Mylène Moisan

Pis, à part de ça?

CHRONIQUE / À travers les histoires que j’écris, je reçois à l’occasion des nouvelles de ceux dont je vous ai déjà parlé. De bonnes et de moins bonnes, c’est la vie.

- La magie de Noël

Il y a 10 jours, je vous parlais de Françoise (nom fictif), surtout de son appartement qui était totalement encombré, de déchets surtout. Tellement qu’elle ne pouvait plus utiliser sa cuisine depuis cet été. Elle avait perdu lentement le contrôle, savait ce qu’il fallait faire pour le reprendre. 

Une femme a été touchée par son histoire, parce qu’elle avait vécu exactement la même chose avec sa fille. Elle lui a offert ses bras. Et son temps. Les deux femmes se sont attelées à la tâche jeudi.

Françoise m’a écrit à la fin de la journée. «Tous les déchets sont sortis. Toute la vaisselle est lavée. Tous les vêtements sont dans des sacs divisés et triés prêts pour la lessive. Salle de bain dégagée. [Cette femme] est une perle, un ange, un joyau. Elle me comprend. [...] On rit tellement tout en travaillant. Elle m’a dit que j’étais une personne très attachante. Elle aussi. [...] Nous nous voyons encore dans la semaine prochaine pour mon chez-moi. Je me suis donné un délai. Celui-ci est de terminer de désencombrer mon chez-moi de A à Z d’ici la fin janvier et comme c’est parti, c’est dans le très possible. Brûlée ce soir, je serai au lit tôt. Je peux dire qu’une fois dans ma vie, j’ai connu la magie de Noël.»

Et, pour la première fois, elle a pu sortir de sa boîte et installer son beau sapin qui attendait ce moment-là depuis cinq ans.

- Des chats qui ont un toit

Octobre 2013, je vous parlais d’Andrée Juneau, qui travaillait pour contrer la prolifération des chats errants de la ville de Québec en les stérilisant. «Il faut contrôler le problème pendant qu’on peut encore le faire», plaidait calmement Andrée, attablée dans sa belle salle à manger, en flattant Gros Farino, un de ces chats qu’elle a adoptés. 

Quatre ans plus tard, la Ville de Québec se fait toujours tirer l’oreille. Et les chats continuent à se multiplier. L’organisme qu’elle a mis sur pied en 2011 avec cinq autres femmes, Mouvement chats errants, continue donc de chercher des familles d’accueil aux pauvres bêtes qui sont trouvées dans les rues et ruelles, souvent en piteux état. 

En six ans, ce sont 370 chats qui ont un toit, qui ont à manger tous les jours. 

Derrière chaque adoption, il y a une histoire. Andrée m’a raconté celle-ci le mois dernier. «Nous avons apporté une aide concrète à un homme vivant seul qui tentait depuis des années de trouver une solution pour une colonie de neuf chats errants qui se tenaient dans sa cour. Nous avons réussi à capturer les chats un à un, nous les avons fait vacciner, vermifuger et stériliser. 

Le monsieur a ainsi pu les garder à l’intérieur, le temps de les socialiser et de les faire adopter. Il a financé le coût de tous ces soins tellement il était heureux d’avoir de l’aide, car cela le faisait beaucoup souffrir de les voir ainsi.

Cet exemple illustre bien l’impuissance et la compassion  de bien des gens face à la souffrance animalière et leur détermination à faire partie de la solution! À travers les chats, nous contribuons aussi parfois à soulager de la détresse humaine…»

Mylène Moisan

Les matins de Madeleine

CHRONIQUE / «J’ai des personnes âgées dans mes clients. J’en fais un peu plus pour eux, je vais leur porter le journal à la porte, je dégage la galerie, je mets les poubelles au chemin.»

Madeleine Martel aura 80 ans dans une semaine.

Elle livre Le Soleil à Grondines tous les matins depuis presque
20 ans, beau temps, mauvais temps. «L’hiver, j’aime mieux le froid que le temps doux, ça glisse moins. Et je suis bien habillée, j’ai une suit deux pièces et un gros chapeau de poil! Le pire, je trouve, c’est quand il y a du verglas.» Elle enfile ses crampons sur ses bottes, agrippe ses bâtons de marche et part, ses journaux sous le bras. Madeleine a une douzaine de clients, de chaque côté de chez elle.

- Ça vous prend combien de temps?

- Ça dépend.

- Ça dépend de quoi?

- Si je jase...

Si elle ne rencontre personne, ça lui prend 25 minutes. Mais ça n’arrive pratiquement jamais. Ça fait partie de son plaisir, piquer une jasette avec ceux qui sont debout quand elle passe. Elle finit toujours par la même cliente, arrête souvent prendre un café, avant de poursuivre sa journée.

Sur sa route, elle s’arrête parfois pour s’occuper du chat d’un voisin parti en voyage, «j’arrose les plantes tant qu’à être là...» Une fois par semaine, elle entre à l’église au retour pour passer le balai et pour changer les lampions. «Et je sonne les cloches quand il y a un décès.»

Elle se lève entre 5h et 6h. «Je vois le lever du soleil... Je me suis toujours levée de bonne heure. Quand mon mari est décédé en 1997, ça ne me tentait plus de me lever, j’avais de la misère à me partir le matin...»

Elle se laissait un peu aller.

En 1999, le jeune camelot a pris sa «retraite», il avait 15 ans. «J’ai dit à la blague, s’ils ne trouvent pas de remplaçant, je vais le passer, moi, le journal! Et finalement, je me suis prise au sérieux... Je n’ai plus le choix de me lever le matin, sept jours sur sept, ça me donne de la motivation.»

Et un beau prétexte pour sortir et bouger.

Ce sont deux de ses filles qui m’ont écrit pour me parler de leur mère qui est l’exemple parfait que l’âge est un concept bien relatif. Quand elle est chez elle, elle va sur le Web, elle suit les bateaux qui sillonnent les océans. «Avec MarineTraffic, je vais partout! Il paraît qu’on peut suivre aussi les avions!»

Elle note tous les jours l’heure à laquelle le soleil se lève et se couche, compile les heures d’ensoleillement. «Depuis une semaine, on a perdu sept minutes le matin!»

En presque 20 ans, elle s’est arrêtée une fois à cause d’un poignet cassé, jamais pour un rhume ou une grippe. «Je n’attrape pas ça, moi!» lance la charmante dame dans un éclat de rire.  Les seules fois où elle a pris congé, en se faisant bien sûr remplacer, c’est pour chausser ses bottes de sept lieues, dont elle a joliment usé la semelle. 

- Vous avez voyagé?

- Oh mon Dieu, oui! J’ai tout ça par écrit, chez nous...

- Où êtes-vous allée?

- En Europe, en Chine, en Russie, en Polynésie, en Norvège, Alaska, Tunisie, Grèce... En Chine, c’était en 2008, quand il y a eu le gros tremblement de terre!

Elle a rangé son baluchon depuis quelques années, son dernier voyage remonte à «il y a deux ou trois ans. Je suis allée passer juste une semaine au Mexique.» Comme si, par rapport aux autres voyages, celui-là ne comptait pas.

L’été, elle continue à faire son jardin, «qui est plus petit qu’avant», elle y cultive «des tomates, des patates, des piments et des fèves. Des fèves, j’en donne à mes petites madames qui faisaient un jardin avant, mais qui n’en font plus.»

À Noël, elle remet une carte personnalisée à tous ses clients. «Mais je ne mets pas l’enveloppe qu’ils nous donnent pour le pourboire... je ne fais pas ça pour la paye!» Pour le plaisir, simplement. 

«Quand je reviens chez moi, je me sens bien. J’ai un sentiment de satisfaction, surtout quand j’ai jasé...

Chronique

Ça commence par un papier

CHRONIQUE / Françoise* aimerait beaucoup installer son sapin chez elle avant Noël. Elle en a un beau, «avec des petits poils blancs et des paillettes de couleur», elle l’a reçu en cadeau il y a cinq ans.

Il est encore dans sa boîte.

Elle n’a pas de place pour le mettre, pas un pouce carré, le sol et les meubles de son logement sont enterrés. Par des déchets surtout. «C’est de l’encombrement extrême», me résume Françoise, tirée à quatre épingles. 

Elle m’a donné rendez-vous chez elle pour que je voie l’état des lieux. Je voulais y faire l’entrevue, impossible. 

Nulle part pour s’assoir, ni même pour poser le pied.

Françoise a accepté de me raconter son histoire parce qu’elle n’est pas la seule à souffrir de «déficience organisationnelle». Elle est un cas sévère, «mais il y a pire encore». Cette désorganisation a un point de bascule. «C’est souvent causé par un événement précis, par un deuil, par une maladie, même par une naissance.» 

Françoise, elle, est retournée aux études à temps plein il y a 10 ans. «C’est là que ça a commencé pour moi. Je passais toutes mes journées à l’école, du matin au soir, je faisais mes travaux là-bas... C’est à ce moment-là que j’ai commencé à perdre le contrôle.» Graduellement. «Ça commence par un papier qu’on jette par terre, par un verre qu’on ne ramasse pas, par la vaisselle qu’on ne fait plus.»

Jusqu’à ce qu’on ne voie plus le plancher, littéralement.

Françoise ne cuisine plus du tout depuis le mois de juin, sa cuisine est complètement encombrée. «Je mange des plats tout faits et du poulet Fusée.» Du comptoir et de l’évier, on ne voit qu’émerger le robinet. Dans sa chambre, la moitié de son lit lui sert de bureau, elle dort sur l’autre moitié. 

Au salon, seule une petite partie du sofa est dégagée.

Elle ne peut même pas allumer la bougie «qui sent Noël» sur la table. «Elle est enterrée. Ça serait dangereux pour le feu!»

Depuis que l’entreprise pour laquelle elle travaillait a fait faillite au début de l’année, la désorganisation est plus grande encore. «Je n’ai plus d’horaire, je n’ai pas de routine. Je dors à n’importe quelle heure, je mange n’importe quand. Pour les deux dernières journées, j’ai dormi deux heures.»

Ce qu’elle fait pendant ce temps? «Je fais des recherches sur l’ordinateur. Je lis aussi énormément.» Et tu lis quoi? «Je lis tout ce que je trouve sur le désencombrement. Et sur la procrastination. Je sais tout sur le sujet, je sais ce qu’il faut faire. Il faut changer ses habitudes de vie.»

Plus facile à dire qu’à faire. «C’est long de prendre de nouvelles habitudes. Plus c’est encombré, plus on est dépassés par l’ampleur d’où on est rendus. On fige devant ce qui est à faire.»

Et elle est seule. «Il n’y a aucune ressource pour nous aider.»

Elle sait quoi faire, reste à le faire. «Je dois commencer par libérer la cuisine, c’est ça la priorité. Je dois en faire un peu tous les jours. Je dois identifier des zones et libérer les zones une à la fois.» Elle s’est fixé l’objectif du 23 décembre pour installer son sapin de Noël. «C’est possible. Si je donne un coup, disons, de cinq heures pour dégager le plus gros, je vais pouvoir le faire. Mais, pour vraiment changer mes habitudes, pour me faire de nouvelles routines, c’est six ou huit mois...»

Françoise n’a pas toujours été comme ça. Elle s’est laissée traîner quand elle était ado, et «une fois, quand j’étais adulte, pendant une période difficile. Pour le reste, j’arrivais quand même à être assez ordonnée, je faisais mon ménage le samedi, je me ramassais au fur et à mesure.»

Jusqu’à ce qu’elle bascule.

Elle est membre d’un groupe fermé sur Facebook où quelques milliers de personnes partagent leur difficulté à désencombrer leur intérieur. Ils se donnent des trucs, s’encouragent. «C’est mon plus gros obstacle à vie. Être organisé, ce n’est pas juste de belles boîtes, c’est d’apprendre à changer ses habitudes.»

De reprendre le contrôle sur sa vie. «Là, je suis vraiment déterminée. Je me suis donné des objectifs, j’ai plein de projets. Tu sais, quand ta maison est comme ça, quand tu es dans l’encombrement, tous tes projets sont repoussés. Et il y a une lourdeur à vivre sept jours sur sept là-dedans...»

Quand on s’est quittées, elle m’a promis de m’envoyer une photo du sapin, installé dans son salon.

Et de sa chandelle qui sent Noël.  

* Nom fictif

***

FAIRE PLACE NETTE

Jocelyne Vien est organisatrice, elle gagne sa vie à aider les autres à désencombrer leur maison. Elle fait un peu de tout, elle aide des personnes âgées à «casser maison», d’autres à vider une pièce «débarras».

Ou d’autres qui, comme Françoise*, sont dans l’encombrement extrême.

«Le Québec est plein de gens qui sont encombrés, à différents degrés. Je trouve ça dommage que ce soit tabou. Il ne faut pas avoir honte de ça. Il y a des gens qui sont dans la surconsommation. Les bonnes recettes de Ricardo, c’est bien, mais ça prend plein d’affaires pour les faire. Les graines de ci, les graines de ça, c’est bien, mais il faut les mettre quelque part.

Résultat: on accumule.

Quand la situation devient critique, le téléphone de Jocelyne sonne. «On m’appelle, par exemple, quand la femme de ménage ne veut plus venir...»

Ou quand on veut faire une chambre au sous-sol pour l’ado.

Elle se souvient d’une personne âgée chez qui elle est allée. «L’homme était dans l’encombrement total. Il y avait une intervenante qui est passée quand j’étais là, elle était venue pour lui expliquer comment se déplacer avec sa marchette, comment passer du lit au fauteuil entre autres. Je lui ai demandé “allez-vous faire quelque chose pour l’état des lieux?” Elle m’a répondu qu’elle était ici pour la marchette...»

Pour Jocelyne, l’ordre est une seconde nature. Ce n’est pas le cas de tout le monde. «L’armoire à plats Tupperware peut être un bon indicateur! Ou le tiroir de tuques aussi... On peut aussi regarder du côté de l’atelier, du fond du sous-sol, du cabanon. Des fois, ça va jusqu’au point où les gens n’osent plus y aller...»

La solution? La discipline. Pour aider M. et Mme Tout-le-Monde, Jocelyne a créé son entreprise, Zone Atlantis, spécialisée dans le désencombrement et le laisser-aller. «Souvent, c’est une question de se départir de certains objets qu’on garde. Il faut être capable de faire un tri. Il faut ramener à la maison la discipline qu’on a au travail, faire les choses dans un certain ordre.»

C’est tout simple. Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place.

* Nom fictif

***

QUELQUES CHIFFRES

300 000 objets en moyenne dans une maison

La superficie des maisons a triplé en 50 ans

3,1 % des enfants vivent en Amérique et possèdent 40 % des jouets

La femme moyenne possède 30 ensembles vestimentaires

93 % des adolescentes ont le magasinage comme passe temps préféré

Une femme passe en moyenne huit ans de sa vie à magasiner

Source: site Carnet des simplicitaires, citant le blogue Becoming minimalist de Joshua Becker. Les statistiques sont tirées d’études américaines, mais peuvent donner une idée de la réalité canadienne.

Chronique

Les amitiés véritables

CHRONIQUE / De tous vos amis Facebook, combien pouvez-vous en appeler en pleine nuit si vous avez besoin de parler à quelqu’un?

Un ou deux?

Voyez, c’est mon baromètre de l’amitié, pouvoir tirer une personne de son sommeil en sachant qu’elle va nous écouter. En sachant que ça va dans les deux sens, que l’autre aussi peut appeler n’importe quand.

Ça et pouvoir pleurer.

Je vous racontais dimanche l’histoire de Pierre et d’Errol, qui se sont connus dans un quartier ouvrier de Port-Alfred, à cinq ans, qui ne se sont jamais perdus de vue. Ils ont fêté, en août, 60 ans d’amitié.

Ils ne sont pas seuls.

J’ai reçu des dizaines de courriels de vieilles amitiés qui résistent aux années et aux intempéries. Chantale m’a écrit, elle avait à peine 10 mois quand Linda est née. «Lorsque j’ai commencé à parler et marcher, je disais à ma mère que je voulais aller voir “le bébé”. Le bébé, c’est ma grande amie, on était des voisines.»

Le bébé l’a aidée à passer au travers de moments difficiles. Elles se parlent souvent, traversent le Parc quand elles ont le goût de se voir.

Louis, lui, en est à un demi-siècle d’amitié. «En 1965, quand j’étudiais au collège classique Saint-Marie, sur la rue Bleury, je travaillais comme placier à la Place des Arts, toute nouvelle à l’époque. Au temps de l’Expo 67, nous étions plus de 150 étudiants à y travailler. Mardi prochain, je retrouve mes amis de l’époque pour le dîner. On se retrouve presque chaque mois et ça fait plus de 50 ans que ça dure... C’est le nœud le plus solide de mon câblage vital!»

Et pourtant, on parle peu d’amitié, de la vraie affaire. Dans un rapport publié en février 2016 par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) à partir de données de Statistiques Canada, on apprend — on s’en doutait un peu — que plus on a d’amis proches, plus on aime sa vie. On parle ici du distillat des amis Facebook, quand s’évaporent les simples connaissances.

De vrais amis.

Voici la définition de l’ISQ. «Les amis proches sont [...] des individus avec qui nous ne sommes pas apparentés, mais avec qui nous sommes à l’aise, à qui nous pouvons dire ce que nous pensons et à qui nous pouvons demander de l’aide. Ces relations sont envisagées comme des liens forts permettant du soutien émotif, de la compagnie, de l’aide financière d’urgence et de la réciprocité.»

Ado, je transcrivais sur des feuilles que j’affichais dans ma chambre des phrases que je glanais ici et là. Il y avait celle-ci : «Les amis, c’est comme les taxis, on n’en trouve plus quand le temps est à l’orage.»

Et celle-là, qui n’a rien à voir avec l’amitié : «Combien de gens qui rêvent d’éternité ne savent pas quoi faire un dimanche quand il pleut?»

Je l’aime bien.

Remarquez, un dimanche pluvieux passe plus vite avec un ami. Et ce que nous apprenait aussi l’Institut de la statistique du Québec, c’est que 9 % des hommes disent n’avoir aucun ami, contre 7 % pour les femmes. Et le nombre d’amis décroît avec l’âge, plus rapidement chez les messieurs.

Après 65 ans, une personne sur cinq n’a pas d’amis. 

Comme cet homme qui m’a raconté dimanche qu’il aimerait tellement en avoir un. La soixantaine avancée, il se retrouve seul aujourd’hui, avec aucun ami proche à qui se confier, avec qui se rappeler des souvenirs. 

Avec qui rire non plus.

Sans surprise, on constate que trois amitiés sur quatre sont entretenues sur les réseaux sociaux, mais quand même, autour du tiers sont faites de contacts en chair et en os. Chez les jeunes, l’école est un incubateur important de l’amitié, qui trouve son prolongement dans le virtuel. 

Ou en «vrai».

Comme Errol et Pierre, qui ont fait leur primaire et leur secondaire ensemble, et qui ont entretenu leur amitié après.

Parce que l’amitié, ça s’entretient.

C’est aussi l’histoire de Marcel, qui a connu Jean et Roger quand ils étaient des «ti-culs de Rosemont», à Montréal. Marcel m’a écrit quelques mots dimanche, il m’a envoyé un égoportrait de lui avec ses deux amis, pour me dire qu’ils en sont à 75 ans d’amitié. 

Des vieux chums, au propre et au figuré.

On pourrait dire qu’ils fêtent leur amitié d’albâtre, comme si c’était des noces. Pas juste pour la blancheur de leurs cheveux, mais pour la longévité de cette pierre dont on a retrouvé des sculptures datant de 4000 ans avant notre ère. Une pierre qui se façonne bien, qui résiste au temps.

Et qui, quand on prend le temps qu’il faut pour la polir, brille comme le marbre.

Mylène Moisan

«Trop compliqué» d’embaucher des Françaises

CHRONIQUE / Les besoins en infirmières sont criants, là n’est pas la question. Ainsi, même si le Centre hospitalier universitaire de Québec calcule qu’il aura besoin de 350 à 400 infirmières au cours de l’année, il n’embauche plus à l’étranger.

«C’est trop compliqué», laisse tomber Geneviève Dupuis, porte-parole du CHU de Québec-Université Laval, qui comprend tous les hôpitaux de la ville à l’exception de l’hôpital Laval. «Les règles d’immigration et les règles syndicales sont complexes. Et ça coûte cher, au moins 5000 $ par infirmière.»

On a donc décidé de tirer un trait sur cette option. «Nous ne faisons plus de mission de recrutement à l’étranger depuis quelques années. On a déjà participé, et ça n’a pas toujours été de bonnes expériences.»

Pour embaucher une infirmière de l’étranger, un hôpital doit d’abord lui offrir un stage rémunéré de 75 jours en soins aigus, une exigence de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec. Le stage doit être assorti d’une garantie d’emploi. «Même si ça ne fait pas l’affaire, on est obligés de l’engager.»

On préfère donc fermer la porte à tout le monde. «On aime mieux ne pas faire miroiter d’emplois.»

Pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique, la province cherche activement des infirmières par l’entremise de Recrutement Santé Québec, qui se trouvait justement à Paris à la fin novembre pour convaincre des candidates de venir prêter main-forte aux travailleurs de la santé.

Ce qui ne semble pas être clair, c’est qu’on n’embauche pas partout.

Comme au CHU.

Justine Testeart l’a appris à ses dépens. Je vous parlais d’elle mercredi, elle est débarquée à Québec il y a deux mois avec son mari et ses six ans d’expérience comme infirmière, convaincue qu’elle serait embauchée tout de suite. Toutes ses démarches, jusqu’ici, se sont soldées par une fin de non-recevoir.

Elle se tourne maintenant vers Charlevoix, où le CIUSSS de la capitale nationale embauche des infirmières de France. «Oui, on en des besoins, on compte en embaucher cinq pour 2018», précise la porte-parole du CIUSSS, Annie Ouellet. Les candidates retenues auront un stage professionnel de 75 jours, tel que requis.

Elles seront contactées la semaine prochaine.

À l’hôpital Laval, amoureusement rebaptisé Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, on est aussi preneur. À l’exception d’une parenthèse entre 2014 et 2016, où les besoins étaient comblés, l’établissement a embauché une cinquantaine d’infirmières françaises depuis 2006.

Cet été, l’hôpital a demandé à Recrutement Santé Québec de lui trouver huit infirmières françaises, cinq candidates ont été dénichées, plus d’une candidate qui a approché directement l’IUCPQ. Ce seront donc six nouvelles infirmières qui pourront bientôt prêter main-forte aux équipes en place.

Le profil des infirmières doit évidemment correspondre à la mission de l’hôpital, précise Joël Clément aux relations médias. «Comme nous sommes un centre tertiaire ultraspécialisé, nos critères de sélection ainsi que nos exigences de formation sont très élevés.»

Au CHUQ, on s’en tient aux candidates canadiennes et québécoises. «Les stages des étudiantes d’ici ne sont pas rémunérés, alors qu’il faut rémunérer celui des candidates qui viennent de l’étranger. Et il y a aussi toutes les règles de l’immigration. C’est à l’employeur de payer pour le renouvellement du permis de travail quand il vient à échéance. C’est extrêmement complexe.»

On lève donc le nez sur des renforts, qui seraient  bienvenus. «Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de besoins», insiste Geneviève Dupuis, qui calcule que, pour l’année qui vient, «il pourrait y avoir entre 350 et 400 postes disponibles. Nous faisons beaucoup d’efforts pour recruter, nous sommes attractifs, on a une centaine d’infirmières qui doivent se joindre à nous en janvier.»

Si la filière française est fermée depuis deux ans pour les infirmières, elle reste toutefois ouverte pour d’autres postes à combler. «Ça nous arrive d’embaucher des pathologistes, des ingénieurs.»

Avec les mêmes règles d’immigration. 

Des règles jugées trop complexes quand il s’agit des infirmières. «Les stages, c’est extrêmement complexe, a insisté plusieurs fois Geneviève Dupuis. Ça devient très difficile de recruter comme ça.»

Chronique

Infirmière cherche emploi désespérément

CHRONIQUE / Quand Justine Testaert a visité le Salon de l’emploi de Paris, son regard a été attiré par une publicité du Québec.

On recrutait.

Justine est infirmière en France depuis six ans, on lui a dit qu’il manquait cruellement d’infirmières, qu’elle serait embauchée tout de suite. «Dans un autre événement, il y avait un kiosque du Québec, on m’a dit : “Pas de problème, vous allez avoir du travail!”» Elle allait voir sur Internet, voyait bien qu’on s’arrachait les travailleurs de la santé.

Elle est partie avec cette idée-là, elle en a parlé à son mari qui se disait, lui aussi, qu’il arriverait à dénicher un boulot avec sa maîtrise en développement de réseau commercial, son expérience en gestion et comme directeur des ventes.

Ne lui manquait qu’un permis de travail.

Elle s’est inscrite au programme fédéral de «permis vacances-­travail» qui fonctionne par tirage au sort, son nom est sorti. Elle a aussi fait les démarches à distance auprès de l’Ordre des infirmières, a rempli la paperasse et payé les 800 $ requis. Elle est inscrite en bonne et due forme depuis le 12 octobre. 

Maximilien et elle ont laissé leur emploi, ils ont tout vendu, déterminés à venir faire leur vie de ce côté-ci de l’Atlantique. «De là-bas, la communication que nous recevons est qu’il y a du travail ici, qu’il manque de main-d’œuvre», insiste Maximilien Ménard.

Pourquoi Québec? «J’ai habité ici à l’âge de 12, 13 ans avec mes parents, explique Justine. J’en ai gardé un très bon souvenir.»

Ils sont débarqués en ville le 5 octobre, «il y a deux mois exactement», sûrs de trouver rapidement du travail. «Nous avons galéré, d’abord juste pour arriver à comprendre comment ça marche. Nous sommes encore au point zéro», déplore Maximilien, qui a envoyé 200 CV depuis.

Des employeurs ont levé la main, mais l’ont baissé tout de suite quand ils ont su qu’il n’avait pas de permis de travail. En plus des quelques milliers de dollars à débourser, une entreprise qui veut l’embaucher doit démontrer avoir tenté en vain de trouver un candidat québécois, démarche qui peut prendre jusqu’à six mois.

Il continue à envoyer des CV.

En arrivant, Justine a appris qu’elle devait d’abord effectuer un stage de 75 jours pour obtenir son droit de pratique. Elle a donc contacté le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale, on lui a répondu ceci: «Nous vous remercions de l’intérêt manifesté pour faire un stage à notre institution. Actuellement, il nous est impossible de répondre à votre demande. Depuis le 21 février 2015, le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration du Canada exige de nouvelles dispositions de la part des employeurs canadiens qui accueillent des étudiants étrangers. En raison de ces nouvelles dispositions, nous vous informons qu’un moratoire a été imposé à compter du 1er septembre 2015, et ce, pour une période indéterminée. 

Nous sommes sincèrement désolés qu’il en soit ainsi et vous prions d’agréer, Madame, l’expression de nos sentiments distinguées [sic].»

Le moral de Justine en a pris un coup. Elle s’est trouvé un boulot comme vendeuse pour avoir un revenu, en attendant.

La situation a d’ailleurs été dénoncée l’année dernière par l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) dans un mémoire déposé en commission parlementaire. L’Ordre calculait que le Québec se privait de 400 infirmières par année qui, comme Justine, étaient prêtes à travailler.

Et à qui on avait fait miroiter la promesse d’un emploi.

Justine ne baisse pas les bras. «J’ai commencé à faire des démarches pour le Saguenay et pour Charlevoix. On m’a dit que j’aurais peut-être des chances pour un stage dans Charlevoix. Ça fait trois semaines que je les ai contactés, je n’ai toujours pas de nouvelles. Si rien ne se passe, il va falloir se tourner vers Montréal.»

Ils aimeraient mieux ne pas aller à Montréal.

J’ai appelé le CIUSSS pour en savoir plus sur ce mystérieux moratoire et pour savoir pourquoi on levait le nez sur une infirmière formée, motivée, avec six années d’expérience dans différentes unités. 

La responsable des communications, Annie Ouellet, m’a expliqué que le stage de 75 jours doit être effectué en soins aigus et que, à Québec, ce sont les hôpitaux qui ont la responsabilité de ses soins. Le CIUSSS ne s’occupe que d’un hôpital, celui de Charlevoix, et il n’y aurait pas de moratoire. «Au contraire, on est présentement en processus de sélection pour les entrevues. On a des besoins!»

Le téléphone de Justine sonnera peut-être bientôt.

Au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec, il a été impossible d’en savoir davantage.

Le temps presse. Le permis de Justine a une durée limitée, tout comme le visa de touriste de Maximilien. Pour qu’il puisse obtenir son «visa ouvert», elle doit travailler comme infirmière, une affaire de catégorie d’emplois. «Je ne sais même pas si le stage sera compté comme un emploi. On risque d’être hors délais pour Maximilien.»

Fascinante bureaucratie.

Vous en voulez une meilleure? Justine a contacté la semaine dernière l’organisme Recrutement Santé Québec, dont la mission est précisément de recruter des travailleurs de l’étranger pour pallier la pénurie au Québec. «Je les ai appelés pour pouvoir parler à quelqu’un, pour savoir ce que je pouvais faire. On m’a répondu que les recruteurs étaient en mission à Paris pour trouver des candidats...»

Mylène Moisan

Comme une fausse note

CHRONIQUE / C’est une des premières photos qu’on remarque en entrant chez Yves Michaud, elle est en noir et blanc, on le voit avec René Lévesque. Les deux hommes sont accoudés, les yeux rivés sur on-ne-sait-pas-quoi.

«On regarde un petit moniteur.»

Sur l’écran, Charles de Gaulle au balcon de l’hôtel de ville de Montréal. «Il faisait son discours. Et là, ils prononcent ces mots.» Yves Michaud imite la voix grave du général. Et son intonation. «Vive le Québec. Vive le Québec... libre!»

La photo a été prise à ce moment-là. 

C’était le 24 juillet 1967, Yves Michaud et René Lévesque sont tous les deux députés libéraux, dans l’opposition, Daniel Johnson père dirige le Québec. L’Union nationale est au pouvoir. «Quand de Gaulle a dit ça, Ti-poil s’est retourné vers moi et il m’a dit, «baptême qu’il va vite...»

On connait la suite de l’histoire.

Michaud m’a invitée à aller le rencontrer il y a deux semaines quand j’ai écrit sur cette nouvelle pétition lancée pour l’affaire qui porte son nom. Pour mémoire, en décembre 2000, l’Assemblée nationale du Québec a adopté une motion de blâme à son endroit pour des propos antisémites qu’il n’a pas tenus.

Michaud voulait se présenter pour le PQ dans Mercier, Lucien Bouchard lui a donné un coup de Jarnac

Il l’a mis K.-O.

Dix-sept ans plus tard, l’avocat à la retraite Pierre Cloutier a lancé, par l’entremise du péquiste Maka Kotto, une pétition pour que la Commission parlementaire des institutions soit saisie du dossier. Les tribunaux ont refusé de le faire, invoquant la séparation des pouvoirs.

En trois semaines, plus de 3500 personnes ont signé la pétition*.

Yves Michaud m’a invitée par courriel, avec la verve qu’on lui connait. «Si d’aventure il vous arrivait de gagner le village montréalais, grande serait ma joie et celle de ma femme Monique qui m’endure depuis 66 ans, de prendre le pot de l’amitié.»

Yves Michaud, autrefois député de l’Assemblée nationale du Québec respectueuse du droit des gens à leur honneur et dignité.

p.s. Bien entendu, seule ou accompagnée.»

Ça tombait bien, j’allais dans le village à l’autre bout de la 20 pour le Salon du livre, je n’allais pas rater cette occasion de rencontrer le Robin des banques. Parce que Michaud, ce n’est pas seulement cette sale affaire, c’est aussi l’homme qui s’est battu pour les petits épargnants.

Il est aussi Commandeur de la Légion d’honneur française. Le document officiel est accroché au mur du salon. 

«Signé par Mitterand.»

L’appartement qu’il habite avec Monique, sa complice de toujours, est un véritable musée. Les cadres accrochés au mur sont autant de jalons du parcours de l’homme. Dans la chambre, un trait de dessin qu’on reconnait tout de suite, Uderzo et Goscinny, ses amis, du temps qu’il était délégué du Québec à Paris.

Monique travaillait pour la maison d’édition Dargaud, c’est elle qui a fait traverser Astérix et Obélix de ce côté-ci de l’Atlantique.

Sur le même mur, une caricature de Garnotte du Devoir, on voit Michaud ligoté sur une canne, Lucien Bouchard lui lançant des couteaux.

Parce que, malgré tout ce que Michaud a pu faire dans sa vie, cette «saloperie» le hante toujours, il a d’ailleurs un nombre impressionnant de synonymes pour qualifier la manœuvre dont il a été l’objet. Ce qui le gruge surtout, ce sont les 17 ans de silence écoulés depuis ce 14 décembre fatidique.

Il aura 88 ans en février. «J’aimerais ça fermer ce chapitre avant de mourir.»

Il l’a répété souvent.

Nous avons pris le pot de l’amitié, tel que promis, il y avait une bouteille de champagne au frigo. Nous l’avons partagée en voyageant à travers ses 1000 vies, l’homme n’a rien perdu de son franc-parler. 

Ni de son sarcasme.

Au travers de ses souvenirs, pêle-mêle, venait une chanson. Il en fredonnait quelques coupler, du Brassens, du Montand. 

De Montand, il a chanté celle-ci.

Trois petites notes de musique

Ont plié boutique

Au creux du souvenir

C’en est fini de leur tapage

Elles tournent la page

Et s’en vont dormir

Mais un jour sans crier gare

Elles vous reviennent en mémoire

Un peu comme cette affaire de blâme, qui revient comme une fausse note hanter notre mémoire collective.

* https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-7041/index.html

Chronique

«Je me sens comme une rockstar»

CHRONIQUE / Ce qui rend Zoé heureuse? «Me lever tous les matins et dire bonjour aux gens que je connais.»

Ça, et manger de la pizza.

Zoé fréquente l’école Champagnat Guillaume-Couture où, lundi et mardi, on a célébré la différence des élèves qui la fréquentent. Elle et 27 autres jeunes de 13 à 19 ans ont eu la chance de se faire coiffer, maquiller, bichonner, et prendre en photo par une vraie photographe, avec des éclairages et tout.

Pendant deux jours, on n’a pas parlé de spectre de l’autisme ou de déficience intellectuelle, on a jasé beauté.

Et passions.

Chronique

Du sang sur les mains

CHRONIQUE / Ça fait déjà un bout, je jasais avec un psychiatre qui me faisait remarquer que, dans sa pratique, plus le patient est malade, moins il veut être soigné.

Plus il est déconnecté de la réalité.

Si le médecin juge que le patient peut être dangereux pour lui ou pour les autres, il peut l’hospitaliser quelques jours contre son gré et demander un «P-38» au tribunal pour pouvoir lui prodiguer les soins dont il a besoin. C’est une façon de suspendre son droit de refuser les traitements.

En santé «physique», c’est le contraire.

Plus le patient souffre, plus il est malade, plus il acceptera les traitements proposés par le médecin.

En santé «physique», les refus de soins arrivent généralement en fin de vie, quand la mort est toute proche et que la qualité de vie n’y est plus. On refuse ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique, on laisse la nature faire son œuvre. Et on accepte, rendus là, les soins de confort.

Rien à voir avec Éloïse Dupuis, cette jeune femme de 27 ans, témoin de Jéhovah, qui a refusé une transfusion sanguine à la suite de son accouchement. Le rapport du coroner Luc Malouin déposé la semaine dernière précise qu’elle est morte d’une infection, mais que son décès était «évitable».

Qu’une transfusion, la «seule solution médicale», aurait pu la sauver.

Toujours selon le rapport du coroner, Éloïse aurait refusé la transfusion cinq fois, «en toute connaissance de cause», même en sachant qu’elle y laisserait probablement sa peau. Invoquant ses convictions religieuses, elle a pris le risque de faire un orphelin plutôt que de contrevenir à ses croyances.

Elle ne voulait pas déplaire à Dieu.

Parce que Dieu, nous expliquent les témoins de Jéhovah sur leur site Internet, est très clair là-dessus, il ne faut pas «manger de sang». 

Il en va du boudin comme des transfusions sanguines. 

Voyez. «Après le Déluge, Dieu a permis à Noé et à sa famille d’ajouter la viande à son alimentation. Mais il leur a demandé de ne pas manger le sang. «La chair avec son âme, son sang, vous ne devez pas la manger». Ce commandement s’applique à tous les humains, puisque tous descendent de Noé.»

C’est ainsi que, plus tard, quand l’enfant d’Éloïse posera des questions sur sa mère, on lui dira que Dieu a interdit à Noé de manger du sang.

Et qu’elle a écouté Dieu.

Elle n’est pas la seule. De temps en temps, d’autres cas sont rapportés à travers le monde, d’autres témoins de Jéhovah qui sont morts parce qu’ils ont refusé une transfusion sanguine. Chaque fois, on invoque le «consentement libre et éclairé» à se laisser mourir. Même si ça part de Noé.

Même si le coroner Malouin a noté qu’Éloïse avait peur d’être rejetée par sa communauté si elle acceptait le sang qui aurait pu la sauver.

Les juifs accordent aussi une grande importance aux saintes Écritures, et ils ne peuvent pas non plus «manger de sang», d’où la viande casher. Mais, ils peuvent accepter les transfusions sanguines. Pourquoi? Parce qu’ils suivent un autre enseignement de Dieu, la vie est sacrée.

Et vlan.

On pourrait aussi citer Marc dans le Nouveau Testament : «Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, entrant en lui, ne puisse le souiller».

Incluant le boudin.

Même logique pour l’islam. Les transfusions sanguines sont permises quand la vie est en jeu. Le Coran a l’avantage d’être clair là-dessus. «Il vous a détaillé ce qu’Il vous a interdit, à moins que vous ne soyez contraints d’y recourir».

Les témoins de Jéhovah s’obstinent encore, eux, à obliger les membres de leur communauté à refuser des soins pour des fables qui remontent bien avant l’identification du facteur rhésus. À faire de ceux qui meurent au bout de leur sang des modèles de piété à travers les impies.

Les témoins de Jéhovah ne mangent pas de sang.

Mais ils en ont sur les mains.

Chronique

La (belle) vie après la DPJ

CHRONIQUE / Vous commencez à me connaître, j’ai un faible pour les histoires qui ont tout pour mal finir, mais qui finissent bien. Comme celle de Maryline Paradis-Poitras.

Très tôt, elle comprend que ce qu’elle vit à la maison n’est pas normal. Ses deux parents sont gelés comme des balles, le frigo est pratiquement toujours vide, son père part pendant des jours.

Revient en s’excusant.

«Quand il revient, il y a une petite accalmie. Puis ça recommence, les engueulades, la violence. Je me souviens une fois, mon frère avait par accident entré un hameçon dans mon doigt. Mon père était hors de lui, il courait après avec sa carabine. Ce genre de choses, ça faisait partie de mon quotidien.»

Quand son père repart, ça va un peu mieux.

Mais sa mère se défoule sur elle. «Ma mère semble y prendre plaisir, elle me fait vivre sa peine et sa colère, comme si tout le mépris qu’elle a pour lui, c’est moi qui dois le recevoir. À ses yeux, je suis comme mon père, je lui ressemble tellement physiquement, je suis une menteuse et une bonne à rien. Je ne peux rien dire, ni rien faire, je suis toujours la fautive. J’encaisse les insultes sans rien dire.»

Sa mère héberge toute sorte de monde, dont un ami qui vient de sortir de prison. «Il avait agressé ses trois enfants.»

Elle doit laisser sa chambre, dort sur un matelas dans la salle de lavage.

À 11 ans, Maryline commence à garder des enfants et à distribuer des cartes de bingo le mardi soir. Sa mère prend presque tout son argent. «Elle me dit qu’il faut s’entraider dans la famille.»

L’argent va au pusher, pas à l’épicier. «Ma mère ne s’occupe pas de moi. Des fois, je vole un pain chez IGA pour manger.»

À 12 ans, Maryline en a assez, elle va rencontrer à son école une intervenante en toxicomanie. «Ce que je voulais, c’est comprendre ma mère, comprendre sa dépendance, pourquoi elle agissait comme ça. Je lui ai raconté ce que je vivais à la maison, c’était la première fois que j’en parlais.»

Ils ont fait un signalement à la DPJ. «Ils sont venus un soir, ils ont posé des questions à moi et à mon frère, mais ma mère était dans le corridor et elle nous fusillait du regard. Évidemment, on n’a rien dit, on avait peur, elle était là et elle écoutait ce qu’on racontait à l’intervenante.»

La DPJ est repartie, a fermé le dossier.

«Quand j’ai appris que le signalement n’avait pas été retenu, j’étais complètement découragée. Je suis revenue à la maison, je me suis fait couler un bain, je me suis immergée dans l’eau pour mourir. Je voulais mourir...»

Maryline a raconté ça à l’intervenante, qui a relancé la DPJ. «Je leur ai dit de ne pas nous rencontrer en présence de notre mère.»

Le signalement a été retenu le 3 mars. 

Un cadeau. 

«C’est le jour de ma fête.»

Elle n’a jamais remis les pieds chez elle, même pas pour aller chercher ses affaires personnelles. Avant de partir pour l’école, elle avait mis dans un sac quelques morceaux de vêtements et son journal intime.

Maryline avait mis dans le coup une de ses tantes, la sœur de sa mère, qui a accepté de l’héberger. Elle est restée là neuf mois. «C’était le jour et la nuit. Je passais d’un milieu où il n’y avait aucune règle à un milieu où j’avais une heure où je devais rentrer, où je devais faire mon lavage...»

Elle a demandé à aller en centre d’accueil, a atterri dans un foyer de groupe, avec neuf autres filles, toutes avec des troubles de comportement. «Ça a cliqué, je me sentais bien là. Mes notes ont remonté.»

Sa tête aussi.

À 17 ans, Maryline avait un chum, elle a demandé la permission d’aller vivre en appartement avec lui. 

Maryline a entrepris des études en éducation spécialisée, elle a obtenu son diplôme et a trouvé un travail auprès de jeunes filles qui, comme elle, ne l’avaient pas eu facile. Des filles qui avaient vécu dans la violence, dans les abus. «Un jour, une fille m’a raconté les agressions sexuelles qu’elle avait vécues, je lui ai dit de porter plainte. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a lancé: “Tu me dis de faire quelque chose que tu n’es pas capable de faire”.»

Maryline a perdu pied. «J’avais vécu des agressions sexuelles, de notre voisin pendant plusieurs années et du pédophile que ma mère avait hébergé, une fois, il m’avait demandé de lui faire une fellation.»

La digue a lâché. «J’ai fait une dépression, j’ai laissé mon chum, j’ai perdu mon emploi. Je suis allée en thérapie.»

On lui a donné le même conseil qu’elle avait donné à cette fille.

«Je suis allée voir la police et j’ai porté plainte contre mes deux agresseurs. Le voisin a plaidé coupable, j’ai juste eu à témoigner une fois. J’avais besoin qu’il sache que je savais, que je me souvenais. Le deuxième, ça a été plus difficile, il a plaidé non coupable, j’ai témoigné plusieurs fois, il y avait des détails qui n’étaient plus clairs, comme la couleur du divan, du tapis...»

Assez pour semer un doute raisonnable. «Le juge m’a dit: “Je vous crois, mais je ne peux pas le déclarer coupable”. Je me suis effondrée en sortant, dans la cage d’escalier, je criais, je hurlais! Ça a duré 15 minutes, j’ai repris mon auto, je suis revenue chez moi. Et ça a été fini, plus de cauchemars, plus de flashbacks...»

Le verdict importait peu. «Il m’a entendu raconter, il était derrière moi. M’entends-tu? Réalises-tu le tort que tu as fait? C’était comme un tête-à-tête, c’était l’objectif, qu’il sache le mal qu’il m’a fait.»