôme Gaudreau, directeur de l’Association québécoise pour la prévention du suicide. Ils n’ont pas la volonté ou la capacité de prendre le téléphone pour demander de l’aide.»

Et pourtant, «ce sont souvent les plus mal en point».

Les plus proches de l’irréparable.

En novembre 2017, le Canada a lancé un premier service en ligne d’un océan à l’autre — à l’exception du Québec — permettant aux gens d’appeler à l’aide par texto et par clavardage. Sans aucune publicité, seulement par le bouche-à-oreille et par les réseaux sociaux, le service a vite croulé sous la demande.

Tellement qu’il a été interrompu un peu plus de six mois plus tard, faute d’argent pour continuer. Pris de court par la popularité du service, le Centre canadien de crise a été forcé de déclarer forfait après avoir été contacté près de 8000 fois par clavier, plus que par téléphone durant la même période. 

Encore aujourd’hui, à l’exception de certaines grandes villes du pays qui offrent leurs propres services en ligne, il n’existe aucun autre moyen qu’une ligne d’urgence pour une personne qui veut en finir avec la vie.

Au Québec? On y travaille.

Responsable du développement des contenus cliniques de la stratégie québécoise de prévention du suicide, Louis-Philippe Côté confirme que la province planche sur un service d’appel à l’aide en ligne, par texto et par clavardage. À l’heure actuelle, quelques rares organismes peuvent être contactés en ligne, par exemple Tel-jeunes et Jeunesse, j’écoute et Interligne, pour les LGBTQ+.

«Des services en ligne, ça existe depuis environ 15 ans. Il y en a aux États-Unis, en Australie, en Europe. On sait que ça fonctionne, que ça marche et on va pouvoir profiter de l’expérience des autres pour élaborer les services qu’on aura au Québec. On va être à jour, on va même innover. Mon rêve, c’est qu’on devienne les chefs de file. Au Québec, on a toujours été bons en prévention. On a été en retard pour les services en ligne, mais on va le rattraper.»

Quand le service sera-t-il disponible? «On développe des techniques d’intervention et ensuite, il faudra embaucher des intervenants, les former. On vise la fin de 2020», indique Jérôme Gaudreau.

Je comprends la complexité de l’entreprise, mais un an, c’est une éternité pour quelqu’un qui n’a pas la force de prendre le téléphone.

Et ils sont nombreux. «Quand on analyse les données disponibles, on voit que c’est une clientèle qui est plus jeune, de 30 ans et moins et qui ont des problématiques plus complexes, avec un degré de risque suicidaire plus élevé, résume M. Côté. Il y a trois types de personnes, celles qui ont une problématique de santé mentale, qui sont suivies par un travailleur social ou par un psychologue, celles qui n’ont jamais fait affaire avec le réseau de santé mentale, qui tâtent le terrain parce que c’est plus facile de communiquer leur détresse, celles qui ne veulent rien savoir de parler à quelqu’un, du face à face, qui veulent des services anonymes.»

Les deux derniers types n’appellent pas. On le voit où il y a des services en ligne, ces demandes s’ajoutent aux demandes par téléphone.

Elles ne les remplacent pas.

Ça veut dire que, présentement, ces personnes ne demandent pas d’aide. L’expérience canadienne montre que le besoin est là et qu’il est énorme, tellement qu’on sait déjà que les services en lignes du Québec ne fourniront pas. «La majorité des services en ligne ont été dépassés par la demande, il est impossible de répondre à tout le monde tellement la demande est énorme. Notre a priori, c’est qu’on va fonctionner à pleine capacité avec un temps d’attente. Est-ce qu’on se dit que, parce qu’on ne pourra pas répondre à tout le monde, on serait mieux de ne pas offrir de services? On se dit que c’est mieux de répondre à ceux qu’on peut.»

Au Québec, 80 personnes tentent chaque jour de mettre fin à leur vie, trois d’entre elles commettent l’irréparable.

C’est quand même particulier, à un an de l’entrée en service, on convient déjà que des personnes qui appelleront à l’aide n’en auront pas. «Pour opérer un service qui répondrait à toute la demande, il faudrait beaucoup de ressources.»

Le gouvernement ne disait-il pas que c’était une priorité?

Pas assez, il faut croire.

Chronique

Les leçons du jardinier

CHRONIQUE / La journée était parfaite pour aller voir des fleurs et des plantes, il pleuvait.

Gaston Beaudet m’attendait.

Il m’avait donné rendez-vous à la serre derrière l’école secondaire de Sainte-Croix-de-Lotbinière, où il se retrouve tous les vendredis avec huit élèves en cheminement particulier, des garçons et des filles âgés de 15 à 17 ans, pour qui le système d’éducation a à peu près renoncé.

Pas monsieur Beaudet.

Je l’appelle monsieur Beaudet parce que tout le monde ici l’appelle monsieur Beaudet, c’est sa neuvième cohorte, la neuvième année qu’il enseigne bénévolement les rudiments de l’horticulture à des jeunes qui n’ont probablement jamais, avant de mettre les pieds dans sa serre, arrosé une plante de leur vie.

Mais avant de leur parler de pousses, monsieur Beaudet leur parle de lui. Né à Arvida pendant la guerre, il a déménagé dans Lotbinière à l’âge de deux ans avec ses parents, s’est mis à la culture de la terre à 20 ans. «Chaque année, je leur raconte comment j’ai commencé, comment j’en suis arrivé à comprendre les plantes, et puis à devenir producteur maraîcher. Je n’ai jamais été agronome, je n’ai jamais étudié les sciences, j’ai tout appris par moi-même.»

Il travaille encore à temps plein comme conseiller en sécurité financière du lundi au jeudi, passe son vendredi à la serre.

Monsieur Beaudet enseigne à ses élèves les rudiments de l’horticulture, de l’importance, d’abord et avant tout, d’avoir une bonne terre. Il part le plus souvent d’une simple bouture, leur montre comment elle développe ses propres racines, comment elle deviendra une plante à son tour.

Il leur parle de plantes, il leur parle de la vie.

«Quand les jeunes arrivent le vendredi, je les emmène en premier voir ce qu’on a fait la semaine dernière, pour qu’ils voient comment les plantes ont poussé», qu’ils réalisent que les soins qu’ils leur apportent les font grandir.

Comme pour un humain.

Il sait que les jeunes qui sont avec lui en ont manqué, justement. «Mes élèves viennent presque tous de familles qui sont désorganisées. Je ne leur demande que leur prénom pour éviter de les lier à des personnes que je pourrais connaître. Au début, je leur demande : “Combien il y a ici qui envisage d’avoir une maison ou d’aller habiter en appartement?” Il y a en toujours un ou deux, sur huit, qui ne lève pas la main, qui n’est pas capable de s’imaginer là. C’est épouvantable.»

Monsieur Beaudet fait ce qu’il peut. «J’essaye de les emmener à se fixer des objectifs à la hauteur de leurs capacités, des choses atteignables, et aussi leur montrer qu’il faut se forcer pour les atteindre.»

Cette année, ils doivent produire 250 géraniums pour la commission scolaire.

Et 200 cannas pour financer un voyage humanitaire.

Des fois, d’anciens élèves viennent faire leur tour, et monsieur Beaudet sait qu’il a fait une différence, même petite. «Chaque année, il y en a un ou deux qui veulent s’orienter vers l’horticulture. Il y en a même un qui est venu ici et que son rêve maintenant, c’est de travailler dans un centre jardin.»

Monsieur Beaudet fait pousser des rêves.

«Il y en a eu un, il était autiste, il a vraiment cliqué sur les plantes, il était meilleur que le prof pour les identifier! Il a dit qu’il a eu sa meilleure année à la polyvalente. Il y en a eu un autre, il voulait que je lui donne des responsabilités, il aimait ça. Celui-là était dans les cadets et il apportait son linge à l’école pour le repasser, il n’y avait pas de place pour faire ça chez lui, dans sa famille d’accueil.»

Parfois, les jeunes lui parlent, entre deux rempotages.

Quand une plante est prête, monsieur Beaudet lui trouve une place dans l’école sur une des grandes tables fabriquées avec du bois récupéré, ça donne des corridors verdoyants et fleuris, ça donne des bananiers, des cactus et des citronnelles qui embaument l’air quand les élèves passent. «J’en ai aussi qui sentent le jus d’orange.»

Ce sont ses huit jeunes qui les arrosent.

Monsieur Beaudet n’a jamais acheté ni un pot ni une plante, il fait se multiplier celles qu’on lui donne, comme les érables d’amour, comme les bananiers cœurs de lotus. «Le philodendron, ici, on me l’a donné quand ma mère est décédée il y a six ans. Je l’ai pris au salon, je l’ai multiplié, on a 10, 12 maintenant.»

La vie continue.

Et, peu importe, elle vaut la peine. «J’ai toujours été comme ça, peu importe les obstacles, ça va bien. J’essaye de transmettre ça aux jeunes.» Il est comme sa plante préférée, le mandevilla, qu’il cultive avec les élèves. «C’est toujours en fleurs et les fleurs durent très longtemps.»

Mais pour fleurir, le mandevilla a besoin d’un terreau qui nourrit.

Même chose pour un enfant.

Chronique

Le vrai sens de la fête

CHRONIQUE / On venait de s’asseoir à la table, Mariève Saint-Jean et moi, elle s’est rappelée à voix haute : «C’est la fête à Myriam bientôt. Je fête toutes les fêtes.»

Mariève aime les fêtes, «c’est très important pour moi».

Elle organise une vraie fête avec un gâteau qu’elle cuisine elle-même, elle prend le temps de souligner cette journée pour tous ceux qui habitent sous son toit, qu’elle appelle les passagers. Les gens qui restent avec elle s’y posent un temps, ils viennent parce qu’ils ont besoin de reprendre pied.

Ou relever la tête. 

Myriam est la deuxième passagère, elle est là depuis un an.

Il y a environ deux ans, Mariève a acheté avec son grand garçon Jérémy une immense maison à Limoilou, elle aurait pu trouver plus petit, mais elle ne voulait pas.

«Je voulais aider des gens.»

Elle l’avait déjà fait pendant une dizaine d’années, elle avait une autre grande maison, rue Marguerite-Bourgeois, deux étages pour les touristes, un pour les jeunes en difficultés. «Ils venaient chez nous reprendre leur souffle. J’ai adoré faire ça, ils venaient chez moi par le bouche-à-oreille.»

Elle a laissé l’auberge pour faire un autre métier, un des moins traditionnels qui soient. «Après le bed and breakfast, je suis partie faire du towing. J’étais la seule fille au Québec à faire ça, j’avais mon camion, j’avais mis des cils sur mes phares… Si tu savais la reconnaissance sociale que j’ai eue à faire ça, à quel point je me suis sentie appréciée! J’ai adoré ça.»

Son corps moins. 

N’eût été des hernies qui ont bousillé son dos, elle y serait encore. «J’ai fait ça pendant six ans, ça a été un énorme deuil.»

D’où l’idée de cette maison, baptisée le Manoir rustique, qu’elle a rénovée de fond en comble avec son fils pour faire plus de chambres et un logement indépendant au sous-sol. Et une grande aire commune qui sert de salon et de salle à manger, où les passagers se retrouvent. «Il y a tellement de rires ici, à se faire des abdos! Et quand quelqu’un est malade, on fait de la soupe Lipton, et quand quelqu’un est triste, on le prend.»

Mariève aime prendre soin. 

«Ce ne sont pas des chambreurs, ce ne sont pas des colocs. Ça devient des amis. Le but, c’est de partager, c’est de montrer que c’est possible de vivre en commune en 2019. On est souvent ensemble, mais on a chacun nos affaires, il y a un bel équilibre. C’est beau ce qu’on vit.»

L’été, ils passent les soirées autour du feu. Et de la piscine. Plus il y a de vie, plus Mariève est heureuse. «J’aime ça quand il y a plein de monde!»

Mylène Moisan

Et plus si affinités

CHRONIQUE / Émilie Gingras a un gars de 11 ans, elle le voit grandir, se demande comme toutes les mères ce que l’avenir lui réserve.

Et s’il trouvera l’amour.

On se pose tous la question comme parent, mais Émilie, elle y pense avec une pointe d’inquiétude. Diagnostiqué Asperger à quatre ans, son fils a un peu de misère côté aptitudes sociales.

Un défi de plus pour Cupidon.

Un soir, il y a un an et demi environ, elle regardait la série documentaire britannique Handicap amoureux, traduction de l’anglais The Undateables, qu’on aurait pu traduire par «Les Infréquentables» si ça n’avait pas cette connotation en français de mauvaises fréquentations.

L’émission suit des personnes qui ont un handicap et qui cherchent l’amour.

Qui le trouvent, parfois.

Les candidats sont choisis par une agence de rencontre, Flame Introductions, qui sert d’entremetteuse pour tout ce beau monde. «J’ai eu un déclic ce soir-là en écoutant l’émission! J’ai cherché si ça existait ici, je n’ai rien trouvé pour les personnes qui ont des handicaps ou qui sont différentes.»

Elle a planché sur un plan d’affaires et, le temps qu’elle passe à la prochaine étape, elle a découvert que deux femmes avaient eu la même idée à Saint-Jean-sur-le-Richelieu en 2017, l’agence s’appelle Rencontre adaptée. «Je les ai contactées, on s’est rencontrées et ça a cliqué! Darlène et Vanessa s’occupent de Montréal et de la Rive-Sud et moi, je suis à Lévis, je couvre une heure autour.»

C’est tout nouveau, elle a commencé le 12 août.

Tellement nouveau qu’elle n’a pas encore fait de «matchs», elle a été approchée par la télévision pour parler de son projet, «mais ils voulaient des couples». Il faut commencer par le commencement, pour avoir des couples il faut avoir une banque de personnes dans laquelle piger. «Quand les gens appellent pour avoir de l’information, ils hésitent à s’inscrire parce qu’il n’y a pas de monde…»

Il y a environ 70 membres à l’autre bout de la 20.

À ce bout-ci, quatre.

Deux hommes et deux femmes.

Mais Émilie n’est pas du genre à se laisser décourager, elle est en mode recrutement, elle organise une soirée d’ouverture officielle le 7 décembre où, qui sait, un premier couple sera peut-être formé. Elle fait ça bénévolement pour l’instant, en plus de son boulot. «Je donne tout mon temps, j’y crois tellement.»

À Montréal et autour, Darlène et Vanessa ont fait quelques paires, et le mot se passe. Il y a toutes sortes de profils, «quelques jeunes qui ont eu des accidents, des gens en fauteuils roulants, des déficiences intellectuelles légères, des trisomiques un peu, ça peut aussi être des gens qui ont eu un cancer qui a affecté leurs parties intimes.»

Des gens qui ne se voient pas magasiner l’amour sur Tinder.

Ni ailleurs.

Le seul point commun avec les autres agences de rencontre, c’est qu’il y a plus d’hommes que de femmes, à peu près trois ou quatre pour une. «Comme ailleurs, les femmes, c’est une denrée rare…»

Émilie n’écoute pas les mauvaises langues. «Il y en a qui disent qu’on met les gens à part. C’est le contraire, on les met ensemble. Et on les accompagne tout le long là-dedans, jusqu’à la rencontre.» Et elle sait que le besoin est là. «Les gens qui viennent chez nous, ça peut être pour trouver l’amour ou pour trouver l’amitié. On veut aussi ouvrir le cercle social des gens, ils nous disent qu’il n’y a pas grand-chose pour eux, pas beaucoup d’activités sociales, les gens sont abandonnés là-dedans.»

Elle rêve même. «Les filles et moi, on aimerait ça développer autre chose autour de l’agence… ça pourrait être des cafés, des activités, on aimerait que les gens aient une place le fun où aller, avec des tables de jeu. Tout peut se faire!»

«Fun» et handicap, deux mots qu’on ne voit pas souvent ensemble.

À ses yeux, personne ne devrait avoir à renoncer à l’amour. «Les gens sont seuls, il faut briser ça. Quand tu réussis à faire que des gens se rencontrent, tu les rends heureux. Et c’est déjà compliqué, dans le monde normal, de trouver l’amour…»

Pour plus d’infos : www.rencontreadaptee.com

Chronique

«On a tué mon enfant»

CHRONIQUE / Dans une salle anonyme du palais de justice de Québec, fin septembre, des avocats ont demandé un arrêt de procédures. Un dossier qui traîne depuis 10 ans.

Le garçon avait cinq ans à l’époque, les services sociaux de sa communauté l’avaient confié à la voisine pendant huit mois, sa mère était à Québec et à Montréal au chevet de son nouveau-né, atteint d’une rare maladie. Le fils de Jenny Regis avait toujours été un «enfant enjoué, il imitait Michael Jackson, il faisait des farces à tout le monde».

Jenny n’a jamais revu cet enfant-là.

Quand elle est revenue chez elle à Uashat Mak Mani-Utenam pour faire le deuil de son bébé, elle ne se doutait pas qu’elle allait devoir faire aussi le deuil de son gars de cinq ans. Pendant qu’elle était absente, lui a-t-il alors confié, l’adolescent de la voisine l’aurait agressé sexuellement à plusieurs reprises.

Elle a porté plainte à la police, rien. «Quelques jours plus tard, il se fait agresser encore», elle porte une autre plainte.

Rien.

Elle se rend elle-même à l’hôpital de Sept-Îles pour le faire examiner, le 13 mai 2011, le médecin note en détail le récit que le garçon fait de ce qu’il a vécu. En haut du formulaire, il est indiqué «cocher si la description n’est pas claire», le médecin écrit à la main «enfant, mais clair».

Ce que le garçon raconte relève de l’horreur.

Le médecin demande aussi à ce que soient faits les prélèvements contenus dans la trousse médico-légale pour agression sexuelle, en remet le contenu le jour même au corps policier de la communauté, le SPUM. La trousse n’a jamais été envoyée au laboratoire de justice légale de Montréal.

Le SPUM maintient qu’elle a été perdue.

C’est la journaliste Anne Panasuk qui a révélé l’histoire en février 2017 à l’émission Enquête à Radio-Canada, elle montrait aussi du doigt le fait qu’aucune accusation n’a été portée contre l’agresseur présumé. Dans le reportage, Jenny Regis raconte qu’un policier lui a dit : «Ça n’ira pas plus loin, c’est un déficient et tu ne peux rien faire.»

Pourtant, le jeune a un permis de conduire.

Et un permis de port d’arme.

Dans la décision du procureur, il est plutôt écrit que la décision de ne pas porter d’accusations repose sur «le jeune âge [de l’enfant] et ses difficultés à relater les faits et sa confusion face aux événements». L’enfant, dont la langue maternelle est l’innu, a dû témoigner en français, le seul policier formé pour traiter les dossiers d’agressions sexuelles ne parlant pas l’innu.

D’où, fort possiblement, ses difficultés à relater les faits.

Évidemment, aucune aide n’est apportée à l’enfant ni aucun soutien à Jenny, qui doit se résigner à placer son fils. «Je n’avais rien, pas de service de psychologue, rien. Si tu n’es pas avec la DPJ, tu n’as rien, alors il fallait le placer dans un centre jeunesse pour avoir des services», m’a-t-elle raconté la semaine dernière. 

À «six ou sept ans», son fils est placé au centre jeunesse de Baie-Comeau.

À plus de 200 km de chez lui.

«Au début, il est resté là un an et demi, deux ans, il est revenu, reparti, revenu. Quand il revenait à la maison, les souvenirs revenaient aussi, parce que ça s’est aussi passé dans la maison. Il avait trop d’émotions, il n’était pas capable de contrôler sa peur, il faisait des crises, s’automutilait.» 

Son fils «se coupait les bras, il se donnait des coups sur le nez avec les poings» jusqu’à ce que ça saigne.

«À la DPJ, ils ont travaillé sur ses crises, sur sa colère, mais jamais sur ses agressions. Je n’ai jamais trouvé d’aide pour faire sortir ça de lui, pour faire sortir le motton, il garde ça en dedans de lui depuis 10 ans. Il a perdu confiance en tout le monde, personne ne lui a dit : “On s’occupe de toi“, il a aussi perdu espoir en moi, il pense que je n’ai rien fait. J’aurais aimé qu’un policier lui dise : “Ça n’arrivera plus…”»

Non seulement aucun policier ne lui a dit, mais les policiers impliqués dans le dossier ont plutôt donné l’impression qu’il ne s’était rien passé.

Tellement que, informé de la situation en 2017 par Anne Panasuk, le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Martin Coiteux, a demandé une enquête en déontologie pour faire la lumière sur le dossier. Quatre policiers sont visés, le sergent Pascal Bérubé pour ne pas avoir inscrit la trousse au registre des pièces à conviction et ne pas l’avoir fait analyser, l’ex-directeur adjoint Gilbert Vollant pour l’avoir détruite, le sergent Guy Olivier pour ne pas avoir protégé la victime et l’ex-directeur du SPUM, Normand Ambroise, pour avoir mal géré la situation.

Le procès a commencé le mois dernier après deux ans et demi.

Jenny a témoigné la première journée. «[Les avocats des policiers] me posaient des questions strictes sur les dates, ils voulaient que je me souvienne des dates précisément. Ça fait 10 ans, ça fait 10 ans que je veux oublier ça… Ils laissaient entendre que je n’avais pas fait mon travail, que je n’avais pas fait assez d’appels, pas assez d’efforts.»

Que c’est sa faute, en somme.

Et, une semaine après le début des audiences, les avocats des policiers ont demandé l’arrêt des procédures, après avoir appris que le dossier de la DPJ du présumé agresseur avait été détruit. Ils ont aussi évoqué le délai de prescription, arguant qu’il s’est écoulé trop de temps entre la disparition de la trousse et la poursuite.

Tout pour s’en tirer.

Mais le fils de Jenny, lui, ne s’en tire pas. Il a 15 ans, il est toujours au centre jeunesse de Baie-Comeau. «Il est enfermé dans un endroit isolé depuis trois mois, c’est un endroit où on protège les enfants qui sont dangereux pour leur vie. Il n’a plus le droit de sortir jusqu’à tant qu’il fasse des efforts, qu’il montre qu’il tient à la vie.»

Le fil est mince. «Il ne veut plus rien faire.»

Depuis six mois, il fait des crises d’épilepsie d’une rare intensité, et dont les médecins n’arrivent pas à trouver la cause. «Je l’ai vu il y a deux semaines à l’hôpital, ils l’avaient mis dans un semi-coma, il fait des crises en continu, il reste dans cet état-là. Ils disent qu’il provoquerait lui-même ses crises, ils disent que ce n’est pas mental, que ça pourrait être une image qui provoque ça.»

Quand il finit par revenir à lui, il n’a aucun souvenir. «Il dit qu’il sent venir les crises, mais qu’il ne sait pas ce qui fait ça.»

On lui donne des médicaments à fortes doses, en vain.

Le procès est suspendu depuis presque deux semaines maintenant, le temps que la juge étudie la demande en arrêt de procédures. «On était rendu au procès… C’est tout ce qui me reste, l’enquête en déontologie, la seule lumière. Je ne peux pas mettre ça derrière quand je suis en train de perdre mon enfant. Si on avait eu de l’aide au bon moment, on n’en serait peut-être pas là.»

Le voisin est toujours dans la communauté, elle a dû partir.

Et pendant que la juge délibère, la vie de Jenny est suspendue, encore. Elle a écrit une lettre, un déchirant cri du cœur. «[Mon enfant] ne différencie plus le mal du bien, la haine de l’amour, le mensonge de la vérité. Mon enfant vit dans le noir. Il est perdu. […] C’est dur de regarder mon enfant et de me dire qu’on ne pourra pas le sauver de son enfer. Je peux le dire : “On a tué mon enfant.”» 

Chronique

L’avocate qui dénonce la DPJ

CHRONIQUE / Quand Valérie Assouline a accepté de prendre un premier dossier de DPJ, elle ne se doutait pas qu’elle venait d’ouvrir une véritable boîte de Pandore.

Elle n’a pas l’intention de la refermer.

Son premier dossier, c’est celui de la grand-mère et de la mère de la fillette de Granby qu’elle représente au civil, elle n’a pas hésité une seconde avant de dire oui. Elle le fait pro bono, ça veut dire qu’elle ne demande rien en retour, pas un sou, les deux femmes n’ont pas les moyens de se payer ses services, surtout pas avec le montant ridicule que prévoit l’aide juridique.

Puis elle en a pris un deuxième dossier, en facturant une fraction des heures qu’elle y consacre, le couple ne fait pas de gros salaires. Ça fait au moins un an que les deux parents essayent de trouver un avocat, ils ne comptent plus les refus.

Ils ont essayé le sociofinancement et ont récolté 10 $.

Ils sont nombreux d’ailleurs à frapper aux portes des bureaux d’avocats pour en dénicher un qui prendra leur cause. Les dossiers de DPJ sont souvent lourds et compliqués, ils demandent beaucoup de temps. Une mère m’a fait parvenir une réponse reçue : «Je n’ai pas regardé vos courriels, mais devant la quantité, je dois me résigner à vous dire que je ne pourrai pas prendre votre dossier. Ça me semble très volumineux et je n’ai pas le temps nécessaire pour bien vous servir.

«Je vous souhaite bonne chance.»

Un classique.

Le nom de Valérie Assouline s’est donc répandu comme une trainée de poudre dans l’univers des parents qui ont maille à partir avec la DPJ et qui cherchent désespérément à se faire entendre. Sa messagerie a été prise d’assaut. «J’ai reçu au-delà de 600 histoires, ça m’empêche de dormir...»

Elle a «des boîtes et des boîtes de preuves».

Elle ne s’attendait pas à ça. «Je pensais au début que c’était quelques cas isolés, jamais je n’aurais pu penser qu’il y en avait autant. Il y a des injustices grossières. Il y a des intervenantes qui travaillent bien, je les remercie, mais il y en a aussi qui abusent de leurs pouvoirs.»

Elle réclame un sérieux coup de barre. «La loi est faite pour protéger les enfants vulnérables, le problème n’est pas là. Le problème est dans l’application de la loi. Il y a des interventions qui sont insensées. […] Il faut faire la part des choses, il y a des interventions qui sont extraordinaires, c’est un travail qui est difficile, mais je me dénonce ce qui doit l’être.»

Comme Granby.

Comme tant d’autres.

Des exemples, elle en a un et un autre. «Il y a quelques semaines, on a retiré un bébé d’une semaine, on l’a envoyé chez le père toxicomane. […] Et cette mère qui a appelé pour violence conjugale» qui a vu son appel à l’aide se retourner contre elle, la DPJ lui a reproché d’exposer ses enfants à un conflit d’adultes. 

Un autre cas, une intervenante qui annonce sans plus de cérémonie «à une fille de 13 ans : “Tu ne verras plus ton frère, il a été adopté.” Ça me révolte.»

Devant tout ça, elle a décidé de dénoncer, pour exposer ce qu’elle constate, pour que des changements soient apportés. «Si je ne le fais pas, pourquoi je suis avocate? Il faut le dénoncer, je dois le dénoncer, je n’ai pas le choix, c’est trop grave.» Elle a demandé à être entendue par la commission Laurent sur les droits de l’enfance et la protection de la jeunesse, elle attend une réponse. «Mais on ne peut pas attendre un an et demi, il faut agir maintenant. La magie de l’enfance, ça ne dure pas longtemps.»

Et on la brise, trop souvent.

Née au Maroc, arrivée à quatre ans au Canada, Valérie Assouline a étudié à l’Université de Mont­réal en sociologie et en droit. «J’ai été portée vers le droit de la famille, j’ai fait surtout des dossiers de garde. Mais c’est surtout en tant que mère que je dénonce.» Elle a quatre enfants, âgés entre 8 et 15 ans.

Ces propos n’engagent qu’elle-même.

En attendant la commission, Valérie Assouline publie sur Facebook le résumé des cas qu’elle reçoit. «Il y a un pattern. On dirait que le baromètre du danger est rendu au point où on voit du danger partout, on identifie comme du danger ce qui n’en est pas, et on retire les enfants». Au lieu d’aider certains parents, on les disqualifie. 

Et il y a l’inverse, comme Granby.

Son autre cheval de bataille, les visites supervisées. «La DPJ place un enfant et donne des visites supervisées de deux heures aux deux semaines et après, ils vont évaluer le lien d’attachement. Comment voulez-vous développer un lien d’attachement comme ça? Et c’est eux qui l’ont brisé…»

Et «si le parent se plaint, on lui réduit».

Selon ce qu’elle voit, la DPJ se tourne trop souvent vers ces visites où parents et enfants sont confinés dans une pièce, où chaque mot qui est prononcé, chaque geste qui est posé, sont analysés. «Si on n’accaparait pas autant d’intervenantes dans ces visites supervisées, il y en aurait plus pour aller sur le terrain.»

Il y aurait moins de listes d’attente.

L’avocate fonde «beaucoup d’espoir» sur la commission Parent — qui amorce ses travaux le 22 octobre —, elle souhaite que l’exercice mène à de réels changements. «Il faut vraiment que ça change. Les Québécois payent cher [pour le réseau de protection de l’enfance], ils ont le droit de savoir.»

Même chose pour la mort de cette fillette qui a secoué tout le Québec en avril après être passée tout droit entre les mailles du filet. «Il y a des faits qui vont sortir sur Granby, il ne faut pas que la petite soit morte en vain.»

Mylène Moisan

Ceci n'est pas une simple photo

CHRONIQUE / Début septembre, je marchais vers le bureau sur le pont de la rue du Pont, je ne l’ai jamais appelé le pont Dorchester. Ce matin-là, il y avait de grandes photos.

J’emprunte ce pont tous les jours, je m’y arrête souvent pour regarder la rivière, je ne m’étais jamais arrêtée à son histoire. Je suis allée voir sur le site de la ville pour apprendre qu’il y a deux siècles, il a été un nouveau lien à l’est.

Construit par le privé.

«Ce pont est construit en 1820-1821 par des entrepreneurs privés qui veulent éviter aux résidents de la côte de Beaupré de faire un long détour pour se rendre aux marchés de la basse-ville. En 1859, le pont passe aux mains de la Commission des chemins à barrière de la province de Québec. Afin de financer les travaux de réparation qu’elle a effectués, la Commission majore d’un sou le prix du passage pour les piétons et installe des tourniquets. Cette mesure provoque la colère de la population qui proteste en arrachant les barrières pour les jeter dans la Saint-Charles. La Commission n’insiste pas et revient sur sa décision. Il faut cependant attendre l’année 1911 pour que le gouvernement du Québec y abolisse le péage.»

Voilà pour la petite histoire.

Ce matin de septembre, donc, de grands panneaux ont attiré mon attention. Dessus, des photos de femmes, la plupart en gros plan, avec une citation de chacune d’elle en dessous, un peu à la façon de Humans of New York, ce blogue de photos de gens croisés dans la rue, avec leur vie résumée en quelques mots.

Ici, ça pourrait être Women of Mali.

Le titre de l’exposition chapeautée par Avocats sans frontières est bien mieux, On est ensemble, parce que malgré les 7000 kilomètres qui séparent Québec de Tombouctou, ce qu’elles vivent ne devrait pas nous laisser indifférents. 

En 2012, des groupes djihadistes liés à Al-Qaida ont pris le contrôle du nord du pays, y ont imposé leurs lois.

Et la ségrégation.

L’exposition de photos sur le pont nous montre ça, comment la vie de ces femmes de Tombouctou, de Gao et de Mopti a changé pendant l’occupation, qu’elles ont dû s’effacer, se couvrir.

Être fouettées.

Violées.

Une des citations, sous une photo, «ils ont laissé des femmes seules avec leurs enfants issus de mariages forcés. Les gens appellent ces enfants “les débris de terroristes”.»

Les enfants de l’horreur.

Les photos ont été prises par le Malien Lassine Coulibaly, alias Fototala King Massassy, chanteur, rappeur, photographe. Il a visité le nord de son pays, rencontré ces femmes, noté ce qu’elles lui ont dit pendant qu’il prenait les photos. Posée à l’intérieur d’une maison éventrée, une femme lui a raconté ce qui s’était passé. «Un djihadiste s’est fait exploser ici il n’y a pas si longtemps. Leur folie ne nous fait plus peur.»

On s’habitue malheureusement à tout.

Les femmes sont fortes, elles se relèvent, comme cette marchande qui a dû quitter son village. «Depuis que je suis arrivée ici, je ne me suis pas laissée engloutir par les images qui me suivent. Je me bats en faisant du commerce avec ce que je trouve. Ça me remonte le moral.»

Les terroristes ont perdu du terrain, ils ne font plus la loi. Les femmes, depuis, ont pu dévoiler leur visage. «Ils voulaient qu’on cache nos visages parce qu’eux-mêmes pratiquent la religion avec de faux visages.» Elles ont ressorti leurs robes colorées. «Quand les fouets ont disparu de nos rues, ce sont nos jolies parures qui ont réapparu.»

Pas la paix, pas encore.

Ousmane Z. Traoré est revenu il y a un mois du nord du Mali, il y est allé une dizaine de jours pour un organisme, a pu visiter des points particulièrement chauds. La zone, appelée Azawad, est une véritable poudrière. «J’ai constaté que la situation empire, il y a une méfiance entre les populations de peau claire et de peau noire. Les peaux claires sont vues comme des complices des terroristes.»

Rien ne va plus. «La tension est telle que ça peut exploser à tout moment. Il y a des braquages à main armée, des assassinats ciblés, tu peux être tué en pleine journée. Il n’y a plus aucun service de l’État, plus d’école. Toutes les organisations humanitaires ont demandé à partir, même la Croix-Rouge est partie.»

La semaine dernière, deux fillettes qui étaient dans un véhicule ont été tuées.

Les femmes qu’on voit en se promenant sur le pont sont encore là-bas, à continuer à espérer d’une vie meilleure, juste de ne pas risquer d’être tuée en tournant le coin de la rue, juste de vivre tranquille.

De vivre tout court.


Vous voulez aller voir l’exposition? Faites vite, il ne reste que quelques jours…

Chronique

«Il faut regarder ce que l’on a»

CHRONIQUE / «Si je vous demande si vous aimeriez ça être aveugle, vous allez vous fermer les yeux quelques minutes, et vous allez dire : “Non”. Parce que pour vous, être aveugle, c’est avoir les yeux fermés.»

Pour Jacques Côté, ça ouvre.

Personne ne lui a posé la question à 16 ans quand l’opération de la dernière chance qui devait sauver ses yeux les a condamnés à jamais. Le sort les avait déjà pris en grippe, le coin d’une balançoire et le coin d’une porte de voiture dans l’un, un tuteur de fleurs dans l’autre, une commotion cérébrale. 

Son père a tenté le tout pour le tout, il a trouvé un chirurgien aux États-Unis qui pourrait peut-être les réparer, mais il fallait y mettre le prix. On est en novembre 1958. «La chirurgie a été ratée. J’ai perdu complètement la vue.» Et ses amis. «J’étais très sportif, je jouais au hockey, au baseball. Quand je suis revenu de Boston, mes chums me disaient : “Viens-tu jouer? ”»

Ils ont arrêté de l’inviter.

«Je me suis dit : “Mon père a tellement investi, il ne faut pas que je lui montre que c’était une tape sur la gueule.” Je faisais donc des blagues, je m’agrippais à une chaise et je disais : “Maudite boisson…” Au bout de trois ans, à force de convaincre mon père que ce n’était pas si pire, je me suis convaincu aussi. Je me suis dit : “Sois je me lève, sois je reste assis.”»

S’il était resté assis, je ne vous en parlerais pas.

Et c’est là qu’il lui est arrivé «une chose extraordinaire», les mots sont de lui, il a croisé Paul-André Bernier, qui venait juste de perdre la vue. «Je me suis dit que je pouvais l’aider à l’accepter, à mieux vivre avec ça, étant donné que j’avais un bout de fait. Je lui ai demandé ce qu’il faisait avant, il jouait de la guitare.»

Paul-André a appris à vivre et à jouer de la guitare dans le noir.

Jacques a appris la musique.

«En décembre 1962, j’ai fait mes débuts comme pianiste professionnel. Je faisais six soirs par semaine, 52 semaines par an, je jouais partout. On s’était fait un trio, on partait en tournées, on en fait une en Gaspésie, on a joué au Hilton, au Concorde, on a joué au Château Frontenac pendant deux ans, au Bastogne… As-tu connu ça?»

Le restaurant du boulevard Ste-Anne a été détruit par un incendie en 1972, je n'étais pas née, tous les instruments ont brûlé.

Il a rencontré la mère de ses deux filles à Jonquière en 1965, il y était allé pour jouer, il s’est marié deux ans plus tard. «Je suis retourné aux études en 1972 pour faire un bac en enseignement du français, j’ai tout de suite eu un contrat [à la polyvalente de Charlesbourg]. J’enseignais de jour pendant la semaine et j’étais musicien six soirs par semaine, de 19h à 23h.»

Puis un jour, quelque part dans les années 1980, il a pris l’autobus Québec-Montréal, l’homme à côté de lui travaillait au ministère de l’Éducation, il cherchait quelqu’un pour traduire les manuels scolaires du Québec en braille. 

Jacques s’est dit qu’il pourrait faire ça.

Il l’a fait.

Yvan Pelchat était là vendredi passé à la brasserie le Grand Bourg où Jacques avait invité plein de gens qui ont contribué à l’entreprise qu’il a fondée alors, Braille Jymico, qui s’est vite taillé une place dans le monde de la traduction de manuels. «On a développé un service très rapide. On a signé des contrats majeurs avec des États américains, on signait avec des millions, plusieurs millions.»

Il a laissé l’enseignement en 1991 pour s’y consacrer entièrement.

En 2001, Jacques a aussi eu l’idée de faire des manuels en gros caractères. «J’ai fait les mêmes manuels en gros caractères pour les élèves qui ne voient pas bien, ça a fait fureur! Avec l’informatique, le braille perdait du terrain et le gros caractère, ça rejoignait plus de monde. Et puis, quand on disait à quelqu’un qu’il était rendu à apprendre le braille, ça voulait dire qu’il est aveugle, mais certains voyaient encore…»

Aujourd’hui, à 76 ans, Jacques Côté s’arrête.

Pour la première fois.

Ça fait 57 ans qu’il travaille, 32 ans qu’il a sa compagnie, il vient de la vendre. Et il a eu le goût de souligner ça à sa façon, au restaurant où il a ses habitudes. Il a choisi le menu, fait le plan des tables qu’il connaît par cœur, transmis ses directives au personnel pour s’assurer que chacun soit à sa place. «Tu vas voir dans la salle, c’est écrit : “merci” partout, c’est juste ça que je veux dire, je veux dire “merci” à ceux qui ont contribué à faire de ma vie professionnelle un succès.»

C’était aussi écrit en gros sur une affiche au-dessus de la table d’honneur «la vie nous dit : “Fêtez! Fêtons!”»

Il aurait pu écrire profitons. «Dans la vie, il faut regarder ce qu’on a, parce que ce qu’on n’a pas, on en a beaucoup... C’est ce que j’ai fait, j’ai misé sur ce que j’avais et avec ce que j’avais, j’ai réussi. Mon père serait fier de moi, il serait content.»

Dans la salle, j’ai croisé André, un ami depuis les années 1960. «Jacques, c’est un phénomène. Quand on sortait, il ne me tenait pas le bras, on marchait les épaules collées. Il a fait de la moto, il mettait son pied sur la chaîne de trottoir pour aller en ligne droite. Il y allait lentement, mais il l’a fait. Il joue aux cartes, il joue au poker, il a fait du go-kart, il a joué aux quilles, au golf. Jacques, il n’y a rien qu’il n’a pas fait…»

Il a toujours regardé en avant.

Même les yeux fermés.

Chronique

La vraie beauté du monde

CHRONIQUE / Si vous cherchez Gilles Savard dans Google, vous trouverez un agent d’immeuble, un prof de Polytechnique. Presque rien sur le photographe. Il est dans le réel.

C’est sa matière première, c’est là qu’il puise son inspiration, au coin d’une rue, dans une shop de bicycles. Quand il est passé devant le salon de barbier René sur Marie-de-L’incarnation, il s’est arrêté sec. «Je vois ça, je dois prendre une shot, c’est plus fort que moi. Parce que ça va bientôt disparaître.»

Quand il appuie sur le déclencheur, il «documente la vie».

Il fait ça depuis 2016, quand il s’est remis à la photo, qu’il avait laissée au tournant du millénaire. «Quand le numérique est arrivé, j’ai tout lâché, la qualité n’était pas là. Ça aurait coûté 30 000 $ pour tout m’équiper, ça ne valait pas la peine.»

Il vivait de sa caméra depuis des années, il a travaillé à l’hebdomadaire Voir pendant cinq ans, jusqu’en 1998, à tirer le portrait des artistes qui allaient faire la une. «Ma première job, je l’ai faite au pied levé, c’était Josée Deschênes, pour la pièce Sainte Carmen de la Main, elle venait juste d’avoir le rôle dans La Petite vie, elle s’en allait là…»

Quand elle pose pour Gilles, elle ne sait pas à quel point sa vie est sur le point de changer, qu’on ne l’appellera plus Josée, mais Creton.

Il y a des artistes plus difficiles que d’autres à immortaliser, certains sont fidèles à leur réputation, comme Plume. «Lui, il n’était pas facile, mais c’est un faux grognon. J’avais dit au serveur de lui apporter un cognac, j’ai pris la photo quand le cognac est arrivé. Je n’avais pas de deuxième chance.»

C’est lui qui l’a payé, comme dans la chanson.

Il a aussi fait Robert Charlebois, il avait reçu la commande de lui faire porter un chandail des Nordiques. «Il ne voulait pas le mettre, le gilet. À la fin de la séance, je lui ai montré ma guitare Vox [une guitare de collection] que j’avais apportée et je lui ai dit : “Je te la prête si tu mets le chandail…” J’ai eu six shots, il l’a enlevé vite!»

Il y en avait une bonne.

Gilles développait ses pellicules en chambre noire, il faisait lui-même ses chimies qu’il importait de New York. Il a eu la piqûre de la photographie à 14 ans quand une de ses tantes lui a donné en cadeau «un premier kit de chambre noire cheap avec un [appareil] format 127 avec flash intégré».

Il est fascinant de voir une photo se révéler.

C’est la photo de Charlebois que Gilles a choisie pour l’affiche de l’exposition qu’il s’est organisée au théâtre Périscope, où une soixantaine de portraits en noir et blanc occupent les deux étages, jusqu’au 19 octobre. 

En haut, des gens connus photographiés dans sa période argentique. 

En bas, des inconnus, en numérique.

Je suis passée vite avec lui en haut, on est restés longtemps en bas, j’avais plus de questions à poser sur les inconnus.

C’est mon genre d’histoires, que j’aurais pu vous raconter en 1000 mots, que Gilles a fait avec une image. J’aurais pu m’arrêter chez René, je lui aurais demandé de me parler de sa vie, et qui a gossé son poteau de barbier, il est en bois, ne tourne pas, Gilles aussi l’a remarqué.

Parfois, il s’accroche à l’actualité, c’est ce qui lui a donné l’idée de photographier un chauffeur de taxi. 

«Je fais le portrait des gens dans leur environnement, le décor parle autant que le sujet. Quand je choisis un sujet, il faut que ça relate quelque chose, que ça témoigne d’une réalité spéciale. Il y a des gens, des réalités, qui méritent d’être documentés, comme ce gars qui avait un garage, qui est fermé aujourd’hui. Ces personnes-là sont spéciales, pas parce qu’elles veulent être spéciales, parce qu’elles sont comme ça.»

Comme ce gars qui boit une 50 chez Jos Dion.

En ajustant sa casquette.

Le plus difficile n’est pas de prendre la photo, c’est de convaincre les gens de le laisser le faire. «Mon défi, c’est de les convaincre de les prendre en photo. Les gens pas connus n’ont jamais aimé ça, ils sont mal à l’aise.»

C’est toute la différence avec les gens connus. «Photographier une personnalité est plus facile que vous le croyez, à condition de lui laisser croire qu’elle contrôle son image», a écrit Gilles dans son communiqué. «Photographier une personne inconnue est plus difficile que vous ne le croyez, à condition de lui faire croire qu’elle est une personnalité.»

Ces personnes ne voient pas ce que Gilles voit.

«Ce ne sont pas nécessairement des gens qui sont esthétiques, mais il y a une beauté dans ce qu’ils sont, c’est cette beauté-là qui m’intéresse. Pour les convaincre, je dois leur expliquer ce que je fais, je leur dis que j’ai déjà photographié des gens connus, ça aide… Je leur explique qu’ils valent la peine d’être photographiés, et que je trouve que c’est important de les immortaliser.»

S’ils acceptent, Gilles doit leur faire signer un formulaire de consentement, conséquence d’une décision de la Cour suprême il y a 30 ans, où le photographe Gilbert Duclos était poursuivi pour avoir pris la photo d’une jeune femme dans un lieu public. «Depuis ce temps, plus personne ne peut documenter la vraie vie.»

Une fois le consentement obtenu, Gilles doit prendre rendez-vous. «Ça devient quelque chose de provoqué. Ça tue l’instantanéité et la créativité.»

Ça devient une mise en scène.

Malgré tout, Gilles continue à chercher ces morceaux de présents qui deviendront des témoins du passé. «J’aime mieux en avoir moins, mais en avoir quand même. Ce sont des gens rares, qui ont une histoire rare.»

Et une autre beauté.

Mylène Moisan

La couleur de la poussière

CHRONIQUE / Véronique Lalande et Louis Duchesne avaient loué la grande salle du Centre Jean-Guy Drolet à leurs frais, avaient convoqué les gens pour une première rencontre d’information à 10h.

«À 10h moins deux, il n’y avait personne», se rappelle Véronique.

C’était le 28 avril 2013, six mois presque jour pour jour après qu’une pluie de poussière rouge soit tombée en ville, surtout à Limoilou, on avait appris entre-temps que la compagnie Arrimage Saint-Laurent était responsable de cet «incident exceptionnel», elle l’avait admis dans un communiqué de presse.

«À 10h, les gens se sont mis à arriver, et ça rentrait… on ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de monde.» Nous étions environ 200, j’y étais, il se trouve que je suis de ceux qui ont été saupoudrés en ce 26 octobre 2012. Et il se trouve que je voulais en savoir plus sur l’air que respirent mes enfants.

Et moi aussi, accessoirement.

Véronique et Louis avaient déposé trois mois plus tôt un recours collectif contre le Port de Québec et Arrimage, ils avaient depuis découvert que la poussière rouge — de la rouille — n’était que le sel d’argent qui avait révélé que le vent charriait aussi du nickel et une foule d’autres métaux lourds.

Et pas seulement sur Limoilou. 

Nous en étions là. Véronique et Louis avaient préparé une présentation PowerPoint pour nous faire le portrait de la situation à partir de ce qu’ils savaient, de ce qu’ils avaient appris en fouillant à droite et à gauche et en faisant analyser les échantillons qu’ils prélevaient patiemment sur le rebord d’une fenêtre, toujours la même.

À un moment, Véronique s’est discrètement retirée pour allaiter son Léo.

Ce jour-là a marqué le début de quelque chose comme une prise de conscience collective, comme un sentiment de colère aussi. 

J’ai suivi la cause du recours collectif avec tout ce que ça implique d’avocasseries et de requêtes du Port et d’Arrimage pour gagner du temps, pour en perdre surtout, en tentant de défendre l’indéfendable, la compagnie avait admis noir sur blanc qu’elle était responsable de l’incident.

Mais il fallait déterminer les dommages, et ceux qui allaient pouvoir être indemnisés. On a fait venir des citoyens qui ont raconté essentiellement la même chose, qu’ils avaient dû tout nettoyer, que la poussière rouge s’était immiscée jusque dans leur appartement, sur les mains de leurs enfants.

Le juge Pierre Ouellet a écouté les deux parties, les citoyens réclamaient un partage collectif de 4,2 millions $ pour l’ensemble des 20 000 résidents d’un territoire défini, le Port et Arrimage plaidaient pour du cas par cas, que chaque citoyen touché passe en cour pour établir le montant qu’il pourrait recevoir.

Bonjour l’engorgement des tribunaux.

Et l’argent non réclamé, lui, retournerait à la compagnie.

Le juge Ouellet a tranché début février, un peu plus de six ans après le dépôt du recours collectif. Il a décrété que les résidents les plus saupoudrés — en zone rouge — allaient recevoir 200 $, ceux habitant autour — en zones bleue et rose —, 100 $. C’est le juge qui a établi les limites des zones.

Pour dire si un secteur ou non avait été touché, il avait besoin d’entendre quelqu’un dire qu’il avait été touché dans ce secteur, et qu’il n’était pas tout seul.

D’où l’idée du dommage collectif.

Mais ce que ça donne, c’est un drôle de territoire, presque un beigne, comme si la poussière rouge avait sauté de Saint-Roch et du Vieux-Limoilou vers Vanier, de l’autre côté de la rivière Saint-Charles. Comme si le vent avait gentiment contourné la Pointe-aux-Lièvres et le Village de l’Anse, entre autres.

D’un côté de la rivière, zone rouge.

De l’autre, rien.

Véronique a insisté pour que la firme Raymond Chabot, mandatée pour distribuer les compensations, organise des séances d’information — et d’inscription — «parce que ce n’est pas tout le monde qui a Internet». La première réunion a eu lieu mardi, là où s’était tenue la première assemblée, dans la grande salle du centre Jean-Guy Drolet qui s’est refait une beauté depuis. 

J’y ai revu des gens qui étaient là, à la première heure.

Véronique et Louis étaient là, ils tenaient à y être, parce que c’est de ce moment qu’ils ont rêvé, le jour où les citoyens, finalement, allaient pouvoir être indemnisés. Des gens ont pris la parole pour protester contre l’étrange découpage de la carte, pour souligner qu’il aura fallu tout ça pour 100 $ ou 200 $ par adresse visée.

Ce qui revient aux résidents est une modeste partie de la facture totale de ce qu’a couté le recours collectif, ne serait-ce qu’en frais d’avocats.

Ils étaient parfois une douzaine.

Mais la partie est loin d’être terminée, tout ce beau monde s’est retrouvé lundi au palais de justice pour la deuxième manche, le second recours collectif où le Port et Arrimage sont accusés d’avoir laissé s’échapper du nickel et une foule d’autres contaminants depuis 2010, et ce en toute connaissance de cause.

D’ici Noël, 44 jours d’audience sont prévus — c’est beaucoup pour un seul procès —, pour débattre de poussière, de vent, de contaminants.

Le Port et Arrimage a été reconnu coupable de cet épisode, qu’on a prétendu «exceptionnel», de poussière rouge, tombée en quelques heures pendant un jour d’octobre 2012.

La seule chose qui change, c’est la couleur de la poussière.

Chronique

Le «système» transfère votre appel

CHRONIQUE / Peut-être ne devrais-je pas y voir une analogie, mais quand j’ai appelé lundi à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse pour avoir des renseignements, le message a dit : «Veuillez patienter, le système transfère votre appel.»

J’ai été transférée.

Ça a sonné, sonné, sonné, aucune réponse, même pas de répondeur, même pas le classique «votre appel est important pour nous».

Voilà.

Éric Gordon aussi a composé le 1 833 990-2443, option #2, il en a long à raconter sur la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Retiré de sa famille à sa demande à huit ans, il est passé par 37 familles d’accueil, un foyer de groupe et un centre jeunesse, avant qu’on le laisse aller à 18 ans «avec deux sacs à poubelle sur le bord du chemin».

Il avait appelé vendredi, il avait réussi à parler à quelqu’un qui lui avait dit qu’on le rappellerait dans la journée.

On ne l’a pas rappelé. 

Il s’est remis sur le téléphone lundi, s’est buté au téléphone qui sonne.

Éric a aussi envoyé un courriel à votrehistoire@csdepj.gouv.qc.ca, il a reçu un accusé de non-réception en anglais de Mail delivery subsystem lui disant que le service était unavalaible et que l’adresse avait une permanent fatal error, une erreur permanente fatale.

Il a aussi essayé à info@csdepj.gouv.qc.ca, même chose.

Il est impatient de raconter ce qu’il a vécu, comme il me l’avait raconté en juillet dernier. «Je me suis senti comme un enfant payant, je me sentais monnayé comme être humain. Ça marque. […] J’aimerais leur dire [à la commission] comment on se sent comme enfant dans le système, on sent que les rôles sont campés, qu’on ne nous écoute pas.»

Il s’est senti transféré comme un appel.

Au suivant.

Hier encore, il s’est buté au courriel qui ne fonctionne pas, il a finalement réussi à parler à quelqu’un au téléphone, mais n’est pas beaucoup plus avancé. «Il y a eu une réponse, mais la réceptionniste ne savait pas trop quoi répondre, pour finir par me dire : “Monsieur, on va vous rappeler.”»

Rebelote.

Il va réessayer jusqu’à ce que ça fonctionne, mais il craint que des témoignages soient perdus. «J’imagine qu’un jour ça va fonctionner, mais s’il y a des jeunes qui se frappent le nez et que ça ne marche pas, ils vont juste passer à autre chose et ils ne pourront pas donner leur avis.»

J’ai eu plus de succès avec les relations de presse, j’ai pu discuter avec la porte-parole Sylvie Charbonneau, lui signaler que des personnes essayaient de joindre la commission par courriel et au téléphone, en vain. «Je vais vérifier ça, c’est supposé fonctionner, merci de me le dire.»

De rien.

J’en ai profité pour poser des questions sur la suite des choses, entre autres sur les audiences qui commenceront au lendemain des élections, littéralement, le 22 octobre. Le calendrier publié sur le site Internet de la commission prévoit pour le moment des rencontres à Mont­réal, à Sept-Îles et à Québec, Mme Charbonneau précise que d’autres régions seront visitées en 2020.

Pas toutes, on ne sait pas encore lesquelles.

Jusqu’ici, 11 journées d’audiences sont prévues, plus quatre avant-midi. «Dans une journée, on prévoit entendre de quatre à six individus ou groupes, ce sera public ou à huis clos selon leur choix. D’ici décembre, il y en a entre 60 et 70 qui devraient être entendus», plus d’individus que de groupes.

La liste sera publiée sous peu.

L’autre tribune, ce sont les forums citoyens qui seront ouverts au public, on en prévoit au moins un par région. «On va réunir les gens en cellules, il y aura un animateur et, à partir de questions, on va faire discuter les gens. Il y aura des rapports qui seront faits, ils seront déposés en preuves à la commission.»

Les forums se mettront en branle dès janvier, le calendrier devrait être bientôt rendu public. «Les gens devront s’inscrire à l’avance, on vise environ une cinquantaine de places pour chaque forum. S’il le faut, on fera plusieurs groupes.»

Mon petit doigt me dit qu’ils seront courus.

La présidente de la commission, Régine Laurent, a lancé les travaux officiellement la semaine dernière, mais plusieurs avaient pris les devants. «On a publicisé comment nous contacter la semaine dernière, mais le site est opérationnel depuis juillet et plusieurs personnes nous ont déjà fait parvenir leur témoignage.»

Combien? 

«Dans les centaines.»

Donc, sans aucune publicité, pendant l’été, des centaines de personnes ont pris le temps d’écrire aux commissaires pour leur raconter ce qu’ils ont vécu. Il y aura du bon, du moins bon, du révoltant, les commissaires devront faire le tri dans tout ça, mettre le doigt sur ce qui va et sur ce qui ne va pas.

Ils sont nombreux, comme Éric, à attendre d’être entendus. 

Espérons qu’ils soient écoutés.

Chronique

On répare, puis on brise

CHRONIQUE / Johanne Gagnon était contente, son fils Frédéric allait «super bien» dans sa nouvelle résidence, il ne faisait presque plus de crises, n’avait plus besoin de médicaments pour le calmer.

Et qu’est-ce qu’on a fait?

On l’a changé de place.

La maison de Frédéric était une Résidence d’accompagnement continu (RAC) à Saint-Georges de Beauce, il y est resté d’octobre 2018 à juillet dernier. «Le psychiatre disait qu’il ne fallait pas le changer de place, nous aussi on leur disait aussi qu’il fallait le laisser là. Mais ils nous ont dit : “Il va bien, on a besoin de la place, on va réessayer de le placer dans une ressource familiale.”»

C’est de là qu’il arrivait, ça ne marchait pas. 

On lui avait donc trouvé une place en RAC. Mais les RAC, dans notre système, sont des ressources temporaires où les personnes sont prises en charge le temps qu’elles se portent mieux.

Et quand elles vont mieux, on les envoie ailleurs.

Frédéric, 22 ans, est une pièce d’homme. Autiste non verbal, il a toujours fait des crises, que ses parents ont toujours réussi à contrôler. Jusqu’à ce que l’épilepsie vienne jouer les trouble-fête, le 25 décembre 2017 — Joyeux Noël —, la veille de ses 21 ans. «Depuis qu’il y a de l’épilepsie, son caractère a changé. Avant, c’était de l’automutilation, il pouvait briser des murs, une télé, mais maintenant, il attaque, il nous attaque pour nous faire mal.»

Sans aucun signe précurseur.

Une bombe.

Il vivait dans une ressource familiale, mais à cause de la violence des crises, les choses ont dégénéré. «On nous disait que ça allait bien, mais quand il est sorti de là, on a su que lorsqu’il était en crise, les personnes s’enfermaient dans la salle de bain. La résidence a changé de propriétaire, la nouvelle a levé le flag, c’était un cas trop lourd.»

Après, Frédéric est allé un mois en psychiatrie.

Après, on l’a retourné là.

Après, il est retourné en psychiatrie.

«Après ça, la propriétaire a dit qu’elle ne le reprendrait pas, ce n’était pas une place pour lui, elle a dit qu’il fallait qu’il aille dans une RAC. Ils ont réussi à trouver une place à Saint-Georges, c’est un milieu adapté pour lui, avec une salle d’isolement, avec du personnel qui est présent.»

En juillet, après 10 mois, on l’a retourné dans une ressource familiale. 

Parce que tout allait bien.

Arriva ce que Johanne craignait. «Ça n’a pas été long qu’il a fait des crises, les gens ne voulaient plus le garder, ils disaient : “On a bien trop peur.” Dès le début, ils n’étaient pas certains, ils avaient demandé de garder sa place à la RAC pendant un mois, ils voulaient juste des cas calmes…»

Mais la place de Frédéric était déjà prise. «On voit que c’est du patchage, on fait juste éteindre des feux.»

On a parlé à Johanne des RIS, pour Ressource intermédiaire spécialisée, un type de résidence avec un plus grand encadrement, qui pourrait être mieux adaptée pour son grand garçon. Un seul hic, il n’y a pas de RIS sur la Rive-Sud. «On a rencontré deux jeunes gestionnaires très allumées, elles nous ont expliqué qu’on n’avait pas besoin de nouvelles infrastructures, qu’il y avait assez d’endroits qu’on pourrait convertir en RIS.»

Et? «Il n’y a rien qui se passe.»

Au CISSS de Chaudière-Appalaches, on confirme qu’il n’y a pas de RIS, mais on indique que l’intention y est. «Nous n’avons pas de RIS actuellement, mais nous sommes en appel d’offres afin d’en développer une.» Il y a quatre RAC qui offrent 36 places pour l’ensemble du territoire.

Sur la Rive-Nord, il y a 21 RAC et 12 RIS, 207 places.

Le temps pressait pour Frédéric, les gens qui l’hébergeaient étaient au bout du rouleau. «Ils avaient trouvé une place à Montmagny pour mardi dernier [3 septembre], mais le jeudi avant, Frédéric a fait une crise et les gens ont appelé l’ambulance, qui l’a conduit à l’urgence en psychiatrie.»

Je passe sur le fait que la propriétaire a fait une «session d’énergies» avec Frédéric, qu’elle a «entendu une voix qui lui disait qu’il avait choisi de se réincarner dans ce corps-là, qu’il n’aimait pas les carottes parce qu’il ne s’était pas enraciné dans sa réincarnation, parce que nous ne l’acceptions pas».

Un peu de culpabilité avec ça?

Le mardi, Frédéric a emménagé dans un nouvel endroit, un autre. «Ce sont des chambres de dépannage, il y en a deux, au sous-sol. Et à l’étage, ce sont des résidents qui ont une déficience physique. Il a pris la place d’un autre jeune qu’on a envoyé dans une ressource familiale, en espérant que ça se passe bien pour lui…»

C’est la chaise musicale.

Et dire qu’on a mis tant d’efforts avant que Frédéric ne souffle ses 21 bougies, il a fréquenté une école, dans une classe spéciale avec d’autres autistes comme lui, avec une prof formidable et dévouée qui a travaillé fort pour le faire progresser. Il ne disait que ketchup elle lui a montré à dire aider, quand il a besoin de quelque chose.

C’est énorme.

Maintenant, on le pitche à droite et à gauche comme une patate chaude dont personne ne veut. «Les psychiatres nous disent qu’ils ne savent pas trop quoi faire avec. S’il pouvait parler, je suis sûre qu’il nous dirait que ce n’est pas facile pour lui. Il a besoin de stabilité, de routine.»

Johanne a saisi le Commissaire aux plaintes du dossier. «Le problème, ce ne sont pas les individus, les gens sont pleins de bonnes intentions, ils font leur possible. Mais le système ne marche pas, il y a une perte de contrôle. On ne répond pas aux besoins de ces gens-là, il y a un risque de sécurité pour lui et pour les autres.»

Elle espère que le pire n’arrivera pas.

«Des cas comme Frédéric, il va y en avoir de plus en plus. Les professeurs nous le disent, les cas sont de plus en plus lourds. On va avoir un gros problème si on ne s’occupe pas sérieusement de ces personnes-là. Dans le milieu où Frédéric était, ça arrivait qu’il y avait de jeunes enfants. S’il était arrivé quelque chose, une catastrophe, Frédéric se serait retrouvé en milieu carcéral…»

Et dire que ça allait si bien jusqu’en juillet.

Mylène Moisan

De petites choses, comme un lilas

CHRONIQUE / Dorian est parti comme il est arrivé, les Madelinots sont sortis dehors, difficile à croire en voyant le ciel bleu qu’un cyclone post-tropical venait de passer. L’heure était au bilan.

Les Îles y ont goûté, ça aurait vraiment pu être pire, pas de morts, pas de blessés, c’est le plus important. Les Bahamas n’ont pas eu cette chance. Les Madelinots, comme les habitants de la côte de la Nouvelle-Écosse, s’en sont tirés avec une bonne frousse et de gros dégâts.

On l’a regardé monter vers le nord, on observait les prévisions des vents surtout, Météo Média donnait à un certain moment des rafales dépassant les 160 kilomètres à l’heure. On parlait d’un ouragan qu’on faisait alterner entre les catégories un et deux et puis, ce que nous avions souhaité est arrivé, Dorian s’est essoufflé en chemin.

Le pire n’est pas arrivé.

Pas cette fois.

Le lendemain, les Madelinots ont fait le tour de leur maison, de leurs îles. Le chemin des Chalets a été magané, un chalet s’est retrouvé dans l’étang; une partie du quai à la marina de Havre-Aubert a lâché, des voiliers sont venus se fracasser dans la baie; des portions de route ont été brisées, des arbres arrachés.

Le lilas de Denise a ployé.

Un peu comme les Madelinots, il n’a pas cassé. Sur le groupe «J’annonce aux îles» sur Facebook, Denise a demandé s’il y avait quelque chose à faire pour son lilas «pas cassé, pas déraciné», pour qu’il se relève de la tempête lui aussi. France lui a répondu qu’elle connaissait un ami qui pouvait l’aider, Denise l’a remerciée.

«C’est ma fleur préférée, le lilas», a écrit France.

Catheryne, elle, a mis une photo d’un repas qu’elle mitonnait, «ceux dans la misère soyez pas gênés, on se serre, venez nous voir! […] On a des cartes aussi!»

Pour les arbres arrachés un peu partout, le festival Contes en îles a fait un appel à tous, c’est la 18e édition fin septembre avec la traditionnelle la Grande nuitée, où on se raconte des histoires autour d’un grand feu de camp. Le bois est arrivé, tant et tellement que la cour est pleine.

Mais les flammes, cette année, ne feront pas danser l’ombre des conteurs sur les falaises rouges de la plage de Dune-du-Sud, la plage a été mangée par les tempêtes de l’hiver.

On ira à Gros cap.

Dorian a soufflé comme aucune autre tempête avant, assez pour renverser des roulottes, emporter un chalet. Il a attrapé au passage un kayak rouge que Lise a aperçu le lendemain, elle a lancé un avis de recherche. «Tu as survécu à Dorian, mais t’es pas certain que ton beau kayak rouge a fait de même? J’ai une super nouvelle pour toi... Il est embourré tight dans l’arboutarde en face de chez Hélène des Îles du côté de la Baie, mais semble pas magané, juste sale un ti-peu...»

Arboutarde, pour herbe à outardes.

Le mot s’est passé, le propriétaire du kayak a contacté Lise quelques jours plus tard, il a dit merci à Lise.

Chez Attention Fragîles, un organisme dédié à la protection de l’archipel, Dorian a même inspiré une chanson, écrite d’une traite par les membres de l’équipe pendant l’heure du lunch, le lendemain de la tempête. Comme un pied de nez à Dame nature, sur l’air de Le Vent nous portera, de Noir Désir. Ils se sont filmés la chantant dehors avec la mer derrière, la chanson a passé à CFIM, la vidéo vues presque 17 000 fois.

«Si t’as une grosse job à faire

Ta toiture avant l’hiver

Dorian est un fier-à-bras

Il t’la débardot’ra

Le vent les portera

[…]

Pendant que la marée monte

Et que les quais se démontent

Les bateaux en hécatombe

On s’relèv’ra demain

Dorian l’emport’ra pas

Nous on restera là

Demain on r’construira

Ah! Cette pauvre Madeleine

Quelques dunes devenues plaines

Cap écarlates qui s’éclatent

Escaliers pulvérisés

Y’aurait de quoi pleurer

Mais on s’décourag’ra pas

Madeleine remportera!»

Les Madelinots vont se relever, comme le lilas de Denise.

Mylène Moisan

Les filles aussi peuvent sauter

CHRONIQUE / Dans le Toronto Star mardi, la caricature de Theo Moudakis montre une fillette fixant un téléviseur, Bianca Andreescu est à l’écran en train d’embrasser son trophée du US Open, la fillette tient une raquette de tennis.

Elle dit ceci, je traduis : «Je peux le faire».

Ce qui est vrai pour le tennis ne l’est pas pour la plupart des sports, surtout les sports d’équipe. Thierry Kayitana a entraîné au secondaire et au cégep à des équipes féminines de basketball, il aimerait bien que les filles aient des modèles aussi.

Il n’y a rien.

Ou si peu.

Ce qu’il voit, quand les filles arrivent au secondaire, c’est qu’elles n’ont pas vraiment eu l’occasion de se développer. Pas autant que les gars. «Très jeunes dans le sport, on sépare les gars des filles. Ils sont ensemble tant que c’est pour le plaisir, mais quand ça devient compétitif, on les sépare.»

Et on mise plus sur les gars. 

Thierry est aux premières loges pour voir la différence entre les deux. «Moi, j’ai été entraîné comme un gars. Il y a des choses que les filles ne peuvent pas faire parce qu’on ne leur a pas montré. Elles ne sautent pas parce qu’on ne leur a jamais appris à sauter, alors que les gars, eux, on leur fait suivre un programme d’impulsion. Ce n’est pas facile d’emmener une fille à son plein potentiel.»

On les prend plus jeunes aussi. «Il y a nettement plus de joueurs masculins qui sont pris très tôt, dans les programmes de concentration dès le primaire. Tous les joueurs professionnels qu’on connaît, ils ont été entraînés très jeunes, on a mis toutes les chances de leur côté.»

Et des modèles, en veux-tu en v’là. «Il y a un âge où tu as besoin de modèles. Les gars se projettent très tôt, ils ont leurs idoles. Mais chez les filles, ce n’est pas le cas, c’est plus Miley Cyrus… Si t’as pas de modèle sportif, comment peux-tu te projeter?»

D’où l’importance de Bianca.

En fait, le tennis est à peu près le seul sport professionnel — où il y a de l’argent en jeu — où les filles peuvent s’identifier à des championnes.

Où elles veulent «être comme». 

Résultat, les filles, quand vient le temps de choisir une carrière, ne pensent pas au sport comme étant une option. «La majorité des filles que j’ai entraînées ne veulent pas en faire une carrière, il y a peut-être seulement 5 % qui vont vouloir poursuivre à l’université comme pour le Rouge et Or.»

Et encore.

Les joueuses le voient bien, les équipes professionnelles de filles, quand il y en a, ne font pas les manchettes. Aux États-Unis, le pendant féminin de la NBA (la National Basketball Association), la WNBA, joue dans l’indifférence à peu près totale. «La saison se passe l’été quand la NBA ne joue pas.»

Thierry pose la question : «S’il y avait des Women Raptors à Toronto et qu’elles gagnaient le championnat de la WNBA, est-ce qu’on en parlerait?»

Non.

«Je n’ai jamais vu de reportage sur les femmes qui jouent au basketball, il n’y a personne qui parle d’elles, ni à RDS ni aux États-Unis. Est-ce que c’est parce qu’elles ne sont pas intéressantes? Pas assez spectaculaires? Quand on voit une fille qui dunke à la télé, c’est dans les moments insolites…»

Et ici, les matchs de filles sont toujours avant les matchs des gars, comme une première partie en attendant le vrai spectacle. «On joue à l’heure du souper… Pendant mon match, les gens arrivent à la deuxième moitié, ils s’installent, ils se préparent pour le match des gars. Le vrai show, c’est les gars.»

Ah oui, c’est vrai, il y a des filles dans ce match-là. Sur le bord du terrain. «L’ironie dans tout ça, c’est qu’il y a encore des pom-pom girl! Je ne comprends pas que ça existe encore aujourd’hui.» Ironie plus grande encore, des fillettes se projettent davantage dans ces filles-là que dans celles qui étaient sur le terrain à faire des paniers.

Le cheerleading est devenu une discipline en soi.

Thierry voit quelques petites avancées, les Spurs de San Antonio au Texas viennent d’embaucher une femme comme assistante-entraîneure. «Il n’y a pas encore d’entraîneure-chef et pas de propriétaire femme, à part la copropriétaire des Lakers de Los Angeles, [Jeanie Buss] qui est l’héritière.»

Thierry ne s’attend évidemment pas à ce que le sport professionnel devienne un haut lieu de la parité, mais il est convaincu qu’il y a moyen de faire une plus grande place aux sportives. «Il y a des modèles qui pourraient marcher, comme les matchs trois contre trois, il y a une ligue aux États-Unis qui est très populaire, le BIG3, qui est rentable et qui est télédiffusée. Les filles pourraient y aller.»

On a les victoires qu’on peut, «ils viennent d’intégrer les équipes de la WNBA dans la configuration du jeu vidéo NBA 2K20. Les joueurs vont pouvoir choisir une équipe féminine, c’est la première fois en 25 ans», la Ligue a été créée en 1996. Le jeu FIFA, au soccer, les a intégrées en 2016.

À quand les Canadiennes de Montréal sur NHL?

Chronique

De l’art de vivre vieux

CHRONIQUE / Je vous ai parlé de Stéphane Lemire il y a trois ans et demi, ce «docteur qui a quitté l’hôpital» en 2012, il est gériatre et il trouvait qu’il pouvait mieux soigner les vieux en les visitant chez eux.

Qu’il fallait mieux les soigner.

Le déclic s’était fait quand il étudiait en gestion appliquée de la santé en Angleterre, où il a appris que sa grand-mère Laurette, sa deuxième mère, n’en avait plus pour longtemps. Il n’a fait ni une ni deux, a sauté dans le premier avion pour venir à son chevet, et, rendu à l’hôpital, il a jeté un œil à son dossier.

Il a accroché sur le taux de calcium, deux fois trop élevé.

Il a fait arrêter un médicament, tout est rentré dans l’ordre. Deux semaines plus tard, Laurette «était de retour chez elle, elle marchait, elle lavait son linge à la main dans l’évier, elle s’était même patenté une corde à linge pour le faire sécher».

Les médecins l’avaient condamnée.

Stéphane est revenu d’Angleterre avec la certitude qu’il fallait faire les choses autrement. 

«J’étais convaincu, je le suis encore, qu’il faut repenser l’organisation des soins aux personnes âgées, m’avait-il dit lors de notre première rencontre. Le gériatre doit évaluer la personne quand elle est au mieux de sa condition, et pas au pire, quand elle est rendue à l’hôpital.»

Il avait un projet en tête, la gériatrie sociale, pour identifier les problèmes au début, quand ils sont plus faciles à régler.

Avant qu’ils ne dégénèrent.

Mais son idée a fait du surplace, l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette n’était pas très chaud aux initiatives qui sortaient de la «boîte», Stéphane a donc dû faire un repli stratégique et se concentrer sur la Fondation AGES qu’il avait fondée, pour consolider ses appuis.

Et maintenant, ça y est. Le gouvernement caquiste a trouvé son idée bonne, assez pour financer un projet-pilote dans trois régions, à Québec, à Laval et dans le Bas-Saint-Laurent, où ceux qui côtoient les personnes âgées seront formés pour ouvrir l’œil, question de déceler les problèmes plus tôt.

On les appelle les sentinelles, ce peut être les préposés, la popote roulante, les personnes qui font le ménage, même le livreur de médicaments. 

Les centres de gériatrie sociale vont se mettre en place cet automne et devraient être complètement opérationnels au début de 2020. «Les sentinelles qui sont sur le terrain vont pouvoir identifier des situations, elles seront formées pour ça, et elles vont transmettre ce qu’elles ont vu à un navigateur qui, lui, va savoir à quelle porte il faut frapper. C’est lui qui va ouvrir les portes, qui va faire le lien entre les services qui existent. Il va les accompagner, pas les pitcher ailleurs, il y a parfois une surréférencite», m’explique Stéphane.

Et des vieux qui poireautent sur des listes d’attente.

Pas de grosse structure, «il y en a déjà assez», pas de béton, des équipes flexibles liées à un CLSC, auquel sera rattaché le personnel médical.

Stéphane et Élie Belley-Pelletier, directeur général de la Fondation AGES, travaillent ensemble depuis trois ans pour mettre au point ce nouveau système, ils ont d’abord établi les grandes lignes pour que tout le monde travaille dans la même direction, à partir de la personne âgée.

Pas seulement en fonction de ce qu’on pense qui est bon pour elle.

La nuance est grande.

«Ce qui est très important, c’est de respecter les droits de la personne, son autonomie décisionnelle. Il faut que les gens puissent décider en fonction de leurs valeurs. Quand on place une personne, c’est parfois parce qu’on veut le risque zéro. Mais est-ce que c’est ce que la personne veut?»

Il faut accepter une part de risque, jusqu’à un certain point bien sûr.

Pour tracer cette délicate ligne, Stéphane vient de publier un bouquin, Vieillir, la belle affaire, avec l’auteur Jacques Beaulieu, où la vieillesse n’est pas un simple dégradé de gris. «Le livre s’inscrit dans ma démarche d’être gériatre, pour changer le visage du vieillissement, pour le rendre moins triste, moins repoussant.»

Même agréable.

«Les gens acceptent tout sur le dos du vieillissement normal. Quand ils viennent nous voir, ils auraient dû le faire plus tôt.»

En gros, le livre explique comment faire la différence entre ce qui est normal quand on vieillit et ce qui ne l’est pas, pour que les gens puissent faire la part des choses et consulter quand il le faut. «Quand une personne vieillit et qu’elle présente des symptômes, on dit : “Elle vieillit, elle en a perdu”, comme si c’était normal, comme s’il n’y avait rien à faire.» Souvent, il y a quelque chose à faire, parce que la personne a un truc qui se soigne, comme n’importe qui. 

Mais on ne se donne pas la peine de chercher. 

«J’ai vu une personne, ça faisait quatre ans qu’elle vivait avec de l’incontinence fécale, elle s’était fait dire que c’était du vieillissement normal, on lui avait acheté des couches sans se poser de questions. J’ai réglé ça avec quelques examens et des procédures simples. C’est triste qu’elle ait eu à vivre ça.»

Des cas comme ça, il en a plein.

Comme cet homme qui faisait des chutes, pour qui on commençait à envisager un placement, jusqu’à ce que quelqu’un pense aller voir chez lui.

Vous savez ce qui n’allait pas?

Des plis dans le tapis, le monsieur s’enfargeait dedans.

C’est exactement ce que feront les sentinelles lorsqu’ils iront voir les personnes à leur domicile, ouvrir leurs antennes pour voir ce qui pourrait clocher, une plaie qui guérit mal, ou des symptômes, même légers, qui pourraient être investigués — et traités — plus rapidement.

Elles rapporteront leurs observations au navigateur, qui prendra le relais, et qui verra comment régler le problème avant qu’il ne dégénère, avant que la situation ne s’aggrave et qu’elle ne coûte plus cher. «Ce qui se passe, c’est que ceux qui côtoient les personnes âgées voient des choses, mais ils ne savent pas trop quoi faire avec ça, où aller, à quelle porte frapper.»

C’est une solution parmi d’autres pour désengorger le réseau.

Et, surtout, pour que nos vieux soient mieux.

Chronique

Ça prend du front tout le tour de la tête

CHRONIQUE / Pas plus tard que mercredi dernier, Pierre Karl Péladeau a traité ses concurrents de quêteux parce qu’ils demandent à l’État d’adopter des mesures pour les aider à compenser le manque de revenus.

Il a dit qu’il en profiterait aussi, mais passons.

On a surtout appris quelques jours plus tard dans La Presse qu’il avait proposé sa «solution» pour «sauver» le Groupe Capitales Médias, entre autres en mettant à pied les deux tiers des 350 employés et, évidemment, en englobant les six quotidiens dans «l’écosystème» convergeant de Québecor.

Mais qu’est-ce qu’on a appris aussi de cette solution? Qu’il a demandé au gouvernement — oui, oui, à l’État — de payer entièrement les indemnités de départ des employés qui seraient congédiés, environ 10 millions $, et d’assumer les coûts de résiliation de tous les baux signés par GCM.

En plus, bien sûr, d’effacer les 15 millions prêtés de l’ardoise.

En somme, il demandait aux contribuables ce qu’il a reproché aux éditeurs en commission parlementaire, et particulièrement à GCM, de réclamer une aide à la pièce pour lui permettre de continuer à publier ces journaux. Il a même demandé à l’État de continuer à éponger les pertes le temps qu’il examine les livres.

Ça prend du front tout le tour de la tête.

Le gouvernement a regardé ça, il a trouvé Péladeau trop gourmand, comme l’a expliqué le 20 août à Radio-Canada Michel Philibert, conseiller politique au cabinet du ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon. Québec a rejeté l’offre en raison des «coûts importants que le gouvernement devait assumer». 

Tiens donc.

Cela sans compter les deniers publics que Québecor reçoit déjà, on parle d’une centaine de millions $ depuis 10 ans pour ses magazines, ni l’aide de l’État qu’il a réclamée pour agrandir ses studios de cinéma, pour acheter Téo Taxi, en plus du loyer du Centre Vidéotron — 2,5 millions — que lui rembourse la Ville de Québec.

Si on suit la logique de Pierre Karl Péladeau, on peut donc quêter pour tout sauf pour les médias.

Et si on pousse cette logique un tantinet peu plus loin, le salut des journaux passe nécessairement par un système de vases communicants entre les entreprises d’un même propriétaire, qui se sert de ses journaux à ses propres fins, à l’intérieur de son propre écosystème. Pierre Karl Péladeau l’a écrit dans le mémoire qu’il a déposé en commission parlementaire, «pour Québecor, l’avenir de ses médias passe par la force de son modèle d’affaires».

Par la convergence.

Il l’a peut-être oublié, mais il était bien content en août 2002 de pouvoir solliciter une entrevue au Soleil pour faire contrepoids au discours des syndiqués de Vidéotron, en grève et en lock-out en même temps. C’est moi qui l’avais rencontré, voici ce que j’avais écrit. «Événement rare, l’entrevue a été sollicitée par la compagnie, qui a choisi de dépêcher son porte-parole en chef chez le concurrent. M. Péladeau a jugé qu’il était temps de “faire le point sur le conflit” long de quatre mois déjà.»

Il a fait la même chose à La Presse et à The Gazette.

Ce qu’il disait essentiellement à l’époque, c’est que «la raison [allait] prévaloir», que la «vente» de ses 650 techniciens à un sous-traitant était la seule chose à faire pour assurer la pérennité de l’entreprise. «La transaction est irrévocable et les techniciens sont là pour y rester. […] Si on ne pose pas les gestes qu’il faut, l’entreprise va péricliter et peut-être disparaitre. On n’a pas le droit comme gestionnaire éclairé de ne pas considérer une offre qui nous fait économiser 15 millions $. Et ça, on l’avait indiqué dès le début de la négociation.»

Le conflit a duré 10 mois, Vidéotron a repris ses techniciens, tout en acceptant de limiter le recours à la sous-traitance.

La pérennité, visiblement, n’en a pas trop souffert.

À entendre Pierre Karl Péladeau, il en va de tous les autres journaux comme il en allait de Vidéotron, dont il disait que le modèle d’affaires n’était plus viable, «on dit que les dinosaures sont disparus parce que l’air a changé et que leurs poumons ne se sont pas adaptés au changement. Nous, on s’adapte.»

C’est un peu l’image qui colle aux médias en difficultés, des dinosaures qui n’ont pas su s’adapter.

Même le ministre Fitzgibbon a cogné sur le clou cette semaine dans une mêlée de presse quand on lui a posé des questions sur l’avenir des journaux. «C’est sûr qu’on aimerait tous qu’il y ait une pérennité complète des employés des journaux, mais on sait tous que les médias écrits, le modèle est brisé.»

Non, le modèle n’est pas brisé, jamais dans l’histoire n’avons-nous été autant lus que maintenant.

Ce n’est pas un problème de modèle d’affaires, c’est un problème de revenus. Le Soleil — et Le Devoir — ont été parmi les premiers médias à avoir un site Web et, si l’information y a d’abord été accessible gratuitement, c’est que les internautes n’étaient pas très nombreux à l’époque, que le «vrai» journal restait la version papier.

Et que le papier rapportait de l’argent.

Mais les habitudes de lecture ont changé, les internautes ont été toujours plus nombreux à s’informer sur un écran, et ils se sont habitués à le faire sans verser un sou. Tous les journaux se sont posé la question du «mur payant» un jour ou l’autre, et peu de médias ont trouvé une recette vraiment lucrative.

Il n’y a pas de formule magique.

Ni parfaite.

Ce qu’on sait par contre, c’est que les revenus se sont déplacés et, je le répète, que les géants du Web s’enrichissent en diffusant nos contenus. Je ne les blâme pas pour partager le contenu, au contraire, mais pour le non-partage des profits qu’ils font grâce à nous. Avec un système de redevances, ce serait gagnant-gagnant.

S’il y a un modèle brisé, c’est celui-là.

Chronique

Petit ventre affamé n’a pas d’oreilles

CHRONIQUE / La nouvelle nous est parvenue par le premier bulletin d’information de l’école, entre les rubriques «Objets personnels» et «Rencontre d’information», un paragraphe coiffé du titre «Collations — service de garde». Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Ça va comme suit : «Prendre note que pour le moment, il en va de votre responsabilité de fournir une collation à votre enfant puisque la possible perte de subvention qui permettait d’en faire l’achat nous oblige à mettre en suspens ce service. Vous pourrez ajouter la collation à la boîte à lunch de votre enfant. Cette dernière doit respecter la Politique pour une saine alimentation et un mode de vie physiquement actif de la commission scolaire de la Capitale. Elle doit donc comprendre un fruit, un légume ou un produit laitier. Nous vous aviserons si ce service est rétabli.»

Ça ne pose pas problème chez nous, le frigo est plein.

Ce n’est pas le cas partout.

Je sais que la direction de l’école Saint-Fidèle n’a pas pris cette décision de gaieté de cœur, ça faisait déjà quelques années qu’elle maintenait le service à bout de bras avec toujours moins d’argent, pour permettre aux enfants de manger une bonne collation avant la fin de la journée. 

Mais là, elle n’y arrive plus.

Ça veut dire que les enfants dont la boîte à lunch faisait pitié fera encore un peu plus pitié, que leur ventre sera un peu plus vide. L’an dernier justement, une mère avait lancé un appel à tous sur un groupe Facebook — c’était pour une autre école — pour un élève dans la classe de sa fille qui ne mangeait que des sandwichs au ketchup.

Faute de collation, ce sera un sandwich au ketchup de plus.

En fait, cette année, il n’y aura plus aucune collation fournie en classe au Québec, l’enveloppe d’aide alimentaire a été remplacée par la mesure 15 016 (qui avait été adoptée par les libéraux) qui prévoit le financement des déjeuners dans les écoles les plus défavorisées. Jusqu’ici, les écoles avaient le choix entre les deux.

Plus maintenant, on met tous les œufs dans le même panier.

Le seul choix qu’elles ont désormais, c’est de faire affaire avec le Club des petits déjeuners ou avec un autre organisme, les écoles de la région de Québec sont desservies par le Pignon bleu, qui nourrit les élèves depuis 25 ans. L’organisme, depuis sa création, a servi 10 millions de collations.

L’an dernier, c’était plus de 5000 par jour.

À partir de maintenant, le Pignon bleu fera ces déjeuners, ce qui est bien en soi, sachant l’importance d’avoir quelque chose dans l’estomac pour commencer la journée. Petit ventre affamé n’a pas d’oreilles, et des petits ventres affamés, il y en a pas mal plus qu’on pense dans nos écoles.

Et il y en aura plus encore. 

À Québec comme ailleurs, des écoles qui recevaient un coup de pouce ont appris qu’elles n’en recevront plus à partir de l’an prochain, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a annoncé le 22 août que le gouvernement allait financer le service cette année pour faire «une transition harmonieuse».

C’est un sursis.

Ce qu’il faut savoir pour comprendre tout ce branle-bas de combat dans l’aide alimentaire, c’est que le ministère n’avait pas révisé sa grille de calcul depuis 10 ans, qu’il se fiait jusqu’ici sur les données du recensement de… 2006. En prenant maintenant les données de 2016, le portrait change radicalement, des quartiers — comme Limoilou — sont passés du jour au lendemain de pauvres à beaucoup moins pauvres.

La bureaucratie ayant sa propre logique, on identifie les écoles qui ont droit à l’aide alimentaire à partir de l’IMSE — l’indice du milieu socio-économique —, qui est calculé à partir la scolarisation de la mère et de l’occupation des parents. Ainsi, un enfant qui ne mange pas à sa faim doit, pour avoir droit à un déjeuner, fréquenter une des écoles les plus défavorisées de la ville.

Sinon, il passe sous la table.

Le calcul donne un indice de défavorisation de 1 à 10, et on aide les écoles avec un indice entre 7 et 10. À Québec, les écoles qui ont perdu leur subvention ont donc vu leur «indice de défavorisation» remonter, une bonne nouvelle qui en cache une mauvaise, les élèves qui ont des besoins auront moins de services.

Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, le programme d’aide alimentaire pour le service de garde est calculé selon un autre indice, le SFR, l’indice du seuil de faibles revenus, à partir de la proportion des familles qui vivent près du seuil de pauvreté. C’est ce programme qui est en suspens à l’école Saint-Fidèle, puisque les calculs sont connus en octobre.

Cette école n’est pas la seule à être dans l’incertitude. «L’année passée, on desservait 16 écoles pour les collations au service de garde et cette année, c’est à peu près une dizaine. C’est sûr qu’on perd beaucoup d’enfants», regrette Roseline Roussel, directrice générale du Pignon bleu. Et, prend-elle soin de le souligner, «ce ne sont pas seulement les élèves de familles défavorisées qui ont des besoins».

Même chez les nantis, les boîtes à lunch font parfois pitié.

Avec les nouvelles règles, au lieu d’aider plus d’enfants dans les services de garde, on en aide moins, seules les écoles ayant un indice entre 8 et 10 recevront de l’argent. «Avant, on rejoignait les écoles avec un indice de 7 et on se battait pour les 5 et 6. Les écoles nous appellent pour trouver des solutions, il y en aurait sept qui pourraient perdre l’aide qu’elles avaient. On essaye de trouver des stratégies.»

Un casse-tête de plus pour la rentrée.

Les nouveaux calculs affectent particulièrement les écoles des quartiers centraux comme Limoilou et Saint-Roch, où des résidents mieux nantis ont emménagé au fil des années. Dans le cas de l’école des Berges, d’aucuns soutiennent que l’école est victime du succès de son programme — payant — de concentration sportive et artistique — mon grand en fait partie — ce qui vient fausser le calcul des revenus, la moyenne n’étant pas représentative de la réalité globale.

Résultat, des enfants écopent.

À la commission scolaire de la capitale, on a prévu cette année «un fonds transitoire pour les écoles les plus touchées», m’indique la conseillère en communication Marie-Élaine Dion, tout en convenant que les montants accordés pourraient être inférieurs à ceux qu’elles recevaient. «Il y a tellement de besoins, les écoles doivent faire des choix. Pour certaines, c’est la collation, pour d’autres, c’est autre chose.»

Chronique

James Bond aime les lundis matin

CHRONIQUE / Je sourcille toujours quand je vois ces dictons qui font l’apologie de la fin de semaine, comme si la semaine, le travail, était nécessairement un calvaire, un moment à passer pour arriver à l’apéro du «vindredi». On a même devancé ça avec le jeudredi.

Et le pauvre lundi lui, qui n’a rien demandé à personne, fait office de jour noir, celui où on doit reprendre le collier et retourner gagner sa pitance en égrenant les jours qui nous séparent de la prochaine fin de semaine. Pareil pour les élèves et les étudiants, comme s’il était admis qu’il faille maugréer ce jour là contre Charlemagne.

Je m’en confesse, j’aime le lundi, j’ai toujours aimé le lundi, j’aimais aller à l’école et j’aime travailler.

Louis-David Gagnon aussi.

Je vous parlais de lui à la fin de l’école en juin, ses parents lui avaient organisé une grande fête pour le féliciter d’avoir fini son cours secondaire dans un programme adapté à Rochebelle, à 21 ans. Louis-David est autiste et il a bûché fort pour arriver là. Ses parents aussi, et tous les intervenants qui ont croisé son chemin.

Sa mère Josée m’avait invitée à la fête, j’y avais croisé Nadia Dubé, qui a accompagné Louis-David pendant neuf ans, elle m’expliquait que Louis-David avait fait des pas de géants, notamment pour parler, il ne parlait presque pas. «Il n’avait pas beaucoup de langage. On a décodé un langage émotif, au fil des ans, on a appris à se connaître. […] On a créé une relation, c’est ça la clé. Et ça, ça ne se fait pas en un an.»

Aujourd’hui, Louis-David parle. Il n’est pas verbomoteur, mais il parle, il a même appris l’anglais, l’espagnol, et une base de japonais. D’où l’importance de limiter le roulement chez les intervenants.

Parce que ça marche.

Les parents de Louis-David avaient fait les choses en grand pour la fête, tout était sur le thème de James Bond, Louis-David est un fan fini de l’agent 007, il les connaît tous les films par cœur. Louis-David avait choisi le code vestimentaire, les femmes en robes longues, les hommes en tuxedo.

Louis-David est arrivé en Mercedes décapotable.

En tuxedo, évidemment. 

Et le 3 juin, sa mère devait se pincer pour y croire, Louis-David est entré travailler pour la première fois, un vrai boulot dans une entreprise, Via, qui emploie une majorité de travailleurs avec des différences. «Quand je suis allée le conduire la première fois, quand je suis partie, la dame m’a dit : “ça va aller, on a l’habitude. Votre fils est un adulte, il a un emploi, s’il y a un problème, on va vous appeler”.»

Le téléphone n’a jamais sonné.

Depuis, Louis-David est à son poste sur une ligne de tri, où il doit rester debout en regardant défiler un tapis roulant rempli du contenu des bacs de recyclage, en interceptant ce qu’on lui dit d’intercepter. «S’il travaille sur la ligne du carton, il doit enlever tout ce qui n’est pas du carton.»

Il prend une pause quand la cloche de la pause sonne.

Pareil pour le lunch.

Et quand son cadran sonne à 5h30, il se lève sans chigner. «Il est content, il part à 6h et il commence à 7h, jusqu’à 15h30. Il est heureux et fier. Il n’a aucun accompagnateur avec lui, il doit gérer tout, son costume de travail, son lunch, son manchon pour se protéger. Il fait tout, tout seul.»

Josée a encore du mal à y croire. 

Et Louis-David est toujours content d’aller travailler, même dans les grosses chaleurs de l’été. «Même quand il faisait 38 degrés, qu’il faisait chaud dans la shop, il ne se plaignait pas. Il lui est arrivé quelques fois de dire en revenant “il faisait chaud”, pas plus que ça. Et il y retournait le lendemain. Même nous, comme parents, on le regarde aller et on aimerait être comme lui des fois.»

Il n’a jamais été aussi heureux. «On le voit dans son attitude générale.»

Même le lundi.

Pour l’instant, Louis-David travaille trois jours par semaine, il passe les deux autres journées chez Intégration TSA (ITSA) pour compléter une formation de plus de 3000 heures en intégration sociale et professionnelle. «C’est vraiment un organisme formidable, c’est incroyable ce qu’ils font.»

Quand il aura terminé, et si tout continue de bien aller, Louis-David pourra travailler à temps plein. «C’est sûr qu’il fait un lien avec son frère qui travaille, avec nous qui travaillons. Pour lui, c’est très normalisant.» Beau hasard, le frère de Louis-David travaille pour la compagnie qui crée les convoyeurs de chez Via.

D’aucuns diraient qu’il n’y a pas de hasard.

J’ai demandé à Josée si elle pouvait imaginer tout ça il y a cinq ans. «Même si je recule de deux ans, je ne pensais pas arriver jusque-là, j’aurais pensé qu’il ferait peut-être des travaux communautaires par exemple. Il y a de belles histoires, il faut en parler. C’est un travail d’équipe, tout le monde fait sa part depuis le début.»

Ses parents ont toujours été derrière lui, ils ont toujours cru en lui. Josée a accompagné Louis-David à ses entrevues d’embauches, il y en a eu deux, il est ressorti de la seconde tout sourire.

«L’agent 007 a un travail maintenant.»

Chronique

Beau temps méchant temps

CHRONIQUE / Quand j’ai appelé Rodrigue Labrecque la première fois, ça a «sonné engagé» — j’aime bien cette expression —, pas de répondeur, pas de courriel évidemment, j’ai rappelé plus tard et il a répondu.

Rendez-vous le lendemain 11h.

C’est son voisin Éric qui m’avait écrit au printemps pour me mettre sur sa piste, parlez-lui de la pêche à l’anguille, il est intarissable.

Rodrigue m’attendait de pied moins ferme qu’avant, il s’est fait rouler dessus par son tracteur en juin, a bien failli y laisser sa peau. «Je suis allé frapper à la porte de Saint-Pierre, il m’a reviré.» Le voici donc deux mois plus tard revenu chez lui à Saint-Michel de Bellechasse, dans la maison de son grand-père Désiré.

C’est là où il est né en 1932, «je ne sais pas dans quelle chambre», c’est là où il a appris de son père Mizaël tout de la pêche, comme son père l’avait appris de Désiré. «J’ai toujours travaillé à la pêche. J’ai commencé à cinq, six ans, je faisais ce que j’étais capable de faire». 

Puis la pêche est devenue son gagne-pain, réglé par les marées du Saint-Laurent devant chez lui, la récolte des anguilles se faisant quand l’eau se retire, «à toute heure du jour et de la nuit», tous les jours.

«On y allait beau temps méchant temps».

C’est à partir de la grève que lui et son père plantaient chaque année la longue palissade dans laquelle allaient se prendre les poissons. «Il fallait acheter 300 perches, ça donnait une clôture de 3500 pieds de long», clôture qu’il fallait «démancher à la fin de la saison. Il fallait tout rouler la grille.»

À bras.

Lui et son père n’étaient pas les seuls à l’époque, «c’était cordé» le long du littoral avant et après Saint-Michel.

C’est le temps où le fleuve était poissonneux, et il n’y avait pas seulement de l’anguille. «On pêchait toutes sortes de poissons, du bar, du poisson blanc [que je suppose être le corégone], de la truite, du saumon, du brochet, de l’esturgeon.» Il a ouvert un vieil album, m’a montré une photo, 1968, un esturgeon de 404 livres. «J’ai sorti ça à 5h30 du matin avant le déjeuner. Je l’ai emmené vivant à l’aquarium, mais il est mort trois semaines plus tard, étouffé.»

Il l’y a conduit attaché sur une remorque.

Il m’a aussi montré une photo d’un camion de livraison, de l’hôtel Neptune, qui venait chercher directement les prises de Mizaël et de Rodrigue. Pour le reste, «on shippait tout ça à Montréal. À Québec, ce n’était pas fort.»

La pêche a longtemps été bonne. «Moi et mon père, à nous deux, on sortait entre 50 000 et 60 000 les bonnes saisons, facilement. Il y en avait du poisson. Une nuit, on a fait trois voyages pour vider la pêche, ma mère nous a demandé : “Qu’est-ce que vous faites?” Elle se demandait ce qui se passait».

Le poisson était là. «Il n’y avait pas d’heure.»

Une fois, «on a sorti 1100 bars et ceux de trois livres en baissant, on les laissait à l’eau. Il y en a qui faisaient 25 livres, 30 livres. Même le cheval n’a pas été capable de tirer ça. Ma mère en a mis deux en conserves et l’hiver, on mangeait du bar.» Et de l’anguille, «ma mère avait sa façon de la cuisiner».

Elle la dégraissait, la faisait griller sur le vieux poêle au bois Bélanger qui trône encore dans la cuisine.

Rodrigue s’en sert encore.

L’hiver, il fallait aussi se préparer à la prochaine saison, refaire le grillage de la palissade. «Il fallait tricoter la broche, on tricotait 1000 livres de broche», du fil de fer, «on faisait 40 pieds de long par 4 pieds de large chaque jour. Il y en a qui le commandaient déjà fait, on l’a fait une fois, mais ça brisait, ça ne toffait pas la saison.»

Ils se sont remis à tricoter la broche. «Ce n’était pas un métier tranquille, c’était de l’ouvrage.»

Mais l’ouvrage a fini par manquer, faute de poisson. «En 1968, mon père m’a dit : “Si jamais tu te trouves une bonne job, prends-la, le poisson s’en va.”» Les grillages ne se remplissaient plus comme avant. «Quand ils ont ouvert l’Expo 67 à Montréal, ça a donné un coup.»

Il a vidé sa dernière pêche en 1974. «En dernier, l’anguille arrivait morte. […] Quand j’ai arrêté, il n’y avait plus de poisson, je ne faisais même pas assez d’argent pour vendre mon permis, il valait 200 $.»

Il est allé à l’aquarium, il y a travaillé jusqu’à sa retraite.

Rodrigue revient à ses anciennes amours depuis quelques années, il a recommencé à tricoter la broche dans son atelier, fabrique des modèles miniatures de ses pêches avec la même minutie qu’avant. Il en fait pour ses nièces, ses neveux. Et ses doigts, malgré les années, n’ont rien oublié du mouvement.

Il vieillit doucement dans le même décor où il a passé tant d'années, devant le fleuve, la marée était baissante quand je suis allée chez lui. «Elle va être basse dans deux heures», moment où il aurait fallu vider la pêche. Rodrigue ne vit pas dans le passé, il pense au moment où il pourra remonter sur son tracteur.

Il sait que le méchant temps ne dure pas.

Que la marée remonte toujours.

Chronique

Surtout ne pas emmerder les pirates

CHRONIQUE / L’analogie n’est pas de moi, elle est de Jean-Thomas Léveillé, vice-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), il a comparé la crise des médias à un livreur qui garderait l’argent pour lui seul. «C’est comme si vous aviez un restaurant et que moi, j’avais une entreprise de livraison et que je livrais vos repas en gardant tous les revenus. Vous diriez que c’est du vol. C’est ça, c’est du vol.»

C’est court, mais c’est ça.

Et je poursuis que si, par malheur, le restaurateur devait s’en plaindre et réclamer son dû pour pouvoir continuer à payer les aliments et ceux qui cuisinent, on lui dirait sèchement de repenser son modèle d’affaires.

Marche ou crève.

Ça résume, en gros, ce qui se passe avec les médias qui se font siphonner leurs revenus depuis des années par les Facebook, Twitter et Google de ce monde, tellement qu’ils en sont contraints aujourd’hui à implorer l’aide de l’État, État qui préfère éteindre les feux plutôt que de mettre au pas ceux qui les ont allumés.

Allez pirates, continuez à pirater.

Professeur à l’École des médias de l’UQAM, Jean-Hugues Roy a calculé qu’en 2017, Facebook à lui seul est allé chercher 33,7 millions $ en revenus publicitaires à partir du contenu produit par les médias québécois, sans débourser un traître sou noir pour produire ledit contenu.

Jamais les médias n’ont été aussi «consommés», jamais ils n’ont tiré si peu d’argent pour produire l’information.

Le livreur est mort de rire.

Le resto se meurt.

Bizarrement, les concepts de redevances et de droits d’auteurs qui compensent la production d’à peu près tous les types de contenu ne s’appliquent pas aux producteurs de nouvelles, comme si ça allait de soi, comme si ce qui est juste pour la musique et la littérature ne l’était pas pour les médias.

Il faudrait chanter nos manchettes.

Il faudrait du courage politique et le gouvernement fédéral n’en a pas, incapable de mettre son pied à terre devant les géants. On l’a vu avec Netflix, qui a même eu droit à un traitement de faveur, une exemption à appliquer la taxe de vente, sous le fumeux prétexte de ne pas taxer davantage les Canadiens.

La chose est possible, pourtant. Le mois dernier, le parlement français a adopté une loi créant un «droit voisin» que devront verser ceux qui s’enrichissent avec le contenu à ceux qui le produisent. La France devient ainsi le premier pays à légiférer pour un partage des profits, elle devrait être suivie par d’autres États, la directive émanant de l’Union européenne.

Le Canada, lui, fait du surplace. Justin Trudeau a dit jeudi ne pas vouloir de «solution à la pièce» en indiquant que le sujet serait «certainement» abordé pendant le G7 qui a eu lieu en fin de semaine à Biarritz.

Trump est contre, évidemment.

Le plus frustrant dans l’histoire, c’est que la Loi canadienne des droits d’auteurs protège déjà, en théorie, le contenu des médias, c’est écrit noir sur blanc sur le site de Copibec, qui gère au Québec les droits de reproduction des œuvres. «Les droits d’auteur appartiennent de manière exclusive au titulaire de droits. Une autorisation est donc nécessaire pour reproduire, présenter ou communiquer une œuvre tels un livre, un article de journal ou de périodique.»

Les auteurs reçoivent un chèque chaque année du programme fédéral du droit de prêt public (DPP), un montant pour compenser l’accès gratuit des lecteurs à leurs livres dans les bibliothèques.

Pour l’accès aux nouvelles sur Facebook et Twitter, rien.

C’est «bar ouvert».

Et les gens se posent la question, toute légitime, pourquoi je payerais pour lire le journal alors que je peux tout avoir gratuitement? Parce que ce qui donne la valeur au journal n’est pas le papier, mais ce qui est écrit dedans.

Et ça, ça coûte de l’argent.

Je pose cette question, «pourquoi trouve-t-on normal de payer Netflix pour nous divertir, mais pas un média pour nous informer?»

Je ne sais pas ce qui émergera de la commission parlementaire québécoise qui se penche ces jours-ci sur l’avenir et le financement des médias, j’espère seulement que le contribuable ne sera pas le seul à casquer. Il faut aller chercher l’argent que nous perdons à ceux qui le prennent.

Allons, emmerdons les pirates.

Chronique

En direct des îles: restants de table

CHRONIQUE / Ceux qui me connaissent savent combien j’abhorre gaspiller la nourriture, si bien que je prends un soin jaloux à conserver les restants de table après le repas, même s’il ne reste que quelques bouchées.

J’ai fait pareil pour ces petites histoires qui m’ont été racontées depuis mon arrivée aux Îles, je les ai gardées précieusement dans mon calepin de notes en me disant que je vous les servirais un moment donné. Alors voici un collage d’anecdotes et de palabres — un hybride madelinot entre la rumeur et la légende — pour clore cette série, étant de retour sur la Grande terre…

Vlan dans les dents

L’histoire se passe à la fin du siècle dernier sur le traversier entre Souris à l’Île-du-Prince-Édouard et les Îles-de-la-Madeleine, les membres d’un groupe de motards criminalisé commencent à faire du trouble au bar, au point où le capitaine est appelé pour venir calmer les esprits qui s’échauffent.

Le capitaine Chevarie se pointe, il marche d’un pas calme, il demande un verre de lait au barman.

Il attend son verre de lait.

Une fois servi, le capitaine se dirige tout aussi calmement vers celui qu’il perçoit être le chef de la bande, pose son verre sur la table. Le patron des motards n’est évidemment pas impressionné par l’homme aux quatre galons et au verre de lait, il commence à se payer sa tête et à faire de l’esbroufe.

Le capitaine attend un moment de silence pour prendre la parole, j’imagine le dialogue selon ce qui m’a été raconté.

— Vous venez aux Îles?

— Oui monsieur! (sur un ton baveux…)

Le capitaine poursuivit, sans broncher.

— Quand vous arriverez de l’autre bord, vous vous informerez comment ça coûte pour renvoyer vos bicycles en morceaux par la malle.

— …

— Il n’y a qu’une compagnie qui fait la traverse et ça me surprendrait beaucoup que vous trouviez un pêcheur pour vous ramener.

Sur ce, le capitaine remonté à la timonerie, n’a plus entendu parler de ces turbulents passagers, qui ont filé doux le reste de la traversée…

La loi du nombre

Suite de l’histoire, les motards criminalisés débarquent sur l’archipel, ils commencent à faire du trouble comme ils l’avaient fait sur le traversier.

Des gens appellent la police.

Mais à l’époque, il n’y a que quatre ou cinq agents aux Îles, les motards sont largement en supériorité numérique et ils n’ont pas l’habitude ni la réputation de se laisser intimider par les forces de l’ordre.

Qu’à cela ne tienne, un policier va voir le chef du groupe, il opte pour la psychologie inversée.

— On commence à recevoir des plaintes à votre sujet.

— Ouin, pis? 

— Regardez autour de vous, dans chacune des maisons, il y a une carabine. S’il arrive quelque chose, si le monde se choque, on ne sera pas assez de policiers pour vous protéger…

Persona non grata

Dans le même ordre d’idées, 1995, le militant animaliste Paul Watson a la brillante idée de débarquer aux Îles-de-la-Madeleine pour dénoncer la chasse aux phoques, il pousse sa témérité jusqu’à filmer un cimetière où des Madelinots sont enterrés, en faisant un boiteux parallèle avec les animaux tués. 

C’en est trop.

En moins de temps qu’il n’en faut pour crier loup marin, une centaine de chasseurs s’attroupent dans le lobby de l’hôtel où loge le président de la Sea Shepherd Society, ils lui font clairement comprendre qu’il doit partir. La foule est à ce point en colère que la Sûreté du Québec doit intervenir pour escorter Watson, que la direction de l’hôtel a aussi prié de quitter les lieux…

L’invincible Augustin

Je vous ai parlé des marins qui ont péri en mer, voici l’histoire d’un homme qui a été l’unique survivant du naufrage du SS Wasp en novembre 1871. Le premier maître Augustin LeBourdais — certaines sources parlent d’Auguste — a passé plusieurs jours dans le froid, fouetté par les grands vents, avant d’apercevoir un premier signe de vie et de s’y rendre de peine et de misère. 

Dans une lettre qu’il a écrite à ses parents en 1872, il raconte : «Depuis le mercredi au soir jusqu’au dimanche, le mauvais temps continua toujours avec violence, je passai ce temps-là sur la dune de sable […] à l’abri du vent, sans voir personne, la neige qui tombait sur moi et mon butin gelé, sans feu, couché sur la terre, la seule nourriture que je pouvais recueillir était de la neige, rien sur la tête.»

LeBourdais fut sauvé in extremis. «Je vis un homme de très loin. Ne pouvant être entendu par mes cris, je me dirigeai vers lui quand je vis une fumée à une certaine distance. Le courage me revint et je parvins à m’y rendre seul, et de là, je fus transporté aux maisons où j’ai perdu les pieds et bien manqué de mourir.»

Il n’a pas perdu pied, il a perdu les pieds, littéralement. 

Amputé des deux jambes, il a passé les premiers mois de 1872 aux Îles, avant d’être transféré à Québec pour poursuivre sa convalescence. 

Mais il n’en avait pas fini avec les Îles, il est revenu quelques années plus tard après avoir appris le morse, et il a implanté en 1880 dans le Golfe le premier réseau de télégraphie, une véritable révolution pour l’archipel. 

Son télégraphe est au Musée de la mer.

Ses prothèses aussi.

Mylène Moisan

Perdus corps et biens

CHRONIQUE / « SOS EN PERDITION QUELQUES MILLES AU SO ILES DE LA MADELAINE POSITION EXACTE IMPOSSIBLE A DETERMINER A PEU PRES DIX MILLES SO DES ILES DE LA MADELEINE LES CANOTS SONT A LA MER PAR GROSSE MER SOS.»

20h10, 7 décembre 1917.

On n’aura plus aucune nouvelle du Simcoe, un navire du gouvernement canadien parti de Terre-Neuve avec 200 tonnes de charbon pour ravitailler les phares des Îles-de-la-Madeleine. La mer est à ce point déchaînée qu’aucun bateau n’ose aller à son secours. Un seul se lance à sa recherche de Pictou le lendemain, il revient bredouille. 

La mer a avalé le CGS Simcoe.

Et 44 hommes.

Le naufrage passe pratiquement inaperçu, on ne retrouve à peu près aucune information dans les médias de l’époque. L’attention médiatique est ailleurs, un bateau chargé de munitions a explosé la veille dans le port d’Halifax, défigurant la ville, tuant presque 2000 personnes, en blessant 6000.

Qu’à cela ne tienne, Charles Cormier s’est mis en tête de retrouver le Simcoe à partir de presque rien, aucune position précise à part celle contenue dans le message de détresse, dix mille au sud-ouest des Îles. «Ça en fait grand», convient le chef mécanicien de la Garde côtière canadienne, qui a tracé sur une carte un long corridor où pourrait reposer l’épave du bateau.

Comme chercher une aiguille dans un champ de foin.

Marin aguerri — il a entre autres navigué sur le Sedna IV — Charles est également un plongeur en eau froide. Un et un font deux, il a entrepris depuis cinq ans de quadriller les fonds marins avec son bateau, qu’il a équipé d’un puissant sonar. Une patiente battue presque à l’aveugle. «Il faut passer lentement, sinon je risque de passer tout droit sans le voir.»

Il fait ça à temps perdu, pendant ses vacances, quand les conditions météo sont favorables. Il n’est pas encore sorti cette année, trop de vent.

Charles ne s’intéresse pas seulement à la carcasse du Simcoe. «Ce n’est pas tant le bateau qui m’intéresse, mais l’histoire qu’il y a autour. C’est fascinant.» Il veut en savoir plus sur les 44 hommes qui ont péri, le fil des événements qui ont conduit au naufrage, par ce funeste vendredi de grosse mer et de tempête de neige.

Les phares qu’ils approvisionnaient ne lui ont été d’aucun secours.

«La visibilité était nulle.»

Il a passé trois journées à Ottawa pour fouiller dans les archives, il a réussi à trouver l’identité des membres de l’équipage. «Il y en avait de Gaspé, de L’Islet, beaucoup de Lévis. Il y avait beaucoup de Québécois», les autres venant pour la plupart de St John au Nouveau-Brunswick, où le bateau devait se rendre après avoir complété la tournée des 24 phares. Le Simcoe devait remplacer un bateau qui n’avait pas suffisamment de puissance pour naviguer dans ce secteur.

«C’était sa première sortie dans le Golfe», la seconde pour le capitaine W.J. Dalton, qui connaissait donc peu l’endroit.

Le dernier message avant le SOS a été envoyé à 11h15 le 7 décembre, Charles a tenté d’imaginer l’itinéraire entre les deux. Il a même réussi à trouver la direction et la force du vent ce soir-là, en tenant compte de la vitesse du bateau, du poids du chargement et des conditions météo.

Il a déjà suivi une fausse piste, une rumeur qui l’a envoyé au large de Old Harry. «Il n’est pas là.»

Mylène Moisan

Tout sauf l’hiver de force

CHRONIQUE / Presque trois ans déjà que la Buvette a pignon sur rue sur La Grave, avec ses tapas et ses spécialités, son loup-marin au chimichurri est apparemment un délice.

Je n’y suis pas allée.

Ce n’est pas parce qu’il y a trop de restaurants aux Îles, au contraire, il n’y en a jamais eu aussi peu, et ceux qui restent doivent parfois réduire leurs heures d’ouverture, ils n’arrivent pas à trouver assez de personnel.

La pénurie de main-d’œuvre frappe fort.

En fait, aucun des quelque 80 000 touristes venus aux Îles cet été n’est allé trinquer ou souper à la Buvette, personne n’a remarqué en marchant sur le chemin de la Grave qu’il y a un restaurant à l’intérieur de la maisonnette en bardeau de cèdres gris, celle avec quatre petites fenêtres et deux portes vertes.

Il faut revenir fin novembre.

Sonia Painchaud aura alors accroché l’enseigne et son amoureux Étienne se sera remis aux fourneaux, pour un troisième hiver.

«C’est vraiment un restaurant pour les gens des Îles», explique Sonia, ceux qui y passent l’hiver et ceux qui les visitent. Les restaurants de l’archipel font habituellement l’inverse, ils roulent à plein régime entre la Saint-Jean et la fête du Travail, accrochent leurs tabliers pendant la froide saison.

C’est surtout vrai sur La Grave, reconnue site patrimonial en 1983 par le gouvernement québécois, aussi achalandé l’été que déserté l’hiver. Restent ceux qui y sont ancrés à l’année comme Sonia, Étienne, les voisins autour. «La faune de La Grave l’hiver, c’est vraiment trippant.»

Des irréductibles Gaulois.

Chronique

En direct des îles: le curé de Medellín

CHRONIQUE / Drôle de retour de l’histoire, le Québec doit maintenant faire venir des prêtres de l’étranger pour s’occuper des fidèles. Jose Ramiro London Jaramillo m’attend à l’église Saint-Pierre où j’ai rendez-vous avec lui. Il est débarqué aux Îles-de-la-Madeleine il y a un peu plus de deux ans, loin de sa Colombie natale, où il a été ordonné prêtre en 2003. «J’ai toujours voulu être prêtre. J’avais trois ans, je jouais à la messe avec des tranches de bananes.»

Il ne pouvait pas s’imaginer qu’à 47 ans, il viendrait prêcher devant les Madelinots. 

«Je suis en mission ici.»

Les missionnaires partaient du nord vers le sud, ils font le chemin inverse aujourd’hui. «En Colombie, il y a beaucoup de prêtres, pas ici. Il y avait déjà deux prêtres de Colombie à Gaspé, ils ont su qu’ils cherchaient quelqu’un aux Îles et ils ont demandé à mon évêque. Un des deux prêtres, j’avais étudié avec lui, j’ai dit : “j’y vais!”»

Il officiait jusque-là dans la paroisse de Sante Fe de Antioquia, un village de quelque 23 000 âmes à 60 kilomètres de Medellín où il a grandi, où il jouait à la messe, enfant. 

Son église était pleine à craquer. «C’était très bien là-bas, les églises étaient toujours remplies, c’était plein de monde, c’était vivant. Il y avait les enfants en avant, avec les mains en prière…» Il joint en parlant ses deux mains. 

«C’était beau.»

C’est ce qui l’a frappé le plus en arrivant ici, pas la neige, pas les grands espaces, mais le vide dans les églises.

Il ne se plaint pas, répète que «Dieu n’oblige pas».

Il se concentre sur les gens qui pratiquent encore. «Il y a beaucoup de célébrations ici, c’est plus pratiquant qu’ailleurs au Québec.» En plus de tous les rituels liés à la mer, la bénédiction des pêcheurs qui partent à l’aube pour le homard, la messe quand la saison est finie.

Il baptise des enfants, des bateaux.

Il fait tellement de funérailles qu’il se demande s’il y a vraiment 12 000 habitants aux Îles. «C’est presque tous les jours…»

Ramiro ne parlait pas un mot français quand il est débarqué au Québec, il est d’abord passé par Montréal et Québec pour apprivoiser la langue. La langue française, pas le «parler madelinot», avec sa couleur et ses mots qui n’existent qu’ici, et que même le francophone de souche ne saisit pas toujours.

Comme on dit ici, «what a» méchant défi. «Jusqu’à l’âge de trois ans, tu peux apprendre toutes les langues. Moi, je suis arrivé à presque 48 ans! Au début, les gens ne me comprenaient pas… je priais, je suis un homme calme. Et maintenant, je comprends tout, tous les accents.»

Et il parle parfaitement.

Ramiro chante et joue de la guitare, il boulange. Il a étudié en philosophie, en psychologie, en arts martiaux aussi. Nous avons parlé de sa Colombie, de Medellín «qui est la ville la plus belle», de Carthagène «où il fait trop chaud».

Ramiro aime le froid.

Il aime le froid de l’hiver autant que la chaleur des Madelinots. «C’est une autre réalité ici, tout est différent. C’est très beau, les gens sont très accueillants, c’est du bon monde. Mais ce qui m’inquiète, c’est les jeunes.»

Il aimerait en voir plus.

Il se souvient d’un soir de janvier, dans la tempête. «C’était l’hiver, ma voiture ne fonctionnait pas bien, j’ai dû m’arrêter, il était presque minuit. Il y a trois personnes qui se sont arrêtées pour m’aider. Le monde est charitable.»

On a encore, ici, le sens du collectif.

L’automne dernier, Ramiro a eu du renfort du Bénin, le père Pyrrhus Hervé Agonhossou a pris le relais de l’abbé Réjean Coulombe. Ensemble, ils s’occupent des huit paroisses de l’archipel, de Bassin à Grande-Entrée, une centaine de kilomètres entre les deux extrémités, et les tempêtes l’hiver.

Ramiro et son confrère ne chôment pas, les messes sont réparties sur plusieurs jours de la semaine, sauf les lundis et vendredis, où ils sont disponibles pour rencontrer les gens, aller les voir en résidences. «Je travaille en masse pour le Bon Dieu! Ici, on est occupés tout le temps, on fait ce qu’on peut.»

Il prie beaucoup.

Pour la fête des Acadiens jeudi, il y a eu la messe de l’Assomption sur la butte à la croix à Havre-Aubert, elle y a été érigée en 1811. C’est au pied de la colline où, à la fin du 18e siècle, a été construite la première chapelle.

Où officiaient, comme aujourd’hui, des prêtres venus d’ailleurs.

Venu de France en 1774, le premier curé missionnaire ne l’a d’ailleurs pas eu facile, avec une «église itinérante» qui couvrait les Îles, le Cap-Breton et le Nouveau-

Brunswick, avec ce que ça implique. Dans un texte écrit par Rose-Délima Gaudet en 1979, j’ai trouvé ces quelques mots de Thomas-

François Leroux, qui donnent une bonne idée de l’ambiance à l’époque. «J’ai eu beaucoup de tribulations. On m’a mis le pistolet sur la gorge. J’ai fait naufrage une fois. Je suis tombé à la mer dont j’ai été retiré n’ayant plus ni mouvement ni connaissance, en revenant de mes missions. Sans compter la faim et la soif, réduit à manger de la soupe à la vache marine [le morse], et encore elle était puante. Après tant de travaux, de peines et de fatigues, on cherche à me persécuter mal à propos. Dieu soit béni!»

Un Irlandais a pris le relais en 1784.

Presque 250 ans plus tard, Ramiro a répondu au même appel, celui d’assurer la survie de ces paroisses plantées en plein milieu du Golfe. «Les gens d’ici, ceux qui pratiquent encore, ils ont besoin de prêtres.»

Dieu a beau être partout, il lui faut de «bons diables» comme Ramiro.

Mylène Moisan

En direct des Îles: là où paissent les vaches

CHRONIQUE / L’île d’Entrée est une ironie, une île tout en lenteur qu’on visite en vitesse.

Et pourtant.

Ceux qui s’y rendent, généralement, décollent aussitôt débarqués du bateau vers la Big Hill, le sommet le plus élevé de l’archipel, d’où on a par temps clair une vue hallucinante sur l’horizon tout autour. On monte les 174 mètres, on prend quelques photos, on lunche et on redescend vers le bateau.

Comme si on en avait fait le tour.

Jarrett Quinn y est né il y a 44 ans, il y a passé son enfance, jusqu’à neuf ans. «C’était l’fun, vraiment, c’était un gros terrain de jeu. C’était un autre beat, tu partais le matin et tu revenais le soir, t’avais mangé tes trois repas, mais pas nécessairement chez vous. Quand t’es jeune, tu n’as pas l’impression que tu vis isolé.»

Tu vis tout court.

Ils étaient environ 175 à habiter l’île, ils sont aujourd’hui une soixantaine. «On était quatre de mon âge, on jouait tout le temps. Il y avait plus de monde de 20 à 40 ans, c’était extrêmement actif, il y avait du hockey, de la balle-molle, les Madelinots y allaient la fin de semaine.»

Il n’y a plus rien de tout ça aujourd’hui.

L’école a fermé en 2015.

Mais elle pourrait revivre autrement, Jarrett – avec d’autres – travaille fort pour lui donner une nouvelle vie. «On voudrait faire une salle communautaire, une cuisine collective, y déménager le musée qui est trop à l’étroit. On veut aussi en faire un point de services pour les gens.»

On, c’est le Conseil des anglophones de l’archipel, CAMI, Jarrett y est depuis janvier agent de développement. 

Il a fait installer des bancs de parc cet été, amélioré la signalisation, il offre des visites guidées pendant la semaine. Ce qu’il voudrait surtout, c’est que les gens ne viennent pas à la va-vite. «Le monde passe, débarque du bateau, monte la butte, puis repart. Mais il y a tellement plus que ça…»

Mylène Moisan

En direct des Îles: tous pour tous

CHRONIQUE / «Veut-on parler de tourisme? Dans le contexte actuel, on ne peut vouloir garder le touriste plus longtemps sur les îles, être plus courtois avec lui, lui fournir de meilleures accommodations et de meilleures possibilités d’amusement parce qu’il est quasi-inexistant et à la merci du service désuet de traversier.»

On est en janvier 1966.

Jean-Jacques Lefrançois concluait une série d’articles sur les Îles-de-la-Madeleine pour la Revue Desjardins, il faisait référence à un document rendu public un peu plus tôt, le cahier IX de L’Esquisse du Plan du Bureau d’aménagement de l’est du Québec (B.A.E.Q.), qui dressait un portrait de l’archipel.

Le portrait était plutôt sombre, il y était surtout question d’une économie exsangue reposant uniquement sur l’industrie de pêche, qui devait être repensée. «Les transports ne se feront jamais autrement que par mer et par air avec la terre ferme; la forêt ne sera jamais exploitable sur une base industrielle; les usines sont non-rentables parce que trop limitées. Les îles n’ont que la pêche en commun avec la Gaspésie et rien avec le Bas-Saint-Laurent si ce n’est la faiblesse de l’économie et, conséquemment, le haut taux de chômage et de bénéficiaires d’allocations d’assistance.»

La dèche, donc.

Et ça avait déjà été pire, les Madelinots ont longtemps été à la merci des seigneurs et des commerçants qui venaient ici s’enrichir avec les pêcheries des Îles, qu’ils échangeaient à des prix ridicules contre ce qui manquait sur l’archipel, c’est-à-dire à peu près tout, en s’assurant de maintenir les pêcheurs endettés.

On appelle ça de l’esclavage par la dette.

Et là, au début des années 30, les Madelinots en ont eu assez, ils se sont organisés en coopératives de pêcheurs pour s’enrichir ensemble au lieu d’enrichir les autres. Ils ont fait la même chose une dizaine d’années plus tard pour remplacer les magasins où ils allaient s’endetter, avec des coopératives de consommation.

Ils ont pris le contrôle de l’économie locale.

Ils ont donné à ces magasins de jolis noms, l’Unité, l’Éveil, l’Amitié, la Sociale, comme ils l’avaient fait avec les coops de pêcheurs, La Vaillante et l’Escouade. Ensemble, c’était l’Idéale fédérée.

La plupart des supermarchés sont encore des coops.

Chronique

En direct des îles: la vieillesse comme un bardeau

CHRONIQUE / -Pépé, regarde-moi! -Clic. Meggy Turbide a appuyé sur le bouton de l’appareil photo que ses parents lui avaient donné en cadeau, elle devait avoir sept, huit ans. «C’était mon premier appareil, c’était ma première photo. Je l’ai fait développer, je l’ai encore.» Et elle n’allait plus nulle part sans sa caméra. «Je posais tout.»

Elle a posé, posé, posé, a fait son primaire, son secondaire, est arrivée le jour où elle devait choisir ce qu’elle allait faire dans la vie. «La journée d’inscription au cégep a été la pire journée de ma vie. Je ne voulais pas partir à l’extérieur pour étudier et je ne trouvais aucun programme qui m’intéressait.»

Elle s’est inscrite au programme de base, a fait une journée.

Et pourtant, ce qu’elle devait faire crevait les yeux. «On aurait dit qu’être photographe aux Îles, ce n’était pas accessible, je pensais que ce n’était pas possible. Je suis allée voir le conseiller en orientation, il m’a posé des questions, je lui ai parlé de ce que j’aimais. Il m’a ouvert à ça.» 

Le déclic s’est fait.

Meggy a trouvé un cours de photographie à distance dans un collège de Montréal, a suivi un programme au cégep des Îles pour démarrer une entreprise. Elle a réussi à étudier sans sortir des Îles, nombreux sont ceux qui doivent s’exiler. Elle a d’abord et avant tout réussi à trouver un métier qu’elle aimait.

«À 18 ans, j’avais mon entreprise.»

Elle n’a jamais arrêté depuis, le bouche-à-oreille madelinot faisant son œuvre. Elle fait de tout, mariage, maternité, famille, portraits, avec souvent les Îles en arrière-plan, éclairées par le soleil de fin de journée.

Elle a aussi fait une exposition.

Vous imaginez tout de suite les photos, les caps rougis dans le soleil incandescent, la lune jetant un pont de lumière sur la mer.

Eh non.

Meggy a choisi de photographier 10 personnes âgées, des gens autour d’elle qu’elle connaissait, qu’elle a voulu immortaliser. «Les paysages, c’est moins ma force. Moi, c’est plus l’être humain. Je voulais des personnes normales qui n’avaient pas été dans les honneurs, des gens qui avaient travaillé toute leur vie.» 

Qui travaillent encore. «Il y en a un qui fait encore la pêche au homard, c’est notre voisin, il doit avoir 70 ans passés. Hier encore, je le voyais faire ses cages.»

Pour le printemps prochain.

À 24 ans, Meggy préfère la beauté des gens à celle des paysages. «À l’école, ma matière forte, c’était l’histoire. Mais je trouvais qu’on misait beaucoup sur la jeunesse, alors que c’est la vieillesse qui est importante. Vieillir, c’est un privilège. Et je trouve qu’on ne les valorise pas assez, on devrait plus les mettre en valeur.»

Elle aime bien cette citation d’Alphonse Karr : «ne pas honorer la vieillesse, c’est démolir la maison où on doit coucher le soir.»

Elle les honore à sa façon, avec sa caméra. Elle a eu l’idée de mettre en arrière-plan les couleurs de l’arc-en-ciel, pas en studio avec de grands panneaux et des lampes, elle allait les trouver où elles étaient aux Îles.

Sur les maisons.

Pas n’importe quelles maisons, celles en bardeaux de cèdre. «Le choix du bardeau est significatif. Il y en a partout aux Îles, il est fort, il résiste aux tempêtes et aux grands vents, comme les personnes âgées. […] Il y a une résilience chez les gens, peu importe les tempêtes, on se relève toujours.»

Le caractère se forge ici comme les caps.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Meggy a toujours écouté les plus vieux se raconter. «C’est l’fun de savoir d’où on vient, ça nous permet de mieux apprécier ce qu’on a.» Le 29 novembre, quand les Îles se sont retrouvées isolées après le bris d’un lien sous-marin, elle a pris la mesure de son insularité. Elle a écrit ceci sur Facebook : «Nous vivons la vraie vie d’insulaires. Celle de nos grands-parents. […] Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi proche des gens depuis que je suis coupée du monde.»

Une occasion rare.

Elle m’avait donné rendez-vous au Café de la Grave, où ses 10 portraits ont été exposés l’année dernière, avant de l’être à l’hôpital, où voir des personnes âgées tout sourire faisait le plus grand bien. 

Souriants et fiers. 

Mylène Moisan

En direct des Îles: avoir le temps, le prendre

CHRONIQUE / Si vous demandez l’heure à un Madelinot, il se peut qu’il vous réponde «ici, on n’a pas l’heure, on a le temps.»

Vous ne serez pas plus avancé.

Mais vous comprenez l’idée, pour profiter de la vie, il faut d’abord profiter du temps, et ce n’est pas tant d’en avoir qui compte, mais ce qu’on fait avec.

Jean-Guy Poirier, lui, fabrique des répliques de bateaux, des répliques à l’identique de frégates, de galions, de négriers. Il fait ça depuis une quarantaine d’années dans son sous-sol, certains diraient par temps perdu.

Je dirais par temps trouvé.

Il a eu l’idée en lisant — et en relisant — Voyage autour du monde de Bougainville. Il était fasciné par les aventures de l’explorateur, tout autant par le plan du bateau qui se trouvait dans le livre. Il a voulu le reproduire, en vrai, il devait avoir 33, 34 ans, n’avait jamais construit de bateau avant ça.

«J’ai commencé en 1978. C’est bizarre que j’aie pu continuer, parce que je n’étais pas patient…»

Parce que de la patience, il lui en a fallu, quand il se trompait, quand il devait tout recommencer. «J’en ai perdu du bois, sur le premier. Moins sur le deuxième, moins encore sur le troisième…»

Il en a fait 17.

Mylène Moisan

En direct des Îles: les bot’ à ouelle…

CHRONIQUE / Avant le moteur, il y avait les voiles. Et les rames, quand il ne ventait pas. «J’ai connu des pêcheurs qui pêchaient à la voile et, quand il y avait des étés de calme, ils devaient ramer pour y aller, ils passaient la journée à «giguer» la morue, et ils devaient ramer pour revenir…»

Et ils recommençaient le lendemain.

«La voile, c’était la misère.»

Normand Briand, qui fait partie de ma belle-famille, a travaillé pendant 30 ans pour la Garde côtière, et il fait de la voile autour des Îles depuis qu’il est jeune. Il a eu son premier voilier à 14 ans, le Astérix, en plywood. «Je l’avais acheté 50 $, je me suis amusé deux ans avec ça, je suis allé de Havre-Aubert à Grande-Entrée…»

C’était il y a presque 50 ans. «J’étais hardi!»

Jusque-là, les bateaux à voile — qu’on appelle ici un bot’ à ouelle — avaient disparu avec l’arrivée du moteur, ce fameux moteur à un cylindre baptisé «tocotoc» à cause du bruit qu’il faisait. Les pêcheurs ont vite troqué la voilure pour la machine. «Et on dit que quand ils ont mis des moteurs, il a recommencé à venter…»

On dit aussi, «ne crois rien de ce que tu entends, et la moitié de ce que tu vois».

Libérés de leur dépendance à Éole, les pêcheurs ont abandonné les voiles comme une délivrance, jamais il ne leur est passé par la tête à l’époque qu’on puisse s’amuser sur l’eau avec ce maudit gréement.

C’était un bon débarras.

Il a fallu attendre le début des années 70. «Les premiers qui ont commencé à faire de la voile, c’est Gilbert Cormier et Albert Delaney, ils se sont fait construire des bateaux identiques, des 30 pieds, par Léo Leblanc», dont l’entreprise a été reprise par son fils Camil, puis par son petit-fils Jean-Félix.

Normand s’est joint à eux quelques années plus tard. «On était une communauté d’une dizaine au début.»

À faire de la voile par plaisir.

Au fil des années, le nombre d’adeptes de la voile a augmenté, jusqu’à une cinquantaine aujourd’hui sur l’archipel. Ce qui est peu sur une population de 12 000 personnes, entourées de mer et de vent. Il n’y a qu’à arpenter les quais pour voir que le bateau, ici, c’est d’abord pour pêcher.

Et qui connaît les Îles sait qu’on ne s’y aventure pas comme sur un lac, il y a eu entre 700 et 1000 naufrages autour de l’archipel. 

N’empêche, chaque année, des voiliers venus d’ailleurs viennent accoster ici, les rares touristes à ne pas débarquer de l’avion ou du traversier. La plupart se sont d’abord rendus à Rivière-au-Renard en Gaspésie, d’où ils ont entrepris la traversée du golfe vers les Îles, au moins 20 heures de navigation en continu.

«Entre les deux, il y a le banc des orphelins, on ne l’appelle pas comme ça pour rien…» La mer a toujours le dernier mot.

Il en a sorti plus d’un du pétrin pendant ses années à la Garde côtière. Une famille entre autres, qui était à 10 milles de l’Île Brion, à bout de forces. «Je leur ai dit où ils pouvaient aller s’ancrer pour se reposer avant de repartir.» En 30 ans, il en a vu de toutes sortes. «Il y en a qui auraient mieux fait de rester chez eux…»

Mais pour ceux qui arrivent, la traversée en vaut la peine. Ils sont quelques-uns à être amarrés autour des Îles, venus de Portneuf, de Rimouski, de Québec. De ceux-là, un bateau dont je vous ai déjà parlé, le Jamia, élégante goélette américaine construite en 1936, amoureusement restaurée.

Jean-Patrick Laflamme et Stéphanie Bleau ont mis 10 ans à lui redonner l’allure qu’elle avait à l’époque.

Pour leur premier voyage, ils ont mis le cap vers l’archipel, ils sont arrivés au quai de L’Étang-du-Nord où leur voilier, attaché entre deux bateaux de pêche, ne passe pas inaperçu. «Il y a eu du bouche-à-oreille par les gens des Îles qu’on connait, ils en ont entendu parler et ils passent nous voir. Ils nous disent je suis le père d’Untel, la mère d’Untel… on se sent un peu de la famille, c’est spécial.»

Chronique

En direct des îles: des souvenirs heureux

CHRONIQUE / Déjà un mois que je vous écris des Îles-de-la-Madeleine, que je vous raconte des histoires et des palabres, que je vous parle de «mes îles», que je fréquente depuis 15 ans. Depuis un mois, vous m’écrivez aussi. Vous me parlez de «vos îles», où vous êtes né ou avec lesquelles vous êtes tombé en amour, où vous avez vos habitudes. Et vos souvenirs. Voici, dans le désordre, certains messages que j’ai reçus et que j’ai eu le goût de partager avec vous, tout simplement.

Le pilote s’amuse

Du haut des airs, l’archipel a la forme d’un hameçon accroché à la mer, Michel a pu l’observer de tous les côtés. «Durant presque 15 ans lorsque je pilotais pour feu Inter-Canadien, j’ai fait souvent le trajet vers les Îles et, quand la météo s’y prêtait, je faisais un grand circuit avant d’atterrir pour permettre aux passagers d’apprécier le paysage… mais je me gâtais moi-même! Plus tard, avec mon travail chez Air Transat, je ne faisais que survoler ces îles que j’aime tant et encore là, je faisais une adresse aux passagers «à votre gauche vous pouvez admirer les Îles-de-la-Madeleine»…»

Je vous inclus une rare photo des îles d’un bout à l’autre.