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Chronique

Une personne raisonnable ne se trompe pas

CHRONIQUE / Par un beau dimanche de mai, je file vers Mont­réal, je me laisse trois heures et demie pour faire la route, pas de pluie, pas trop de travaux.

Ça bouchonne juste après le IKEA de Boucherville.

Ça va, j’ai du temps.

J’approche de l’île lentement et sûrement, mais en bifurquant vers la bretelle du pont Jacques-Cartier, je constate, ô misère, que ledit pont est particulièrement congestionné, les voitures pare-chocs à pare-chocs, immobiles, refoulent jusque dans les voies d’accès. À vue de nez, j’en ai pour une heure.

L’heure de mon rendez-vous approche, je n’ai plus ce temps.

Je dois penser vite, j’arrive à me faufiler vers la sortie menant au métro de Longueuil, je mise sur la vélocité du transport en commun. Je dois faire vite, je gare ma voiture dans un des stationnements près de la station, je ramasse mes cliques, mes claques et ma valise, cours vers la borne de paiement. 

Je suis les instructions, j’extirpe mon papier d’immatriculation pour entrer mon numéro de plaque, je procède au paiement pour 24 heures avec ma carte de crédit, bingo, ça fonctionne. J’aurai l’esprit tranquille jusqu’à demain, ma voiture attendra sagement que je revienne et je n’aurai pas à me taper le trafic à Montréal.

J’arrive juste à temps à mon rendez-vous.

Je reprends le métro le lendemain matin, je reviens à mon auto et, ô surprise, une contravention m’attend sous un essuie-glace. Je vérifie sur le papier que m’a imprimé la machine la veille, j’ai bel et bien payé. Je vérifie de nouveau, eurêka, je réalise que j’ai inversé les trois lettres qui figurent sur ma plaque.

Une erreur bête.

Je reprends la route sous le soleil. Je n’aurai, de retour à Québec, qu’à plaider non-coupable à l’infraction de «ne pas avoir acquitté la somme et respecté les conditions énoncées à l’article 35.4.2» en envoyant la preuve irréfutable de paiement et la comparaison entre mon numéro de plaque et celui que j’ai «pitonné».

Ce que je fais.

Mi-octobre, je reçois une lettre de la Ville de Longueuil, je suis convoquée en cour municipale un mois plus tard. Une formalité, pensais-je, il me faut sûrement aller plaider en personne, ce que je compte faire. Une question de principe, évidemment, le coût du déplacement excède l’amende reçue.

Je ressors le «dossier» que j’avais envoyé, j’appelle à la cour pour demander quelques informations, on me transfère à une procureure, très gentille, qui sort la «preuve» qui est contre moi, elle a aussi la mienne, envoyée en mai. Je lui demande s’il y a moyen de comparaître par vidéo à partir de Québec ou d’envoyer quelqu’un vu que c’est une simple formalité.

Ce n’est pas une formalité.

La procureure m’informe que l’infraction que j’ai commise n’est pas le non-paiement des 10,25 $ exigés.

L’infraction est de m’être trompée.

La procureure comprend, mais elle n’y peut rien, j’ai enfreint une des «conditions énoncées à l’article 35.4.2» soit l’obligation d’entrer sans se tromper le numéro de la plaque d’immatriculation. «À la cour, on tolère parfois un caractère incorrect, mais dans ce cas-ci, il y en a trois…»

Je suis cuite. Il ne me sert donc à rien de faire l’aller-retour Québec-Longueuil, je suis coupable sur toute la ligne. La dame me propose de changer mon plaidoyer et d’attendre tranquillement la facture. 

Je n’ai pas vraiment le choix.

Et si la même chose m’était arrivée à Québec? Eh bien, c’est arrivé à un couple en juin 2018 et, comme à Longueuil, l’erreur est un crime. L’homme et la femme allaient voir un spectacle, ils ont stationné leur voiture à un parcomètre sur la rue Dorchester, ont payé le montant via l’application Copilote. 

La dame a entré le numéro d’espace 2128 au lieu de 3128.

Ils ont contesté la contravention, en vain. Dans sa décision, le juge Pierre Bordeleau écrit ceci : «Sans dire que le Tribunal exige la perfection de l’état d’esprit de la personne raisonnable, il faut tout au moins une preuve de vérification, de précaution, d’une attention particulière, ce qui ne ressort pas du témoignage de la défenderesse.»

Le juge a tranché, même si l’erreur a été faite de bonne foi, ce n’est pas une erreur «raisonnable».

C’est quand même hallucinant, déjà que les stationnements et les parcomètres sont des vaches à lait, il ne suffit plus de payer ce qu’il faut pour être un bon citoyen parce que le bon citoyen ne fait pas d’erreur.

Se tromper est devenu une infraction.

Chronique

Lettre à Thierry, neuf ans

CHRONIQUE / C’est une lettre que Thierry Kayitana, 36 ans, a écrite au petit Thierry Kayitana, neuf ans, né au Burundi en 1983, arrivé à Québec à trois ans. Une lettre qu’il aurait aimé recevoir.

«Cher Thierry, 

Nous sommes le 21 décembre 1992, ton père t’amène voir ton premier match de hockey au Colisée de Québec. Les Nordiques affrontent les Pingouins de Pittsburgh. L’amphithéâtre est rempli et l’ambiance est survoltée. En début de troisième période, le pointage indique 7 pour Pittsburgh et 4 pour les Nordiques.»

Mais Thierry a la tête ailleurs, plutôt le regard.

«Tu as neuf ans et tu ne suis pas vraiment la partie. Tu regardes autour de toi avec cette étrange impression de ne pas être à la bonne place au bon moment. Les gens qui croisent ton regard d’un air intrigué t’agacent un peu, mais tu essaies de les éviter. Ton père est un passionné de football, du soccer pour les Nord-Américains. C’est le sport national chez nous comme en Europe. Ce que ton père est venu chercher au Colisée, c’est cette ambiance festive qu’il a connue jadis à Kigali, au Rwanda.» 

Thierry, lui, est fasciné.

«Toi, au contraire, dans ta naïveté, tu es impressionné par la vitesse de Joe Sakic et le maniement de la rondelle de Mario Lemieux. Tu ne comprends pas les règles du jeu et cela ne te dérange pas. Tu as qu’une seule idée en tête, c’est de demander à ton père de t’acheter un bâton et des patins pour essayer ce que tu viens de voir ce soir-là. 

«Ton père ne t’apprendra pas à patiner. Pas par manque de volonté, mais par manque de temps. Vois-tu, ton père travaille le jour et étudie le soir pour qu’un jour il puisse t’offrir un meilleur avenir. C’est ça, être un papa immigrant. Tu te dis que ce n’est pas grave, car c’est ton ami Michel de l’école primaire qui te montrera comment faire à la patinoire communautaire Ferland. C’est là aussi où tu feras partie de la gang, celle des hockeyeurs du quartier. Tu as 10 ans et tu progresses, mais tu n’es toujours pas capable de freiner. Les plus vieux vont se moquer de toi à force de te voir tomber sur la bande. Mais tu te relèveras à chaque fois.»

Ce ne sont pas ces regards-là qui le dérangent le plus, ce sont ceux des autres enfants issus de l’immigration.

«Tu as 14 ans, tu es dans une phase importante de ta vie sociale. C’est le basketball qui mène, rien d’autre n’est plus important, mis à part les filles. Bref, pas question pour toi de jouer au hockey. Qu’est-ce que ta nouvelle gang, à majorité noire, dirait si on te voyait sur une patinoire? Juste l’idée d’y penser te fera peur. Tu ne remettras plus de patins sous tes pieds pendant ton adolescence.»

Thierry est convaincu que pour être un «bon» Noir, il ne doit pas jouer au hockey.

Ça ne se peut pas.

«À 17 ans, tu quitteras ta gang de basketteurs. La passion n’y sera plus, le plaisir d’y jouer non plus. C’est difficile de l’imaginer, encore plus pour tes amis immigrants. Tu ne leur as pas dit la vérité. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que, lors des inscriptions pour les activités parascolaires au cégep, tu as donné ton nom pour être dans l’équipe de hockey. Tu hésiteras longtemps avant de te lancer dans l’inconnu.» 

Thierry fait le saut.

«Tu es à la recherche de cette sensation de nativité que tu avais à neuf ans, lorsque tu essayais quelque chose pour la première fois. Tu n’auras pas beaucoup de succès dans ton retour au hockey, malgré que ta nouvelle gang semble apprécier tes efforts malgré tout. Pour la première fois depuis longtemps, depuis que tu jouais au basketball, ce n’est pas toi le meilleur joueur de l’équipe. C’est bizarre, je sais. Tu es le seul Noir de l’équipe et de la ligue aussi, ça, c’est encore plus bizarre.»

Ce même sentiment, persistant, de ne pas se sentir à sa place. 

«Tu as 25 ans, en ce printemps de mai 2010. Le Canadien est en finale de l’Est contre les Flyers de Philadelphie et le Tricolore a rappelé du club-école un certain P.K Subban. Jusqu’à maintenant, tu n’avais jamais vu un seul hockeyeur noir à la télé, encore moins dans l’uniforme montréalais.» 

L’étincelle.

«Lui, contrairement à toi, aura du succès sur la glace. L’ambiance est au rendez-vous au Centre Bell et également dans la salle communautaire où tu seras, avec toute la communauté rwandaise. Tu comprendras à ce moment précis que l’arrivée de Subban transcendera le sport, les frontières du racisme et les inégalités sociales. Subban deviendra ton idole. Tu te demanderas, maintenant adulte, si, pendant tout ce temps, tu as fait le bon choix.»

Peut-être le cours de l’histoire de Thierry aurait changé si, bien avant, il avait vu le regard des autres changer. Et surtout, son propre regard sur lui.

Enfant, c’est ce regard-là le plus important.

Mylène Moisan

La DPJ doit redevenir une mesure d’exception

CHRONIQUE / Le Soleil conclut aujourd’hui sa série sur des cas où la DPJ a fait fausse route avec une entrevue avec le ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lionel Carmant, qui souhaite aider les familles en amont, en première ligne, pour réduire les problèmes et éviter des drames comme celui de Granby.

Q Cela fait maintenant un peu plus d’un an que vous êtes à la barre de la DPJ, quelles sont vos impressions jusqu’ici? Pensiez-vous que ça deviendrait un dossier aussi chaud?

R Je dois dire que oui. Quand je suis arrivé en poste, il y avait les deux dossiers de la CDPDJ [Commission des droits de la personne et de la jeunesse] qui traînaient sur le bureau, qui n’avaient même pas eu de réponses aux commentaires de la CDPDJ, [c’était] les dossiers de Saguenay [mort de Thomas Audet en 2016, à 22 mois] et de Québec [mort de Rosalie en 2018, à deux ans]. Alors moi, j’ai demandé d’emblée à rencontrer la table des directeurs de la protection de la jeunesse qui se réunissent chaque année en janvier. Et quand je suis allé là, les gens étaient surpris, c’était la première fois que ça se faisait, qu’un ministre passe une journée avec eux. Moi je voulais comprendre ce qui se passait : j’arrive, j’ai ces deux rapports-là terribles et rien n’a été fait.

Q Et ça a été quoi ce premier contact? Qu’en est-il ressorti?

R Eux, ce qui était difficile pour eux, c’est le roulement de personnel, les intervenants venaient, partaient, ne restaient pas. Et c’est pour ça que la première chose qu’on a annoncée, c’était ce soutien à l’encadrement à l’activité clinique, ces intervenantes plus expérimentées qui allaient coacher les plus jeunes. C’est le premier 18 millions qu’on a mis dans le budget 2019-2020 et on se disait qu’à l’intérieur du mandat, sur trois ou quatre ans, ça allait nous permettre de vider les listes d’attentes.

Q Est-ce que vous êtes étonné chaque fois que vous entendez une histoire d’horreur, un dérapage ou un raté?

R Écoutez, ce que les gens ont un peu de difficultés à comprendre, c’est qu’il y a deux situations. La première situation c’est papa, maman maltraite un bébé, un enfant, et il y a la question «est-ce qu’on le remet ou pas dans sa famille» et là je peux comprendre qu’il y a des choix qui sont faits au niveau juridique par la DPJ et qui peuvent expliquer des ratés. Mais ce qui est vraiment difficile, je pense, ce qui montre la faiblesse de notre système, ce sont les cas où les parents ont demandé un service, que les parents ont besoin d’aide en santé mentale, en psychologie, en soutien, en répit, et là les services ne viennent pas et là. La DPJ doit rentrer dans le dossier — souvent c’est le réseau de la santé ou de l’éducation qui a fait la demande à la DPJ — et là, les parents, ils se plaignent de la DPJ qui est intervenue, c’est là que la frustration vient. C’est dommage, mais c’est surtout la faute de la première ligne.

Q Ce que je constate, c’est que lorsqu’un dossier bascule vers la DPJ, il prend des proportions plus grandes et c’est là, souvent, où les dérapages se produisent, où on perd le contrôle. Qu’en pensez-vous ?

R Le problème, c’est la première ligne.

Q Où étiez-vous quand vous avez appris la mort de la fillette de Granby? Est-ce que vous vous en souvenez?

R Oh que oui, je m’en rappelle. J’étais encore au lit, 5h du matin, revue de presse. Mais je ne savais pas à ce moment-là que c’était une enfant qui était connue de la DPJ, je l’ai su en même temps que tout le monde. J’ai été offusqué, je pense que je l’ai clairement démontré en disant qu’il y avait eu des ratés, on ne peut pas accepter qu’un enfant meure et qu’il ne se passe rien. J’ai revu avec [l’émission] Enquête ce que ma prédécesseure avait dit, que c’était un problème de système, je pense que non, je pense qu’il faut assumer qu’il y a des erreurs qui ont été faites, il y a quelqu’un qui a fait quelque chose de pas correct. […] Mais ce qui fait mal avec le cas de Granby, c’est que tout le monde, l’école, les voisins, le juge, tout le monde a lancé la balle à la DPJ et a tenu pour acquis que la DPJ allait faire quelque chose. C’est ce qui a amené la Commission Laurent, ce besoin qu’on se réveille de façon collective, la protection de la jeunesse, c’est l’affaire de tous les Québécois, pas juste de la DPJ.

Q Est-ce que vous avez reçu personnellement, ou à votre cabinet, des messages de parents qui demandent votre intervention pour régler des problèmes?

R Oui, c’est hebdomadaire. Et ça, je pense que c’est quelque chose que la Commission Laurent doit regarder, c’est toute cette histoire de confidentialité. Vous savez, je peux bien recevoir un courriel d’un parent, mais encore faut-il pouvoir avoir accès à toute l’information.

Q Est-ce qu’il n’y aurait pas lieu de remettre en question ce mur infranchissable qui peut aider, mais qui peut nuire aussi?

R C’est ce que la Commission doit nous dire. Moi je peux vous donner un exemple concret où ça n’aide pas, c’est par exemple les signalements qui ne sont pas retenus et qui doivent les retourner en première ligne par exemple et même là, il n’y a pas de transfert d’information. C’est important pour la personne qui reçoit le dossier de savoir ce qui s’est passé. Moi je pense que la Commission doit vraiment se pencher là-dessus, le phénomène de la confidentialité. Je ne sais pas quelle avenue ils vont privilégier, mais c’est sûr que ça cause des difficultés.

Q Jusqu’à quel point le manque de ressources est-il le principal problème?

R Je pense que le manque de ressources est un problème réel quand on considère l’augmentation du nombre de signalements. Mais ce que j’aimerais vous dire, c’est que les choses ont été mal faites parce qu’au fil des années, on a augmenté la charge de la DPJ, mais les ressources n’ont jamais suivi. C’est encore la même histoire de première ligne : avant, c’était négligence ou maltraitance, mais là, c’est devenu suspicion, risque de… ils auraient dû donner des ressources supplémentaires pour gérer ça, mais ça n’a jamais été fait. C’est la même chose pour l’absentéisme scolaire, il n’y a pas de ressources qui ont suivi. Donc là, on arrive à 106 000 signalements, c’est sûr qu’on manque de ressources.

Q Qu’est-ce que vous dites à ceux qui disent que vous n’agissez pas assez et pas assez vite, que vous vous traînez les pieds?

R Je ne me traîne vraiment pas les pieds, ça, c’est clair! Moi, ma phrase c’est «le Conseil du trésor, ce n’est pas un guichet automatique», ça ne va pas toujours aussi vite qu’on voudrait.

Q Est-ce qu’on active trop rapidement la gâchette de la DPJ?

R Oui, ce n’est plus du tout exceptionnel, c’est routinier. […] Ce que je veux, c’est que la DPJ nous dise si l’enfant est en danger ou non et si c’est non, bien qu’on lui donne des services de première ligne. Et là, c’est fini, le débat.

Q Qu’en est-il des mécanismes de plaintes? Est-ce que les chiens de garde ont les mains liées?

R Je pense que oui. Il y a deux choses qui pourraient être faites, la première chose c’est d’axer plus nos efforts en amont, sur la bienveillance et les efforts qu’on veut faire dans les prochaines années, c’est de consolider la première ligne. [Pour ce qui est des chiens de garde], je pense que la CDPDJ joue ce rôle-là, mais qu’elle peut mieux le jouer. [Sonia] Lebel [ministre de la Justice] a d’ailleurs ajouté des ressources, je pense que ça va les aider. J’ai un penchant pour augmenter la bienveillance, parce que si on arrive à faire baisser les volumes, la CDPDJ serait mieux en mesure de jouer son rôle.

Q Que répondez-vous aux parents qui vous écrivent et qui se sentent pris, qui ont l’impression qu’ils ne peuvent jamais donner leur point de vue et qu’ils sont présumés coupables?

R Encore une fois, l’option vers laquelle on veut aller, c’est seulement les cas les plus exceptionnels qui doivent se rendre à la DPJ et c’est comme ça qu’on va régler ce problème-là. Moi je pense que ce sont ces histoires de «suspicion de», c’est là qu’on vit des difficultés ou quand les gens sont en attente de services, la DPJ rentre dans le dossier. Alors moi je pense qu’en offrant plus de services en première ligne, en diminuant le nombre de dossiers qui vont se rendre à la DPJ, c’est là que ça va reprendre un peu de son sens. Et aussi, la Commission Laurent doit nous dire si pour la société dans laquelle on vit aujourd’hui, est-ce que la loi est encore adaptée? On s’attend beaucoup de la Commission Laurent sur la réévaluation de la pertinence de certains éléments, [entre autres] la confidentialité et le parent d’abord vs l’enfant d’abord. 

Q Que pensez-vous des cas où l’enfant devient une monnaie d’échange, quand la DPJ devient un «parent» aliénant?

R Je pense que la CDPDJ pourrait nous donner un bon coup de main dans ces dossiers-là. Le problème, c’est que ça prend un an avant d’avoir leur intervention, il y a plusieurs demandes, des demandes refusées, et sur ça, j’en ai des lettres [qui disent] «je les contacte et ils ne répondent pas». […] Ça prend un système pour pouvoir juger qui a raison et le plus rapidement possible. Pour le moment, ce serait la CDPDJ qui peut faire ça, mais il faut que les délais soient plus courts. 

Mylène Moisan

DPJ: «Il fallait que je les sorte de là»

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil poursuit aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 3

Tout a commencé par un appel de Christine* au CLSC, elle sentait qu’elle avait besoin d’un coup de main pour l’aider à motiver son fils de huit ans à aller à l’école. Il venait de manquer une semaine pour des tests à l’hôpital, Christine appelait chaque matin pour signaler et justifier chacune des absences.

«Ils m’ont aidée, le problème a été réglé.»

D’où sa surprise quand son gars et sa fille — de deux ans son aînée — lui ont dit, plus de trois mois plus tard, que quelqu’un était venu les rencontrer à l’école. «Je suis allée à l’école, je leur ai demandé : “Qui est venu voir mes enfants?” Ils ont fini par me dire que c’était la DPJ.»

Deux semaines plus tard, en février 2016, on a frappé à la porte de son condo. «Ils sont arrivés chez moi, on était en pleine fête d’enfants. Ils nous ont fait signer le premier papier de 30 jours, pour faire une vérification, ils nous ont dit que ça ne nous engageait à rien. On a signé de bonne foi, on n’avait jamais eu affaire avec la DPJ.»

Huit autres mois ont passé, les intervenants ont commencé par reprocher à Christine la semaine d’école manquée par son garçon, plaidant qu’elle faisait preuve de négligence sur le plan éducatif. Puis ils ont changé leur fusil d’épaule, remettant en question sa santé mentale en raison d’actes criminels subis entre 2011 et 2014. 

Jamais ils n’ont mis en doute les capacités parentales de Christine. Ses enfants ne manquaient de rien, ils mangeaient bien, voyageaient en famille, étaient inscrits à plusieurs activités comme la natation, le ski alpin, l’équitation, le piano et le soccer.

Son gars faisait aussi du skate.

Octobre 2016, elle a été convoquée en cour. «Tout le monde était là, le père, le parrain. Ils ont dit qu’ils avaient peur que je me suicide, ça n’avait absolument aucun sens, je n’ai jamais eu de pensées suicidaires. Ils ont demandé à ce que les deux enfants soient retirés à cause de ça.»

Le juge a ordonné le retrait immédiat. 

Un an après le signalement.

C’est à ce moment que la vie de Christine tourne au cauchemar. «Les enfants étaient à la maison avec leur mamie qui les gardait [depuis leur retour de l’école]. Quand on est arrivés, la DPJ était déjà là, on entendait les enfants crier de l’extérieur. C’était hystérique, ça criait, ça s’enfermait, les enfants ne voulaient pas sortir. Ils m’ont dit : “On te donne 15 minutes pour sortir tes enfants ou on les sort de force”.»

Ils sont partis avec les enfants. «Ils avaient été informés le matin à l’école qu’ils ne rentreraient pas à la maison le soir, avant qu’on passe en cour.»

Les enfants se sont retrouvés dans une auto avec des étrangers. «Ils les ont promenés pendant au moins deux heures alors que la famille d’accueil n’était pas très loin… Ils sont arrivés là, il devait être 22h, en plein bois, pas de lumière, sur un chemin de “gravelle”. L’intervenante est restée 30 minutes et elle est partie.»

Le choc était total. «Pour moi, c’est inacceptable, c’est inhumain. Ça crée des traumatismes à vie.»

Pendant 10 jours, ni elle ni personne de sa famille n’a eu de contacts avec les enfants, ce qui veut dire qu’ils ont été catapultés un soir dans une maison au fond du bois avec de purs inconnus, sans qu’ils ne comprennent ce qui se passe, et qu’ils n’ont revu leur mère que 10 jours plus tard.

Dans un petit local.

Christine n’avait maintenant droit qu’à des visites supervisées.

«Mes enfants n’avaient aucun contact ni aucun appel avec les membres de la famille ni personne de leur entourage. Tout ce qu’on avait, c’est une visite supervisée de deux heures par semaine, dans un tout petit local avec une vitre et un micro pour qu’ils puissent nous surveiller.»

Ces visites étaient un supplice. «C’est très difficile. On ne peut pas les rassurer, c’est interdit, on ne peut pas leur dire que ça va s’arranger. C’est vraiment éteindre la mèche pour que l’enfant n’ait aucun espoir.»

Ils ne l’ont pas vue à Noël.

Elle les voyait s’éteindre. «Pendant les visites, je vois qu’ils s’éteignent, qu’ils vivent des choses dans leur famille d’accueil. Ils sont dans une maison isolée, ça sacre, ça crie, c’est rouge et noir partout. Ma fille se fait dire des choses comme : “Tu es laide, tu pues”, mon fils : “Ferme tes jambes, ça pue.”»

Il se fait pousser par terre.

Christine rue dans les brancards. Elle dépose une plainte au Commissaire du CIUSSS de l’Estrie, à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, elle interpelle son député, Pierre Reid, et la ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lucie Charlebois. 

En vain. «Je me sentais dans un cul-de-sac.»

Sept mois et demi plus tard, elle se retrouve à nouveau devant le tribunal, la DPJ demande une prolongation du placement. «J’avais réussi à trouver un avocat. On arrive là avec tous nos espoirs, on avait des documents à mettre en preuve, des témoins. Mais on a eu juste une heure d’audience, on n’a pas eu le temps de déposer notre preuve. Ça s’est résumé à une seule chose : “Il faut que vous reconnaissiez le problème, vous ne le reconnaissez pas, donc on les replace pour un autre six mois”.»

Elle encaisse le choc. «On ne dort plus, on ne mange plus, c’est insupportable. J’ai ai été battue à crâne ouvert avec des bottes à cap d’acier, mais se faire enlever ses enfants, c’est pire que ça. Il n’y a rien de pire.»

Elle n’a pas dit son dernier mot, elle se met à la recherche d’un bon avocat pour la défendre, mais elle doit y mettre le prix. «J’en ai engagé un premier et je suis allée en chercher un deuxième. Ça pouvait me coûter jusqu’à 700 $ de l’heure, une journée de cour, c’était 5000 $. Il fallait que je sorte mes enfants de là.»

Les 100 000 $ d’héritage de son père y sont passés. «Je n’ai plus rien, j’ai tout liquidé.»

Mais, quand est venu le temps de revenir devant le juge, le vent a tourné. «Finalement, on a pu démontrer mon innocence, on a prouvé qu’on a toujours été de bons parents, qu’il n’y avait aucun problème de santé mentale. Au début de son jugement, le juge a dit : “On n’a pas l’habitude de remettre des enfants, mais dans ce cas-ci, on voit que les enfants dépérissent”…»

Du côté de la DPJ, on demandait que les enfants restent là jusqu’à leur majorité. «Lors du procès, la dame de la famille d’accueil a divulgué que, depuis le début, tout avait été entendu avec elle, les intervenants et l’orienteur de la DPJ, qu’elle allait garder les enfants jusqu’à 18 ans.»

Après deux ans, Christine a récupéré ses enfants.

Mais elle devait réparer les pots cassés. «Les gens pensent qu’après la DPJ, tout est beau... la réalité, c’est qu’on doit vivre avec des traumatismes. Mes enfants et moi, on a consulté au privé pour évacuer ce que nous avons vécu. […] Mon fils a souffert de nanisme psychoaffectif, il a arrêté de grandir, il ne parlait plus, ne mangeait plus. Quand il est revenu, je ne le reconnaissais plus, il n’était plus expressif, la dame lui avait rasé les cheveux à la peau. [Sa sœur] a dit en cour : “Mon frère est mort”.» 

Ils vont mieux, maintenant. «Ça leur a pris huit mois à sortir de leur coquille. Ils s’enfermaient dans leur chambre parce qu’ils avaient peur de repartir. Mon fils est passé en un an d’un enfant de six ans à un ado de 14 ans, un sportif qui joue au football. Ma fille, elle a recommencé à tisser des liens d’amitié. Mes enfants fonctionnent bien quand même, mais ils sont marqués à vie. Il y a certaines choses qui vont rester brisées, c’est comme si on avait arraché des pages dans un livre.»

Son fils a tout effacé. «Il est amnésique, il ne se souvient plus de rien jusqu’à son retour, même sa vie avant…»

* Prénom fictif

NDLR : Pour tous les cas présentés dans cette série, Le Soleil a eu entre autres accès aux jugements des tribunaux où est exposée la position de la DPJ, à des enregistrements et à des rapports officiels produits par des experts.

Chronique

DPJ: les intouchables

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil poursuit aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 2

«Ils ont pris le temps de se faire leur propre opinion et ils sont arrivés à la conclusion que c’était un enfant qui n’avait aucun problème, très doux, très calme, aucun problème d’opposition. Tout allait bien, il n’a jamais eu besoin de contention à partir de ce moment-là, on me disait que c’était l’enfant modèle de ce centre-là.»

Pourtant, au foyer de groupe d’où il arrivait, on décrivait le fils de Julie*, neuf ans, comme une véritable bombe.

Son fils venait de passer trois mois dans ce foyer de la région de Montréal. «Ça donnait l’impression que c’était un centre de redressement, une prison pour enfants, c’était extrêmement strict. Ils ne voulaient pas respecter les capacités et les limites de mon fils, il a un spectre de l’autisme léger qui fait qu’il est lent dans tout, pour se lever, pour tout. Lorsqu’il venait me voir les fins de semaine, il n’arrêtait pas de me dire : “Ils m’ont fait ci, ils m’ont fait ça.” […] On m’a fait mal, on me crie après tout le temps, on me tire par le bras pour que je me lève de mon lit, on me crie : “Awèye grouille, on n’a pas juste toi à s’occuper ici.” […] J’ai appelé l’intervenante elle m’a dit : “Non, non, je me suis renseigné, on m’a dit que tout allait, que c’était correct.”»

Tout n’était pas correct. «Un moment donné, il est arrivé à la maison, il avait des bleus, des grosses marques sur les bras, il me disait qu’il avait mal au poignet et à l’épaule. Il m’a dit : “L’intervenant m’a tiré par le bras pour me sortir du lit, il m’a jeté à terre. Moi quand j’ai vu ça, j’ai pris mon toutou et je l’ai lancé sur l’intervenant.” L’intervenant l’a retourné de bord, lui a mis le bras dans le dos, puis il l’a penché par terre en lui disant : “Tu as cinq minutes pour ramasser ton toutou.” Mon fils a dit : “Ayoye, tu me fais mal!” et il a commencé à ruer par en arrière, à lui donner des coups dans les jambes. L’intervenant l’a plaqué au sol, les deux bras dans le dos, le genou dans le dos en disant : “Tu te calmes, je ne te lâcherai pas tant que tu ne te calmeras pas.” Si moi je faisais ça à un enfant, ça ferait longtemps qu’on m’aurait accusée de maltraitance.»

Les intervenants n’ont pas nié les faits, ils ont plaidé la légitime défense. «Il a eu 19 contentions en 31 jours. Ils l’ont serré par les poignets, l’ont retenu… C’est la liste de contentions que la directrice a dit qu’ils appliquaient sur mon fils. […] On disait que mon fils était extrêmement violent, qu’il était dangereux, que le personnel avait le droit de se protéger contre mon fils, tout était mentionné dans des rapports comme quoi c’était pour la protection de lui-même et pour la protection des employés.»

Julie a menacé d’appeler la police, son fils a été changé de foyer. «Au nouveau centre, ils m’ont dit : “Quand on a vu le rapport de l’autre foyer, on a eu peur de l’accueillir, on s’imaginait vraiment un enfant qui avait de gros problèmes de comportements, qui aurait pu être dangereux. Finalement, on a été agréablement surpris, il était totalement l’inverse.”»

Du jour au lendemain, il est devenu doux comme un agneau. 

Comme il l’était d’ailleurs dans le premier centre où il a été placé, avant celui où il était maltraité. «Mon fils a d’abord été placé dans un centre pour les jeunes qui ont de graves troubles de comportement, d’agressivité et de violence, mais ils ont réalisé après une semaine que ce n’était pas sa place. Une intervenante du centre m’a même dit : “Votre fils est tellement l’inverse de la description qu’on en a faite qu’on pensait qu’il y avait eu un mélange de dossiers!”»

C’était le même enfant.

Tout a commencé en 2016 par un signalement fait par Julie contre l’adolescent de sa conjointe qui agressait sexuellement leur garçon et leur fille. «La police refusait de retenir la plainte parce que c’est un déficient intellectuel, ils disaient : “Ça ne donnera rien, il va être relâché, il sera inapte à subir son procès.” Ils ont dit : “Arrangez-vous avec votre CLSC.”» Mais elle s’y est aussi cogné le nez. «Au CLSC, on avait une intervenante au dossier depuis des années, elle a dit : “Je ne suis pas là pour intervenir, je suis là seulement pour vous apporter du soutien.”»

Julie a donc appelé la DPJ.

Ce qui devait arriver arriva, le couple s’est séparé dans la tourmente et les demandes d’interventions de Julie sont restées lettre morte. «Ils n’ont rien fait pendant trois semaines et après trois semaines, ils se sont présentés à l’école et ils sont partis avec les enfants à cause du conflit parental. Ils m’avaient promis qu’ils m’aideraient et ils n’ont rien fait, ils ne m’ont pas aidée. Ils sont allés tout de suite aux grands moyens, ils ont mis mon fils dans un centre de réadaptation et ma fille dans une famille. Ils les ont séparés. Une fin de semaine chez moi, une fin de semaine chez mon ex.»

Julie a même failli voir ses contacts réduits. «Ils m’ont menacée de réduire les contacts parce que, quand mon fils revenait au centre, il était triste. Il me prenait dans ses bras, il me disait : “Je ne veux pas retourner au centre, je veux rester avec toi.” Eux, ils ont tenu ça pour acquis que mes rencontres le perturbaient et la seule solution qu’ils ont trouvée est de proposer de diminuer les contacts si mon fils continuait à avoir autant d’émotions. J’ai été obligée de lui expliquer la situation, de lui dire : “Quand je vais te reconduire, sois heureux et content, raconte tout ce que tu as fait pendant la fin de semaine, montre que tu es super heureux, ne montre pas que tu es triste.” Après ça, il revenait et il me disait : “Quand je suis arrivé, je montrais que j’étais de bonne humeur!”»

Même s’il était triste.

Son ex continuait à avoir ses enfants une fin de semaine sur deux, même si elle ne respectait pas certaines conditions. «Les enfants ne voulaient pas y aller, mais la DPJ n’en tenait pas compte.»

La DPJ a reproché à Julie de compromettre les repères d’identité de ses enfants parce qu’elle était en couple avec une femme, elle s’était plainte à l’école qui interdisait à son gars et à sa fille de faire deux cartes de fête des Mères et les obligeait à fabriquer une carte de fête des Pères «avec un complet cravate et tout».

On a voulu mettre son gars dans un centre de gars, sa fille dans un centre de filles «pour recadrer leur identité».

Devant le tribunal, Julie a apporté des arguments à chacun des éléments qu’on lui reprochait. «Quand j’ai commencé mon témoignage devant le juge, j’ai relevé chaque point de la DPJ et j’ai expliqué tout ce que j’ai fait pour aider [mes enfants], que j’avais été voir le psychologue, que je m’arrangeais avec l’école et, tout d’un coup, le juge m’a coupé la parole il m’a dit : “Écoutez madame, comprenez mon dilemme, j’ai deux versions et on me demande de trancher. D’après vous, qui j’aurais plus tendance à croire?”»

Elle n’en croyait pas ses oreilles.

Elle a demandé la bande audio de l’audience, on la lui a refusée. On lui a remis une transcription incomplète. «Toutes les phrases comme quoi je traumatisais mes enfants, les 10 premières minutes de mon témoignage, le dilemme du juge, tout a été supprimé. Il n’y a plus rien, il reste juste des grandes lignes blanches sur la transcription et là, le juge dit “Reprenez maître.”»

Julie a porté plainte à la DPJ, au Protecteur du citoyen et à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse contre le centre qui a utilisé la force et la contention contre son fils. «Ils sont tous arrivés à la même conclusion, mon fils était dangereux et ils n’avaient pas le choix d’intervenir. J’ai parlé au téléphone à la personne de la Commission des droits de la personne, on m’a dit : “Madame, comment voulez-vous qu’on le prouve? On n’a pas de preuve. On ne peut rien faire.” Je leur ai dit : “Vous pourriez aller voir le nouveau centre, le nouvel intervenant, lui poser des questions.” […] Ils n’ont jamais contacté l’intervenant, ils n’ont jamais rencontré mon fils.»

Le dossier était clos.

Le vent a commencé à tourner quand une intervenante de réinsertion est arrivée dans le dossier. «Elle est venue à la maison, elle m’a dit : “Je leur ai parlé, je leur ai dit que ce dossier-là devrait être fermé depuis longtemps, que le placement aurait dû se terminer. [Madame] est une bonne mère, elle est protégeante pour ses enfants, je ne vois pas pourquoi vous continuez à retenir ses enfants.” Ils me l’ont dit, c’est parce que je faisais des plaintes contre eux. Elle m’a dit : “Eux, ce qu’ils veulent, c’est casser ton caractère, tu les as toujours affrontés.” […] Cette intervenante-là, elle a pris de mon bord, elle voyait bien que ça n’avait pas de bon sens.»

Le pauvre bon sens.

Le 31 juillet 2018, Julie devait se présenter en cour, elle avait cette fois un bon avocat, en plus de l’intervenante de réinsertion qui acceptait de venir témoigner en sa faveur. «La DPJ n’était pas contente de ça. On devait passer devant le juge à 9h30, finalement il y avait juste des discussions entre les avocats. L’intervenante allait dans le bureau avec les avocats, ressortait, les intervenants parlaient ensemble, elle y retournait… pendant trois heures de temps.»

Coup de théâtre, «l’avocate de la DPJ est sortie du petit local en disant : “Elle, la tabarnac!” Elle est partie 10 minutes, elle est revenue dans le petit local et elle a rencontré [l’intervenante] qui est sortie du bureau en pleurant. Elle passe devant moi et elle me fait un signe sur la bouche… zip. Comme si elle ne voulait pas me parler. […] Mon avocat me fait venir dans un local, me dit : “La DPJ l’a congédiée pour l’empêcher de témoigner.” La DPJ ne voulait pas avoir l’air fou devant le juge, ils l’ont congédiée sur-le-champ.»

Chronique

Quand la DPJ fait fausse route

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «Attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil entame aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 1

«Avant, quand je lisais des histoires de DPJ dans les journaux, je me disais : “Ça ne se peut pas, il doit y avoir quelque chose qu’on ne sait pas.” Je me disais : “Les parents doivent avoir un problème.”»

Jusqu’à ce que la DPJ entre dans la vie de Fanny*.

Le père de sa fille et elle sont séparés, ils ont une garde partagée et l’entente est excellente entre eux. Deux jours avant le départ de Fanny pour un contrat à l’extérieur du Québec prévu il y a longtemps, sa fille refuse d’aller passer la semaine chez son père. En 48 heures, Fanny s’organise pour que sa fille puisse habiter chez des proches pendant son absence. Elle part l’esprit tranquille.

Sa fille a 13 ans, elle est suivie par un psychologue depuis quelques années, ses problèmes de santé mentale l’ont menée à être hospitalisée quelques fois. Elle est alors scolarisée quatre jours par semaine à l’hôpital où elle reçoit des soins. Elle a tendance à manipuler les gens à coups de menaces suicidaires.

Quelques jours après son départ, Fanny reçoit un courriel. «C’est une travailleuse sociale, elle me dit que je suis partie sans rien organiser pour ma fille. Je ne comprends rien du tout, ça ne fait ni queue ni tête.»

Elle revient à Québec sur-le-champ, se rend tout de suite voir sa fille à l’hôpital. «Ma fille n’aime pas les imprévus. Quand elle me voit, elle fait une crise, elle dit : “Si je vais chez vous, je me suicide!” On lui trouve une place chez une amie et, quand elle passe chez moi pour chercher du linge, elle change d’idée, elle veut rester chez moi.»

Un classique.

Le lendemain, Fanny reçoit un appel de la DPJ. «La personne me dit : “Votre fille semble avoir trop de contrôle à l’hôpital, il faut lui donner moins de choix, mieux l’encadrer.” Je suis totalement d’accord avec ça.» Après une autre menace suicidaire à l’hôpital, la fille de Fanny est placée en urgence dans un centre jeunesse pour 48 heures. «C’était pour lui faire comprendre que c’est sérieux, des menaces.»

Sa fille y passe la fin de semaine, une travailleuse sociale appelle le lundi. «Je reçois l’appel à 8h30, elle me dit que ma fille devrait revenir chez moi, qu’elle va me rappeler dans une demi-heure. Elle me rappelle à 11h15, me dit que les plans ont changé. Ils me disent qu’en se réveillant, ma fille était ambivalente, qu’ils ont fait un plan pour qu’elle reste cinq jours, mais que ma fille a demandé finalement à revenir chez moi. Elle me dit : “On n’a pas voulu, on va faire un placement de cinq jours. Êtes-vous d’accord?” J’ai dit non, elle a dit : “On se revoit en cour à 14h.”»

Ils sont passés à 17h, sont sortis du tribunal à 19h. «Ma fille m’a dit qu’on lui a dit : “Tes parents vont être contents de te placer, tu es un paquet de troubles.”»

Le placement a été ordonné. «Un des arguments qu’ils ont donné pour la placer, c’est que je ne pouvais pas la surveiller 24 heures sur 24, c’était leur gros argument. Mais le lendemain, pour l’envoyer à l’école, ils ont enlevé la cote 24/24 pour qu’elle puisse s’y rendre en autobus de la ville.»

Elle partait seule, sans surveillance.

Après les cinq jours, le placement a été prolongé d’un mois. «On me dit : “La décision a été prise à l’unanimité. Je leur ai présenté des suggestions pour mettre un terme au placement, il n’y avait rien à faire. Je leur ai demandé : “Peu importe ce que je propose, ce sera non?” Ils ont dit : “C’est ça.”»

Sa fille voulait revenir à la maison.

C’était aussi l’avis de la pédopsychiatre qui la suivait, elle était à la réunion où, supposément, le placement d’un mois avait fait l’unanimité. «La pédopsychiatre était présente à la réunion, elle nous a confirmé qu’elle était en faveur du retour à la maison. On a enregistré cette conversation.» Elle dit : «Le centre jeunesse, eux autres, c’était déjà décidé qu’ils aillent au tribunal quand il y a eu cette rencontre-là. […] Ben dans le fond, le placement, ce n’était pas mon plan. Mon plan à moi, là, la place [de votre fille], dans ma tête, était à la maison.»

En cour, l’intervenant a affirmé, sous serment, que les 14 personnes présentes à la réunion étaient du même avis.

Quatorze personnes.

On a même tenté de faire chanter les parents. «Ils nous ont dit : soit vous acceptez un placement d’un mois maintenant ou bien on demande deux mois en cour.» Les parents ont refusé, la DPJ a demandé deux mois, le juge en a ordonné un.

Sa fille était détruite. «Elle ne voulait pas ça, elle voulait revenir à la maison.» Et, à la maison, les parents ont dû expliquer aux trois autres enfants, plus jeunes, que leur sœur n’allait pas être là pendant un mois. «Le soir, les enfants m’ont dit : on a peur de la DPJ. Je leur ai dit de ne pas s’inquiéter, qu’on s’occupait bien d’eux et qu’il n’y avait pas de raison qu’ils viennent les chercher. Ils m’ont dit : mais vous vous occupiez bien de [notre sœur] et ils l’ont prise…»

Fanny a parlé de leur peur à l’intervenante et, le lendemain à l’école, les enfants ont été interrogés. «Ils m’ont dit que l’intervenante leur a demandé si je parlais contre la DPJ et si on se chicanait, moi et le père… Heureusement qu’on a eu un discours correct, même si on aurait pu être fâchés contre la DPJ.»

L’intervenante a rappelé Fanny à la fin de la journée, elle était dans la voiture avec ses enfants. «Elle m’a dit : “J’ai fait le suivi avec vos enfants, je leur ai posé des questions et, ne vous en faites pas, la fratrie réagit bien.”»

Fanny ne pouvait voir sa fille que six heures par semaine et le père, seulement trois. «Ils ont demandé que ce soit supervisé avec lui, mais le juge a refusé.»

Pour arriver à ses fins, la DPJ semblait se livrer à une forme de marchandage. «La travailleuse sociale a écrit dans un rapport : “Nous avons enlevé un motif de compromission parce que les parents coopèrent.”» La pédopsychiatre a elle aussi constaté que, dans certaines situations, la DPJ se braque. «Au centre jeunesse, quand ils voient l’émotion monter beaucoup, ils deviennent un peu rigides.»

Ça devient alors de l’entêtement.

Ironiquement, le centre jeunesse a dû appeler la mère pour lui demander conseil. «C’était un mardi, il était 23h, l’intervenant me dit : “Elle est barrée derrière la porte et elle ne veut pas nous parler. Vous faites quoi, vous, quand elle fait ça? Je lui ai dit : “Je lui texte et après 15 cœurs que je lui envoie, elle finit par m’écrire.” Mais comme elle n’avait pas droit aux appareils, il m’a demandé d’écrire un courriel à ma fille et qu’il allait pouvoir l’imprimer et le lui donner. Je lui ai dit : “Laissez-la donc tranquille. Elle va se tanner et elle va s’endormir.” Et c’est ce qu’il a fait.»

Après deux semaines de placement, la DPJ a indiqué vouloir prolonger au-delà d’un mois, arguant que c’était l’avis de la pédopsychiatre. Fanny avait prévu le coup, elle avait demandé à la pédopsychiatre — toujours en faveur d’un retour à la maison — si elle pouvait la contacter pendant la rencontre. «Je leur ai demandé de l’appeler, ils l’ont appelée et c’est là que, pour la première fois, une possibilité de retour après deux semaines a été envisagée.»

Mais il faut passer devant le tribunal, nous sommes en avril, la prochaine date disponible est le 4 juillet.

La fille de Fanny reste placée tout ce temps.

Fanny et son ex ont embauché un bon avocat pour les défendre, ils ont monté leur dossier, ils allaient pour la première fois pouvoir présenter leur défense et leurs expertises, ce qu’ils n’avaient pas encore pu faire jusque-là.

Mylène Moisan

Garderie: comme une épée de Damoclès

CHRONIQUE / Charlie* rêvait depuis longtemps de sa petite garderie, elle avait le goût de s’occuper des tout-petits, de faire du yoga, des causeries, de la cuisine végé.

Comme elle fait avec ses deux mousses.

Été 2018, elle et son chum se sont acheté une maison, elle s’est dit que c’était le moment parfait pour réaliser son projet, elle voulait offrir des places subventionnées, avec toute la paperasse que ça implique. «C’était important pour moi, je voulais que mon service de garde soit reconnu, je voulais être accréditée.»

Elle a fait approuver son programme éducatif, basé sur l’autonomie, le respect, la pédagogie bienveillante.

Quand elle a eu le feu vert, elle a annoncé ses quatre places. «J’ai reçu énormément de demandes, ça n’arrêtait pas! Les parents ont de la misère à trouver des places, je pense que c’est pire qu’avant! Surtout quand c’est un peu alternatif, le monde se pitche!»

Elle a été bombardée de messages.

Elle a pris le temps d’échanger avec les parents qui étaient intéressés, a fait visiter sa nouvelle maison avant d’ouvrir son service, a expliqué ce qu’elle avait en tête. «Pour mon projet, la notion d’autonomie était très importante et puis il fallait qu’il y ait un match avec les parents, je suis une fille de feeling.»

Elle avait l’embarras du choix, elle a retenu quatre enfants qui lui semblaient bien aller ensemble, et avec ses deux enfants aussi. Elle a pris un enfant qui avait des besoins particuliers, un autre qui avait une intolérance au lactose. «J’ai passé une super belle année! On passait beaucoup de temps dehors, on allait dans la cour et dans le parc, on faisait du yoga, des chansons et aussi la causerie du matin. Ça se passait vraiment bien.»

À la fin du printemps, elle a reçu un courriel.

Une plainte.

Le courriel venait de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, une mère qui avait visité sa maison 10 mois plus tôt l’accusait d’avoir fait preuve de discrimination en ne choisissant pas sa fille. «Je me suis souvenue d’elle, la petite était tombée en arrivant chez moi, elle s’était cogné la tête.»

Tellement que, lorsque la fillette a descendu avec peine l’escalier menant au sous-sol, Charlie a craint une commotion.

«Je cherchais des enfants autonomes, ça m’a inquiétée qu’elle trébuche, puisque je devais être en mesure d’assurer la sécurité des enfants. […] À la fin de la visite, j’ai dit à la mère que je la contacterais pour lui donner des nouvelles, mais ma décision était prise. Je lui ai dit de s’assurer que sa fille ne soit pas blessée à la tête, elle m’a dit qu’elle avait un léger retard de développement moteur.»

Charlie n’y a pas trop porté attention.

Elle a fait le choix des enfants, a annoncé à la dame que sa fille n’était pas du lot. «Je lui ai écrit le soir même et je lui ai souhaité bonne chance pour trouver un autre endroit.» La mère était déçue comme l’aurait été n’importe quelle mère engagée dans cette course pour dénicher une place en garderie.

Puis, plus rien.

Jusqu’au fameux courriel en juin.

Sous le choc, Charlie a appelé à la Commission des droits de la personne. «Je voulais savoir quoi faire, on ne m’a pas vraiment expliqué. Il a fallu que j’appelle une de mes amies pour comprendre comment ça marche. […] Je trouve que le processus manque d’impartialité, j’ai l’impression que je suis déjà coupable. J’ai demandé à aller en médiation, mais la commission n’a pas accepté.»

Elle s’est tournée vers son bureau coordonnateur. «J’ai appelé mon bureau coordonnateur pour avoir du soutien, j’ai appelé l’ADIM [Association des intervenants en milieu familial], la FIPEQ [Fédération des intervenants en petite enfance du Québec], on m’a dit qu’on n’avait jamais vu ça, mais que je n’avais pas de protection contre ça.»

C’est pour ça qu’elle m’a raconté son histoire. «Je suis zéro soutenue. Je veux que les personnes sachent que ça peut te tomber dessus. Quand j’ai créé mon service de garde, jamais je ne me suis douté qu’une affaire comme ça pouvait arriver, j’aurais peut-être procédé autrement.»

Échaudée, Charlie a fermé son service de garde, elle a recommencé à travailler comme enseignante.

Les deux parents de la fillette lui réclament plus de 20 000 $.

Depuis qu’elle a appris que la médiation était refusée, elle attend la suite des choses sans savoir ce qui adviendra, si elle devra se présenter devant le tribunal. «Je ne souhaite ça à personne, c’est épouvantable. Nos économies, on les a prises pour acheter la maison. On va le prendre où, l’argent? Est-ce qu’il va falloir perdre notre maison parce que je n’ai pas choisi un enfant?»

*Prénom fictif

Chronique

Le suicide est un faux choix

CHRONIQUE / «Mon fils n’a pas choisi de mourir. Son cerveau était en cavale avec des hauts et des bas et la prise d’antidépresseurs a augmenté ces fluctuations dangereuses.»

Le gars de Marlène Gauthier, Olivier, avait 19 ans.

Il en aurait 26.

Depuis, Marlène mène une charge à fond de train pour que le Québec s’attaque sérieusement à la neuvième cause de décès au pays. Chaque année, un peu plus de 1000 Québécois s’enlèvent la vie, presque 30 000 passent proche, et la grande majorité a demandé de l’aide avant.

C’est sur cette aide qu’il faut travailler.

D’abord, la sensibilisation. Sur son site www.olipourlavie.com, Marlène fait une comparaison frappante, le budget de sensibilisation de la Société d’assurance automobile du Québec a été de 6 millions $ en 2017, et celui pour la prévention du suicide en 2016… de 35 000 $. 

Trois fois moins de personnes meurent sur la route.

L’autre point, et ça devrait être en place depuis longtemps, c’est l’accès rapide aux services, le mot rapide est le plus important. Encore faut-il que les professionnels de la santé mentale prennent au sérieux les signaux d’alarme de ceux qui frappent à leur porte, ce qui n’est pas toujours le cas. 

À force de tourner en rond entre les portes tournantes, certains finissent par ne plus venir y frapper.

Il faut changer ça.

Dans le magazine Time du 4 novembre, un reportage est consacré aux solutions pour contrer le suicide, non seulement elles existent, mais en plus elles sont simples. Et, quand on les applique, elles font une énorme différence. 

Le Time donne l’exemple du Henry Ford Health System à Détroit, qui s’est fixé en 2001 l’objectif d’atteindre zéro suicide — oui, oui, zéro —, objectif atteint huit ans plus tard. Après deux ans, le taux de suicide avait déjà chuté de 75 %, en instaurant notamment un protocole serré tout de suite après une hospitalisation, sachant que cette période est une des plus critiques.

Marlène insiste aussi sur l’importance que tout le monde soit dans le coup, que les professionnels de la santé en parlent aux proches. «Environ 80 % des personnes [qui ont des idées suicidaires] consultent et la plupart des psychologues ne contactent pas quelqu’un, ce qui va à l’encontre de leur code de déontologie. Et, comme les proches, le personnel infirmier est une ressource qui est trop souvent ignorée.»

L’idée est de faire un triangle de soins avec la personne, les soignants et les proches, comme une trithérapie pour la santé mentale.

Et le point de départ est souvent le cabinet. «Les survivants disent souvent : “C’est un psychiatre ou un médecin qui m’a sauvé de justesse après qu’on m’ait promené des mois dans le système.”»

Qui a mis le pied dans la porte tournante.

En théorie, cette collaboration devrait déjà être la norme. «On en parle au Québec depuis 1990. Il y a quelques cliniciens et quelques CIUSSS qui ont intégré cette pratique, mais c’est loin d’être le cas partout. Comme le disait la stratégie [d’action face au suicide], des protocoles et des normes de soins intégrés doivent être mis en place. Et respectés. […] Mais ici au Québec, la plupart ne suit ni les plans d’action en santé mentale ni les directives, et il n’y a pas d'évaluation et de suivi.»

Le Protecteur du Citoyen a d’ailleurs blâmé en septembre une intervenante d’un centre jeunesse à qui une jeune fille s’était confiée avant de commettre l’irréparable. Personne n’a été mis au courant, même pas son père, qui a découvert que sa fille avait des idées suicidaires dans une lettre qu’il a trouvée. «D’autres personnes-ressources auraient dû être avisées. Cela n’a pas été fait», a tranché le Protecteur.

On aurait pu court-circuiter ses plans funestes, soutient Marlène. «Il est prouvé que lorsqu’on sort la personne de ses pensées quand elle s'apprête commettre un acte, ses pensées actives se calment. Mais, il est certain que c’est temporaire et que des pensées suicidaires intenses sont le signe d’une maladie qui doit être bien diagnostiquée et soignée adéquatement.»

Le rôle des proches, quand ils sont mis au courant, est d’être à l’écoute, tendre la main, ou une perche. 

Cela peut faire toute la différence, comme l’avait d’ailleurs écrit Hélène*, cette professionnelle de la santé frappée par la dépression dont je vous ai parlé lundi. Dans un message qu’elle a écrit à ses proches, elle disait ceci : «Sachez aussi que la détresse diminue lorsqu’elle est nommée et entendue. Si un proche vous inquiète, osez poser des questions, oser l’inviter pour un café. Car même s’il refuse [il le fera sûrement], il lui restera l’espoir de savoir qu’il y a une porte d’ouverte pour lui s’il change d’idée. Quand la souffrance nous étouffe, l’espoir, même petit, est parfois suffisant pour donner le courage d’avancer encore.»

Le suicide est un geste fatal.

Pas une fatalité.

* Nom fictif

Vous avez besoin d'aide? 1-866-APPELLE (277-3553)

Chronique

Et puis un jour, une étincelle

CHRONIQUE / «Il n’y avait absolument rien ni personne qui aurait pu m’empêcher de passer à l’acte, il n’y avait plus rien de suffisant pour faire contrepoids à la douleur, même pas mes enfants.»

Elle est allée chercher de l’aide, in extremis. «J’ai choisi de vivre.»

Le «je» est important.

Hélène* est professionnelle dans le milieu de la santé, elle a même déjà travaillé en santé mentale, elle s’est vue aller au début, quand elle n’arrivait plus à sortir de l’eau, quand elle composait tant bien que mal avec le manque de sommeil, quand tout était noir autour et que tout était triste en dedans.

Elle était même déjà en psychothérapie. «J’ai travaillé pendant deux mois avec des idées de suicide presque tous les jours, avec un plan défini. Je refusais de prendre des pilules, je me disais que personne ne pourrait rien faire. Puis, j’ai accepté la médication et ça a empiré, j’avais encore plus d’idées de suicides, un plus grand manque d’intérêt.»

C’est long, parfois, trouver la bonne pilule.

Elle le savait, ça ne l’empêchait pas d’aller plus mal. Elle est allée voir une amie à Sherbrooke pour se changer les idées, a abouti à l’hôpital. «Je ne voulais pas y aller, c’était mon dernier recours, je savais qu’ils me garderaient. Quand tu es un professionnel de la santé, c’est plus dur encore, tu te retrouves de l’autre côté du miroir.»

Elle y est restée trois semaines, n’a pas pu obtenir de suivi à Québec. «Je recommençais à me détériorer. Je n’avais pas moins d’anxiété, et pas moins d’idées suicidaires…»

Retour au point de départ.

Elle a été admise dans un programme méconnu, le TIBD, pour traitement intensif bref à domicile. «Ils commençaient à prendre des patients, je suis bien tombée. Ça me permettait de rester à domicile avec mes enfants et de ne pas revivre l’indignité de l’hospitalisation. Je voulais éviter ça à tout prix.»

L’idée du TIBD, c’est de «déplacer l’hospitalisation à la maison», c’est une unité mobile de soins qui se rend chez les gens. «Pendant tout l’été, on a testé des affaires, d’autres molécules, on a même arrêté deux semaines pour voir. Mais au mois d’août, j’étais vraiment détériorée, c’était pire que jamais, j’avais plus peur que jamais de mes idées suicidaires, je me sentais en danger avec moi-même…»

Elle a lancé un ultime appel à l’aide. «J’ai appelé au TIBD, ils m’ont envoyée au Centre de crise [de Québec, CCQ]. Je me demandais ce que j’allais faire là, mais ça m’évitait une “hospite” et quand je suis arrivée, j’ai vu qu’il y avait toute sorte de monde. J’ai été accueillie sans jugement.»

C’était sa nouvelle maison. «C’est comme une vie de famille, mais une famille un peu bizarre! Les intervenants sont formidables, ils nous font à manger, ils nous font des gâteaux, ils arrivent à mettre de l’humour aux repas alors qu’on est tous déprimés, ils font vraiment une différence quand on n’est pas bien. J’avais l’impression de vivre une vie normale, je me sentais libre, je n’avais pas besoin de la signature du médecin pour sortir, c’était très important pour moi.»

Elle pouvait aller dormir deux fois par semaine chez elle, avec son chum et ses enfants.

Pour la première fois depuis un sacré bout de temps, elle a pu penser à elle. «J’avais besoin de me retrouver, de faire une bulle, d’exister par moi-même. […] Au Centre de crise, j’ai commencé à faire de l’aquarelle, je faisais quelque chose qui n’était utile à personne, c’était juste pour moi. Ça me faisait sentir vivante.»

Elle qui se voyait morte depuis si longtemps.

Entre deux coups de pinceau, elle a retrouvé le goût de vivre. «Un jour, il y a eu une étincelle, il y a eu un moment où il y a eu une étincelle, c’était nouveau. Il y a eu un ensemble de moments, de facteurs, qui ont fait en sorte que la vie a émergé. J’ai commencé à me rebâtir pour moi et par moi.»

Quand les intervenants l’ont sentie assez forte, Hélène est retournée chez elle. Le jour où elle est sortie, elle a écrit un long message à ses proches où elle raconte par où elle passée et vers où elle va, surtout. «Pour la première fois en plus de neuf mois, il y a une étincelle de vie, une ébauche d’amélioration, une poussière d’espoir.»

Je suis allée la rencontrer chez elle, trois semaines plus tard «Au début, j’étais un peu stressée de sortir, mais là ça va mieux. Il y a des bonnes et des moins bonnes journées, là, c’est une semaine de bonnes. Les enfants ont recommencé à me faire confiance, on rebâtit notre vie de famille. J’ai commencé à cuisiner, à jouer avec eux, je ne le faisais plus depuis longtemps…»

Dans son message, Hélène a aussi tenu à rassurer ceux qui ont perdu des proches par suicide, les siens auraient pu être du lot. «Aux endeuillés du suicide, je dis : “Soyez en paix.” Si j’avais décidé de me tuer, personne n’aurait pu m’en empêcher. PERSONNE. Ni mon mari, ni ma mère, ni mes enfants, ni mes collègues, ni mes amies, ni mon médecin. Le suicide est un choix, certes un choix biaisé par notre cerveau malade, mais c’est un choix quand même. Le suicide n’est pas un manque d’amour, c’est un surplus de souffrance. Le suicide n’est pas de refuser de l’aide, c’est de ne pas la voir au travers du rideau noir qui nous aveugle. Le suicide, c’est d’être convaincu que rien ni personne ne pourra nous soulager, lorsque la souffrance est intolérable. Pleurez votre proche. Ayez de la compassion pour lui et pour vous-mêmes. Ne laissez pas la culpabilité alourdir inutilement votre deuil.»

C’est déjà assez dur comme ça.

Comme professionnelle de la santé, Hélène connaissait la ligne d’écoute du Centre de crise, disponible 24 heures sur 24, sept jours sur sept, elle ne savait pas qu’il y avait aussi une équipe mobile ni deux maisons, une sur le boulevard René-Lévesque, une autre à Limoilou. Elle a habité dans les deux et les deux ont besoin d’amour. «Un de mes chocs a été de voir que les lieux étaient aussi mal en point. Ils n’ont tellement pas de budget, ils mettent l’argent en priorité dans les services, mais ça aiderait sûrement si c’était plus invitant. […] Ces gens-là évitent des hospitalisations, des séjours à l’urgence et des passages à l’acte. Qu’ils fassent sauver autant de milliers de dollars et qu’ils n’aient même pas d’argent pour repeinturer la salle de bain, c’est un non-sens!»

Et si ce n’était que pour les rénos, l’argent manque aussi pour répondre aux appels de détresse, de plus en plus nombreux, parce que la ligne peut être très mince entre vivre et mourir.

La vie ne tient parfois qu’à une étincelle.

* Prénom fictif

** Ligne d’écoute du Centre de crise de Québec : 418 688-4240

Mylène Moisan

Une limousine pour Robin des bois

CHRONIQUE / La prospérité est un concept passablement subjectif, même le Larousse en donne deux définitions, soit un «état marqué par l’expansion, par l’abondance» ou un «état de quelqu’un qui est dans une situation favorable sur le plan économique ou de la santé».

Les gens, je crois, l’associent davantage à l’abondance.

La classe moyenne est une notion tout aussi floue, personne ne s’entend vraiment sur les frontières de ce fourre-tout. 

Dans un texte de Stéphanie Grammond publié en 2017 dans La Presse, elle indique qu’au Québec, selon les lignes directrices de l’OCDE, les célibataires qui en font partie ont un revenu oscillant entre 28 500 $ et 57 000 $ et, pour une famille de quatre personnes, entre 57 000 $ et 114 000 $.

Au Québec, c’est 38 % des gens.

Le ministre des Finances Bill Morneau venait de déposer son budget, l’expression «classe moyenne» y apparaissait 166 fois.

Stéphanie Grammond avait profité de l’occasion pour en parler avec Jean-Herman Guay, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. «La classe moyenne telle que définie par les politiciens est considérablement gonflée. On comprend le côté fédérateur de cette expression-là. Statistiquement, c’est seulement 38 % de la population qui en fait partie, mais politiquement, ça va chercher peut-être 80 % des gens. C’est magnifique!»

Alors, quand Justin Trudeau annonce la création d’un ministère de la Prospérité de la classe moyenne, il fait un calcul politique, il vient court-circuiter les mauvaises langues qui oseraient lui reprocher de ne pas en faire assez pour soulager les difficultés économiques — réelles — d’une partie de la population.

On l’a vu pendant la dernière campagne électorale, les chefs de partis ont rivalisé de promesses à l’endroit de la classe moyenne, Andrew Scheer le premier, répétant comme un mantra vouloir remettre plus d’argent aux gens. Son slogan ne faisait aucun doute : «Plus. Pour vous. Dès maintenant.»

Tellement que, à force de le répéter ad nauseam, il a réussi à neutraliser le bilan libéral. Pendant la campagne électorale, la perception de la réalité a été modifiée, Trudeau n’est pas arrivé à défendre et à gagner des votes sur les mesures qu’il a prises pour la classe moyenne. Ce n’est quand même pas rien sachant que, selon une récente étude de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, le gouvernement Trudeau a «redonné» 3,5 milliards $ par an à la classe moyenne, environ 88 % de cette somme aux familles.

L’essentiel du rattrapage a été fait par la mise en place de l’Allocation canadienne pour enfants (ACE) qui est venue remplacer l’allocation familiale abolie — avec d’autres mesures fiscales — par le prédécesseur de Andrew Scheer, Stephen Harper. Une somme de 18 milliards $ qui n’allait plus à la classe moyenne.

À sa gauche, Jagmeet Singh a fait la même chose en martelant que les libéraux ne gouvernaient que pour les riches et en promettant de «se battre pour vous», une allusion implicite à la classe moyenne. Pendant la campagne, il a souvent affirmé que «M. Trudeau n’est pas prêt à imposer les plus riches. […] Les familles qui travaillent fort et les familles de la classe moyenne paient leur juste part. Elles n’ont pas besoin de payer une plus grande part du fardeau.»

Et pourtant, en modifiant les taux d’imposition, le gouvernement libéral a déplacé deux milliards des plus nantis vers les plus pauvres.

L’étiquette a pourtant collé au premier ministre.

En créant un ministère de la Prospérité de la classe moyenne, Justin Trudeau se dit qu’on ne l’y reprendra plus, il fait le pari qu’il coupera l’herbe sous le pied à ses adversaires à la prochaine campagne électorale. C’est une opération de communication et de séduction, avec la facture salée qui vient avec un ministère.

Une limousine pour Robin des bois.

Il aurait aussi pu l’appeler le ministère de la Réélection, on comprend bien que le chef libéral fourbit déjà ses armes pour la prochaine bataille électorale qui viendra peut-être plus tôt que tard et qu’il veut priver ses adversaires des munitions qu’ils ont utilisées pendant la dernière campagne.

En créant ce ministère, il veut marquer son territoire.

Cela dit, j’ai bien hâte de voir ce que fera la nouvelle ministre Mona Fortier, qui risque de devenir la ministre des allocations et des crédits d’impôt, rôle dont s’acquittait plutôt bien le ministre des Finances. Son mandat officiel n’est pas encore connu, mais ce que les gens comprennent dans le nom de ce ministère, c’est qu’ils auront plus d’argent.

Le gouvernement fera la même chose, mais chaque fois qu’il adoptera une mesure, il pourra se poser en défenseur de la classe moyenne.

Devrait-on compter le budget du ministère comme une dépense électorale?

Chronique

Instagram, Mélina et le zona

CHRONIQUE / «C’était dans le temps des Fêtes, une femme de 20 ans est arrivée à la pharmacie, elle avait son bébé dans les bras, elle pleurait. Elle n’était plus capable d’allaiter. Elle avait voulu prendre un verre de vin, elle était allée voir sur Internet et elle avait lu qu’il fallait arrêter pendant trois jours.»

Son corps ne produisait plus de lait.

Alexandre Chagnon était le pharmacien en poste ce soir-là, il a tenté de lui donner des conseils pour que ça revienne. «On a essayé des choses, mais il était trop tard, l’allaitement était terminé. Elle était dans un tel état de désarroi…»

C’est là qu’il a eu l’idée de créer un site Web où les gens pourraient poser des questions directement à un pharmacien pour éviter que des gens se fient à des sources d’informations plus ou moins crédibles, comme le blogue que cette femme avait consulté et qui l’a induite en erreur.

Après un verre de vin, trois heures suffisent.

Pas trois jours.

C’est comme ça qu’est né en 2015 le site «Question pour un pharmacien», tout simplement, où Alexandre consacrait ses temps libres à répondre à des gens. «Jusqu’en 2017, je répondais à 100 % des questions moi-même. J’ai eu environ 600 questions de 2015 à 2017, maintenant, c’est 600 par semaine.»

Parce qu’il n’est plus tout seul, il y a maintenant 250 pharmaciens à la grandeur de la province qui donnent de leur temps pour répondre à des questions de toutes sortes. Les gens peuvent choisir le pharmacien à qui poser leur question, en choisir un qui habite le même quartier. «Ça respecte le cadre qui nous est donné. C’est comme une consultation au téléphone ou en pharmacie, sauf que c’est en ligne.»

L’anonymat de la personne qui appelle est préservé, l’identité du pharmacien, elle, est connue. 

Ainsi, lorsque Mélina Payeur a posé sa question, Alexandre savait qu’il s’adressait à une «femme de 29 ans», point. Enceinte de 15 semaines, Mélina était en République dominicaine depuis deux jours, elle s’inquiétait de ce qui avait tout l’air d’un début de zona autour de son œil. 

Infirmière, elle avait d’abord consulté le médecin en poste à l’hôtel où elle et son conjoint logeaient. «Ça évoluait hyper vite, c’était rendu à un centimètre de long. Le médecin de l’hôtel ne savait pas trop, elle m’a envoyée à la clinique de la ville en ambulance… on passait sur les rouges!»

Voilà pour l’anecdote.

À la clinique, le médecin lui a prescrit une autre crème. «Là-bas, ils ne donnent pas de médicaments en pilule à des femmes enceintes, et je ne savais pas moi non plus ce qui était indiqué dans une situation comme celle-là. J’avais un mal de tête terrible, elle m’a dit de prendre du Tylenol…»

Elle ne savait plus quoi faire. «Mon chum a commencé à regarder pour devancer notre date de retour…»

Et pendant qu’il était sorti de la chambre quelques minutes pour faire une course, Mélina est allée distraitement sur Instagram, elle a fait défiler les photos, est tombée sur une publication qui a retenu son attention. Maïka Desnoyers, auteure du blogue Ma famille, mon chaos, conjointe de l’ex-joueur de football Étienne Boulay, venait d’avoir réponse à sa question pour un pharmacien.

Mélina n’a fait ni une, ni deux, elle est allée sur le site, a posé cette question à Alexandre, il devait être autour de 21h. «J’ai un zona au niveau du sourcil, je suis enceinte de 15 semaines et je suis en vacances. Puis-je prendre Valtrex oral?»

La réponse est venue moins d’une heure plus tard. «La situation est effectivement inquiétante. Le zona ophtalmique […] est une infection grave qui doit être traitée rapidement. En cas de traitement retardé, il peut survenir une perte irréversible de la vue. Le traitement à base d’acyclovir topique (en crème) n’est malheureusement pas suffisant. Il vous faut de l’acyclovir en pilule (à raison de 800 mg, cinq fois par jour pour sept jours). Ce médicament est compatible avec la grossesse. Je vous conseille de consulter un médecin très rapidement et de revenir m’écrire en cas de question.»

Mélina était allée dans une pharmacie plus tôt dans la journée, elle se rappelait avoir vu ce médicament en vente libre. «Là-bas, il y a plein de médicaments en vente libre. On est repartis à la pharmacie, elle était encore ouverte. J’ai acheté 35 comprimés et j’ai commencé mon traitement.»

Au bout de deux jours, l’infection a cessé de progresser. «Le temps que le traitement commence à faire effet, je commençais à avoir mal à l’œil et si l’œil est atteint, on peut avoir une cécité permanente. J’ai été traitée juste à temps! Et quand je suis revenue, j’ai fait le suivi avec ma gynécologue, tout était OK.»

Alexandre a pris des nouvelles de Mélina une semaine plus tard.

«— Je reviens aux nouvelles! Comment a évolué votre situation depuis la semaine passée? Aussi, êtes-vous de retour au Québec?

— Oui, je suis de retour au Québec depuis le 8 octobre et j’ai vu ma médecin de suivi de grossesse le 10. Tout est sous contrôle, le traitement a très bien fonctionné et bébé se porte bien. Les lésions sont en voies de guérison. Je vous remercie encore énormément pour les informations, sans vous, j’aurais été dans le pétrin.»

C’est précisément pour aider les gens dans ce genre de situations qu’Alexandre, bientôt 30 ans, a mis sur pied Question pour un pharmacien. «C’est quoi tes options, quand tu es malade à l’étranger?Appeler le 8-1-1 en longue distance et attendre 60 minutes? C’est pour ça qu’on est là.»

Et toutes les conversations sont disponibles. «Comme c’est anonyme, les gens peuvent consulter tout ce qui est là s’ils ont le même problème. Il y a des consultations qui ont été vues jusqu’à 5000 fois!»

Dans le doute, ils peuvent poser leur question.

Alexandre a mené un sondage auprès d’une centaine de personnes qui ont posé une question. «À la question : “Si le pharmacien n’avait pas été là, tu aurais fait quoi? ”, 19 % des personnes ont dit qu’ils ont évité d’aller dans une clinique sans rendez-vous, 37 % n’ont pas consulté leur médecin de famille, 2 % ne sont pas allés à l’urgence […] Dans les salles d’attente des urgences, on calcule qu’environ le tiers des P4 et des P5 [les cas les moins urgents] peuvent être pris en charge par un pharmacien.»

C’est énorme. 

«On a posé des affiches dans les salles d’attente. Il y a des gens qui envoient leurs questions pendant qu’ils attendent, ils ont la réponse et ils s’en vont!»

Site Web: askyourpharmacist.ca/fr

Chronique

Deux CHSLD, deux opposés

CHRONIQUE / Chaque fois que je raconte une histoire qui expose un problème ou une aberration dans le système de santé et de services sociaux, il y a toujours des gens qui m’écrivent pour me dire que je devrais aussi raconter de belles histoires.

Alors voici, un deux pour un.

C’est l’histoire de Marie-Claire*, dont le père était atteint d’alzheimer, et dont la mère s’est occupé tant qu’elle a pu, jusqu’à ce que son médecin lui dise qu’elle était en train d’y laisser sa peau. «Ça a été difficile pour elle de placer papa, c’était son seul amour, ils ont passé toute leur vie ensemble.»

Été 2015, on a trouvé une place dans un CHSLD en attendant d’en trouver un plus près de chez sa mère. Ils s’attendaient à un mouroir. 

Et non.

«L’endroit où mon père a été placé, c’était un cinq étoiles. L’intégration de notre père a été magique par l’humanité, l’amour et la gentillesse du personnel. Les employés s’en occupaient, ils l’aimaient, le chouchoutaient même. Le médecin était toujours présent, on appelait ma mère pour lui donner des nouvelles. […] Chaque fois qu’on arrivait pour venir le voir, l’infirmière-chef venait nous voir pour nous saluer, c’était incroyable. Quand on leur disait que papa devait aller à la toilette, ils arrivaient à la course.»

On prenait soin de lui. «Ça nous a tellement aidés pour atténuer le choc d’avoir à le placer dans un CHSLD.»

Un an et demi plus tard, ils ont finalement obtenu une place dans un CHSLD plus proche de chez sa mère. «On a fait le saut quand on est arrivés là. Ça a été un clash épouvantable, on ne savait pas ce qui se passait, on ne nous disait rien. Sa chambre était tellement sale, ça n’avait aucun sens... […] Ils l’ont mis en couches sans nous en parler, ma mère a pleuré pendant deux jours quand elle l’a su.»

Et le médecin? «On n’avait aucune nouvelle. Après presque un an, on n’avait eu aucun suivi du médecin.»

Marie-Claire est tombée des nues, elle ne pouvait pas imaginer qu’il puisse y avoir une si grande différence entre deux CHSLD. «Mon père a quitté un environnement humain, enveloppant et rempli d’amour pour se retrouver dans un milieu froid avec un roulement de personnel indescriptible. À côté de ça, l’autre endroit, c’était un resort

Ils ont regretté de l’avoir déménagé.

Elle appelait pour avoir des nouvelles, ça sonnait, sonnait, sonnait encore. «Après 60 coups, ça arrête. Ça m’est arrivé d’appeler deux fois et de me rendre chaque fois au bout des soixante sonneries sans que personne ne réponde.[…] Un moment donné, on a vu qu’il avait une plaie, on nous a dit qu’on ne savait pas vraiment ce qui s’était passé, qu’il avait dû se cogner…»

Elle, sa mère, sa sœur et ses frères lui rendaient régulièrement visite. «On allait le voir au moins quatre fois par semaine. Il y avait tellement de restes de nourritures dans son fauteuil roulant que nous l’appelions sa poubelle roulante. On leur disait de lui brosser les dents, ils disaient qu’ils lui donnaient sa brosse à dents, mais mon père, il n’était plus capable de le faire tout seul… C’est moi qui lui coupais les cheveux, il avait l’air d’avoir une moppe sur la tête, il avait l’air d’un itinérant.»

Sa mère s’en voulait de le laisser là.

«Le samedi, on mettait les résidents en pyjama et en jaquettes avant souper, des fois à 15h30. Ils soupaient et on les couchait après. Mon père n’avait aucune activité, on le laissait couché dans son lit des heures et des heures…»

La dernière fois que Marie-Claire a vu son père, elle a eu un choc. «J’ai vu un cadavre dans sa chaise roulante. La préposée m’a dit «votre père ne mange plus du tout depuis une semaine». Ils lui apportaient son repas et ils le reprenaient, même s’il n’y avait pas touché. Il était à l’article de la mort.» Elle a appelé le médecin pour lui demander de regarder ça, le verdict est tombé, son père n’en avait plus pour longtemps. 

«Si je n’avais pas fait ces démarches, je suis convaincue que mon père serait décédé dans son fauteuil roulant sans aucun soin.»

Marie-Claire n’a pu être au chevet de son père pour la fin, sa fille y était. «Elle m’a dit que ça s’était très bien passé pour les derniers moments, que l’accompagnement qu’il a eu était très humain. Heureusement, il a pu mourir dans la dignité. Et j’aurais aimé qu’il puisse vivre dans la même dignité. Personne ne devrait vivre ça.»

C’est pour cette raison qu’elle m’a raconté son histoire.

Les deux CHSLD où son père a habité se trouvent dans la région de Québec, je ne les nomme pas parce que l’idée n’est pas de montrer du doigt un endroit en particulier. L’idée, c’est de montrer que c’est possible de bien faire, avec les mêmes budgets, les mêmes contraintes, les mêmes ratios. 

On devrait s’en réjouir.

Et s’en inspirer.

* Prénom fictif

Mylène Moisan

Les chaînons manquants

CHRONIQUE / Wanda Beaudoin est la mairesse de Blanc-Sablon, elle voit, depuis la réforme de 2015, la protection de l’enfance s’effriter.

«On l’a dit, ça a été nommé, mais on n’a pas été écoutés.»

Mme Beaudoin en avait long à dire mardi devant la Commission spéciale des droits des enfants et de la protection de la jeunesse, elle est aux premières loges de la dégradation des services offerts en Basse-Côte-Nord, où l’isolement vient compliquer davantage l’intervention auprès des jeunes. 

«Ce n’était pas idéal avant, mais ça fonctionnait.» Elle montre du doigt des suivis inexistants, une diminution de la prévention et du dépistage, un taux de roulement effarant et le travail en silos. 

«La réforme a défait le tissu social.»

Elle constate que les intervenants sont au bout du rouleau, surtout depuis que chacun doit travailler dans son coin. «Il y a un intervenant à la jeunesse, un autre aux personnes âgées, un autre à la toxicomanie, ils doivent se rapporter à des gestionnaires différents qui sont à Sept-Îles ou à Baie-Comeau, qui n’ont pas de connaissance fine du milieu. […] Les intervenants doivent constamment se justifier. Il y en a une, elle va quitter bientôt, qui doit se rapporter à cinq gestionnaires. Il y en a une autre qui m’a dit : “Si j’aide quelqu’un, ce n’est pas calculé dans mes statistiques, ce n’est pas comptabilisé” et elle se fait dire qu’elle ne travaille pas assez.»

Parfois, faute de pouvoir trouver des travailleurs sociaux, on embauche des éducateurs spécialisés. Ce n’est pas la même chose. «La chaise est remplie, mais pas nécessairement par la bonne personne».

Wanda Beaudoin espère que les choses vont changer.

Elle n’est pas la seule, Régine Laurent et ses commissaires ont passé trois jours à Sept-Îles à entendre les gens de la Côte-Nord, une avocate de l’aide juridique, des policiers, des intervenants du milieu scolaire, du milieu communautaire, des maires, quelqu’un de la MRC, un médecin, un préfet.

Plus six témoignages à huis clos.

Je les ai écoutés sur le site Web de la Commission raconter comment chacun compose avec le système de protection de l’enfance, l’avocate qui n’a pas assez de temps pour se préparer, les policiers qui n’ont pas accès aux informations qui les aideraient à mieux intervenir et parfois, carrément, l’absence de services.

Ce qui se passe dans des communautés isolées comme Blanc-Sablon donne froid dans le dos, il arrive que des gens appellent pour faire un signalement et que la DPJ ne réponde pas. C’est arrivé à deux animateurs de 14 et 15 ans dans un camp d’été qui ont finalement appelé la police.

Avant, il y avait des gestionnaires sur place, il n’y en a plus.

L’avocate de l’aide juridique Kim Chiasson a souligné que, au Centre de service en santé et en services sociaux (CISSS) de la Côte-Nord, les postes de pédopsychiatres sont vacants. Alors, quand un juge ordonne une évaluation des enfants, on les envoie à Québec ou à Montréal, parfois nulle part. 

On contrevient aux ordonnances du tribunal.

Même chose pour les ressources d’hébergements qui débordent, ce qui fait qu’on doit envoyer des enfants à l’extérieur, jusqu’à Québec, ou à Montréal pour les anglophones. De jeunes Innus qui ont des problèmes de toxicomanie se retrouvent à des centaines de kilomètres, en Gaspésie.

Le centre Walgwan de Gesgapegiag est le seul centre de désintoxication au Québec pour les autochtones qui ont entre 11 et 18 ans.

Il ne fournit pas à la demande.

Me Chiasson a plaidé devant la commission pour qu’il y en ait un sur la Côte-Nord, où la consommation de drogue est un fléau, et où les services sont insuffisants. «Le tribunal l’ordonne, mais on n’a pas la ressource. Il manque de ressources en dépendance pour les ados, surtout pour les Innus.»

Et les problèmes qu’on ne règle pas dégénèrent. «Lorsqu’il y a une absence de suivi ou un suivi inadéquat, c’est une non-réponse aux besoins des enfants. Ça contrevient à l’article 93 de la Loi [de la protection de la jeunesse]. Ça entraîne des lésions de droit et ce sont les jeunes qui vivent avec les conséquences de ça.»

Ces jeunes qu’on doit protéger, en théorie.

À écouter tous ces témoignages, plusieurs images me sont venues en tête, un panier percé, un gruyère, un carrosse à trois roues, un filet avec de très grosses mailles.

Une chaîne de chaînons manquants.

Un seul témoignage allait dans un autre sens, celui de la Directrice de la protection de la Jeunesse de la Côte-Nord, Marlène Gallagher. Elle a admis du bout de lèvres avoir eu à gérer «un peu de chaos», tout en insistant sur les «bons coups» d’une réforme qu’elle-même n’avait pas souhaitée.

Elle a affirmé que les problèmes d’accès aux services, c’était «moins vrai» et que «l’accessibilité était plus rapide». 

Mme Gallagher, surtout, déplore que le travail de la DPJ soit remis en question. «C’est rendu extrêmement difficile. Il y a un effritement dans le consensus social au Québec sur la protection des enfants. […] La légitimité d’agir des intervenants s’est effritée depuis un an et demi.»

Depuis que des voix s’élèvent pour remettre en question certaines interventions, surtout depuis la mort de la fillette de Granby en avril. 

Et alors que la Commission Laurent a été mise sur pied pour retourner toutes les pierres, pour identifier les problèmes et trouver des solutions, Mme Gallagher s’inquiète qu’on lève le voile sur les ratés du système, qu’on montre du doigt des lacunes importantes dans la protection des enfants. 

«Il faut que les gens nous fassent confiance.»

Chronique

«Cette clientèle-là»

CHRONIQUE / Mes enfants sont assez grands maintenant, je n’ai plus à les asseoir dans le chariot pour éviter qu’ils courent partout dans les allées de l’épicerie ni à craindre qu’ils fassent tomber les boîtes qui sont à leur portée.

Stéphanie Leclerc, elle n’a pas cette chance, même si sa fille a 10 ans.

Elle est encore aux couches.

Atteinte du syndrome de Phelan-McDermid, une maladie rare qui provoque un retard global de développement moteur et intellectuel, sa fille parle peu, elle a des comportements qui peuvent s’apparenter au trouble du spectre de l’autisme. Aller à l’épicerie avec elle relève de l’exploit.

Elle n’est pas seule dans son cas, évidemment, des centaines de parents d’enfants lourdement handicapés doivent composer avec des enfants qui agissent comme des petits, mais qui sont trop grands pour s’asseoir dans le chariot. 

Et ils ne peuvent pas les laisser à la maison.

Il existe une solution, et elle est toute simple en plus, elle a été imaginée aux États-Unis par les parents d’une enfant handicapée, Caroline. Ils ont conçu un chariot d’épicerie qui a presque l’air d’un chariot normal, mais où l’arrière a été remplacé par un siège adapté avec des sangles pour que l’enfant soit en sécurité.

Ils l’ont tout bonnement appelé le Caroline’s Cart, l’ont fait breveter et ont trouvé une compagnie pour les produire.

Les parents d’enfants handicapés sont très débrouillards.

Quand Stéphanie Leclerc a entendu parler du Caroline’s Cart, elle a tout de suite fait des démarches auprès des commerces pour qu’ils en achètent un, certains l’ont fait, plusieurs ont jugé que ce n’était pas nécessaire parce que, de toute façon, «cette clientèle-là» ne fréquentait pas leur établissement.

Stéphanie fulmine, elle m’a écrit un long courriel. «Nous essayons de leur répondre calmement : en effet, vous ne les voyez pas, puisque les proches aidants ne peuvent faire leurs courses chez vous avec cette “clientèle-là”. On doit payer pour que quelqu’un en prenne soin à la maison, on fait certains achats en ligne, on quitte le travail plus tôt pour arrêter rapidement au commerce avant d’aller chercher notre enfant à l’école…»

Ce n’est jamais simple, avoir un enfant handicapé.

Chronique

Don d’organes: le droit de dire oui

CHRONIQUE / Une des rares fois où j’ai failli déroger à ma règle de ne jamais signer de pétitions, c’était pour appuyer le consentement présumé au don d’organes, je venais d’écrire une chronique sur une amie qui attendait un cœur depuis un an.

Ça me paraissait aller de soi.

J’avais fait l’apologie du système en Espagne, où on tient pour acquis que la personne décédée voulait qu’on prélève ses organes, à moins qu’elle ait préalablement signifié son refus. Tout le contraire d’ici où, faute d’un consentement préalable, on présume que la personne ne voulait pas.

Peu après la publication de ma chronique, il y a presque cinq ans et demi, j’ai reçu le courriel d’une mère, Denise m’invitait à aller prendre un café pour me parler de son garçon, mort à 18 ans dans un accident de la route. Son fils n’avait pas signé dans l’espace prévu pour le consentement au don d’organes.

Ils n’avaient jamais abordé le sujet.

C’était en 2003, son gars revenait de sa semaine de relâche, une tempête s’est levée en chemin, il a appelé sa mère pour lui dire qu’il serait en retard, elle lui a dit d’être prudent.

Il n’est jamais arrivé.

C’est l’hôpital qui a appelé, son fils était entre la vie et la mort. Denise a pris la route dans la tempête vers lui. Les médecins devaient le stabiliser, surtout faire diminuer la pression dans son crâne. Ils ont tout essayé pendant trois jours. À 13h30, le 10 mars, il a rendu l’âme, Denise lui tenait la main.

C’est là que Québec-Transplant est entré en scène, on est venu voir Denise pour savoir si elle acceptait que les organes de son gars soient prélevés. «Quand la dame de Québec-Transplant est venue me voir, elle n’a pas pu terminer sa phrase : “Est-ce que vous avez envisagé…” Ma réponse a été oui tout de suite.»

Denise a pu dire oui.

Et ce «oui», m’avait-elle confié, a fait une énorme différence pour la suite, pour son deuil. «À travers toute la peine qu’on avait, toute la douleur, le don de ses organes a été la seule parcelle de réconfort. Qu’on ait pu poser ce grand geste, un geste de générosité, savoir qu’il avait sauvé, changé des vies…»

Dans un système de consentement présumé, on ne lui aurait pas demandé de dire oui, mais de ne pas dire non.

Ce n’est pas la même chose.

Peu importe le système, la famille a le dernier mot sur le prélèvement des organes, quelqu’un peut donc s’opposer à la volonté du défunt, quelle qu’elle soit. Actuellement, au Québec, environ 30 % des proches refusent le don d’organes, difficile de dire si le renversement du consentement ferait une différence.

Dans des pays comme l’Espagne, le nombre d’organes a augmenté, mais on a aussi adopté un train de mesures pour améliorer le taux de succès des transplantations, où chaque seconde compte.

Au Brésil, où on avait instauré le consentement présumé en 1997, le changement a eu l’effet inverse, le nombre d’organes a chuté, tellement que le pays a fait demi-tour.

Au Pays de Galles, on a noté un effet subtil.

Directeur médical chez Transplant Québec, Matthew Weiss a confié il y a un an et demi au collègue Ian Bussières que le consentement présumé n’est pas une panacée. «Il y a deux ans, j’ai voyagé en Espagne, qui est l’un des pays du monde où il y a le plus de dons d’organes. Oui, ils ont le consentement présumé, mais ce n’est pas ce qui fait la différence. Il faut éduquer les professionnels de la santé pour qu’ils ne manquent aucune opportunité de don d’organes.»

Transférer un organe est un ballet qui doit être réglé au quart de tour. «Il faut, insistait Matthew Weiss, prélever les organes immédiatement après avoir débranché le respirateur pour que les organes ne subissent pas les conséquences d’un manque d’oxygène.»

Denise l’a constaté. «C’est compliqué, donner des organes. Il y a le formulaire à remplir, mais il y a surtout l’attente. Ç’a pris toute la journée. Mon gars est parti à 13h30, il est mort, mais il respire encore. Il est encore chaud.» Les organes ont été prélevés le lendemain matin à 7h30. «Quand Québec-Transplant m’a appelée pour me dire qu’il y avait huit organes qui avaient été prélevés, j’étais tellement contente, je braillais de joie. Je me suis dit que c’était peut-être ça l’éternité, que ça aurait au moins servi à ça. […] En donnant ses organes, j’ai accepté que des personnes vivent grâce à lui. Les enfants qu’il n’aura pas, peut-être que d’autres en auront grâce à ça, qu’ils auront des vies de famille…»

Mon amie, mère de deux enfants, a eu son nouveau cœur, ça lui a sauvé la vie.

Chaque fois que le débat sur le consentement présumé refait surface, je pense toujours à cette mère. J’ai pensé à elle la semaine passée, quand le député libéral André Fortin a déposé son projet de loi pour que le Québec adopte la formule, dont on a dit qu’elle n’avait que des avantages, qu’elle ne faisait que des gagnants.

Pour Denise, ça aurait tout changé.

«Laissez aux gens le choix de donner. Laissez-leur la chance d’avoir cette douceur, dans ces temps où il n’y a rien de doux.»

Mylène Moisan

«Faites ça vite, mes chiens sont dans le char»

CHRONIQUE / Un vieux cellulaire qu’elle n’avait pas utilisé depuis des lustres. Sa seule chance pour appeler le 9-1-1, son gars avait coupé les fils du téléphone.

Il était venu pour la tuer.

En proie à une psychose, Raphaël* était convaincu que sa mère n’était pas celle qu’elle prétendait être depuis toutes ces années, il allait le lui faire payer. «Il est arrivé ici, il s’est mis à me frapper, il me frappait… J’ai eu peur de mourir.»

Elle a couru vers son vieux cellulaire. 

Son fils s’est sauvé avant que les policiers n’arrivent. «Quand ils l’ont retrouvé, ils l’ont mis en prison». 

La mère de Raphaël avait pourtant souvent sonné l’alarme, ça faisait plus d’une dizaine d’années qu’elle voyait que quelque chose clochait. «La première fois, il s’était enfermé dans la salle de bain, je lui ai dit que j’avais besoin d’aller aux toilettes. Il m’a dit «non, il y a de l’argent caché sous le plancher», il était en train de défaire le plancher…»

Elle a appelé le centre de crise pour qu’on l’admette à l’hôpital. «Les policiers sont venus, ils ne pouvaient rien faire.»

Une autre fois, elle a réussi à le faire admettre à l’hôpital après qu’il eut arraché un cadre de porte. «Il est ressorti le lendemain. J’avais peur, j’étais dans une période où j’avais peur… […] Il arrive tellement de drames. On voit les mères à la télé qui disent «j’ai essayé de vous le dire, j’ai essayé d’avoir de l’aide».»

Elle avait peur d’être une de ces mères-là.

Le hic avec Raphaël, et plusieurs autres comme lui, c’est qu’il n’avait pas «juste» des problèmes de santé mentale, il avait aussi des problèmes de consommation. Et le système est ainsi fait qu’il traite les deux séparément, il faut avoir l’un ou l’autre de ces deux problèmes.

Raphaël, atteint de schizophrénie paranoïde, tombait entre deux chaises.

Entre les mailles.

Et il tombait toujours plus bas.

Il a fallu qu’il tente de tuer sa mère pour que la machine se mette finalement en branle. Parce qu’il présentait un risque, un tribunal a rendu en 2015 une ordonnance de traitements l’obligeant à recevoir des soins et sommant les services sociaux de lui trouver un logement convenable. Raphaël, a écrit le juge, doit «habiter dans un milieu de vie où [il] bénéficiera d’un certain encadrement et où l’administration de sa médication antipsychotique, son alimentation et son hygiène seront supervisés».

Sa mère, enfin, pouvait pousser un soupir de soulagement, son fils allait enfin recevoir les soins dont il avait besoin.

Ben non.

«On avait un jugement béton, on se disait «enfin, ils vont s’occuper de mon fils!» Mais non, il y a plein de points dans l’ordonnance qui n’ont pas été respectés, comme pour l’appartement. La fille qui devait l’aider pour le choisir ne s’est pas présentée à un rendez-vous, il a pris un logement qu’il n’avait pas les moyens de payer et où il n’y avait aucun encadrement.»

Il a dû partir.

Il est passé d’un logement à l’autre, de mal en pis. «Une fois, il s’est retrouvé avec un monsieur qui consommait, ça ne l’aidait pas. Une autre fois, c’était tellement insalubre qu’il y avait des coquerelles jusque dans le cadran du micro-ondes…» Quand elle a su que des gens consommaient du crack dans un autre logement où son fils habitait, on lui a suggéré de «ne pas y aller au début du mois».

Elle savait, tout au plus, qu’on réussissait à lui administrer sa médication par injection comme prévu, tous les trois mois.

Le suivi devait être serré, qui ne l’était pas. «Une fois, on a rencontré la travailleuse sociale, elle voulait que je dise la vérité devant Raphaël, que je dise qu’il n’allait pas bien, mais je ne pouvais pas, ça l’aurait fait exploser. Elle m’a dit «faites ça vite, mes chiens sont dans le char» …»

Pendant tout ce temps, la mère de Raphaël était morte d’inquiétude. «J’étais inquiète toutes les fois. Comme mère, tu n’en dors pas des nuits…»

Et un matin de décembre dernier, alors que l’ordonnance de traitement était arrivée à échéance, Raphaël a pris la poudre d’escampette. «Sa propriétaire m’a appelée, je finissais de travailler, elle m’a dit que Raphaël avait laissé quelques objets sur la table avec une petite note : «pour ma mère».»

Elle a évidemment pensé au pire.

Quand les policiers ont localisé son fils, il était déjà rendu dans une autre province, hors de portée des autorités québécoises. Une de ses amies l’a suivi comme elle a pu, à partir d’annonces qu’il mettait sur internet, plus farfelues les unes que les autres. «Il était toujours dans le même coin. Raphaël, c’est quelqu’un qui ne bouge pas beaucoup.»

Elle avait peur. «D’un coup qu’il arrive quelque part et qu’il veut tuer tout le monde. Il a voulu tuer sa mère…»

Cette amie connaît Raphaël depuis l’adolescence, elle l’a donc vu perdre pied, toujours un peu plus chaque fois. Elle pense l’avoir vu faire sa première psychose à 17 ans, c’était le Jour de l’an. Et chaque fois qu’il se mettait dans le trouble, il prenait le chemin de la prison, jamais de l’hôpital. «Les crimes qu’il faisait, c’était toujours lié à l’argent.» Il a volé une auto, a raconté une histoire abracadabrante pour expliquer comment il l’avait obtenue, du pur délire.

Et il se sentait traqué, évidemment. «Selon lui, il se faisait droguer, c’était un complot pour le faire passer pour un fou. On avait toujours peur qu’il pète la gueule à quelqu’un s’il se sentait en danger. […] Il me disait qu’il était écouté, il disait des choses bizarres quand il me parlait, il disait que c’était pour les mêler…»

Il s’enfonçait.

Il sortait de prison, brisait ses conditions, y retournait. «On a un gars qui est passé plusieurs fois entre les mailles du filet, je ne sais plus combien de fois. Il a été deux fois à l’hôpital après avoir tenté de se suicider. On lui a demandé «veux-tu vraiment mourir?» il a répondu non et ils l’ont laissé sortir.»

Comme tant d’autres.

Elle l’a vu peu de temps avant qu’il parte sans avertir. «À la fin, il restait là à ne pas bouger, les yeux ouverts, les yeux fermés, avec les bras en l’air. L’ordonnance était finie, il ne prenait plus sa médication.»

Comme la mère de Raphaël, elle ne savait plus quoi faire. «Ce que je dénonce, c’est la détresse d’un système qui est énorme et qui fait trop souvent les choses à moitié. J’ai cherché quoi faire pour faire respecter l’ordonnance quand j’ai vu qu’elle ne l’était pas. On a cherché un avocat, personne ne voulait s’embarquer là-dedans. Quand il y a une ordonnance, par exemple pour un interdit de contact, il y a des recours pour que l’interdit soit respecté. Mais quand c’est le système qui ne respecte pas une ordonnance, il ne se passe rien, il n’y a aucun recours.»

Raphaël n’a donné aucun signe de vie à sa mère après avoir levé les feutres. «Il ne m’a pas donné de nouvelles. Pour lui, c’est moi qui suis la menace, c’est moi qui veux le faire soigner. Je ne peux pas poser de questions, je ne peux rien lui dire.» Elle a su que son fils était revenu à Québec récemment, une de ses cousines l’a croisé, il lui a dit qu’il avait un logement. Sa mère n’ose pas aller dans le coin, elle a peur de sa réaction.

Elle ne peut rien faire. «Je suis tellement perdue dans tout ça, tellement fatiguée. De psychose en psychose, il devient de plus en plus magané. Je ne sais plus s’il est réchappable. Il l’a déjà été, mais là, je ne sais plus…»

Elle ne peut s’empêcher de penser que son fils n’en serait peut-être pas là si les choses s’étaient passées autrement, s’il avait reçu des soins plus tôt, dès les premières manifestations de la maladie. Elle ne sait pas. Ce qu’elle sait, c’est qu’elle l’a vu glisser au travers des mailles du filet.

Une maille à l’endroit, cinq mailles à l’envers.

Dernièrement, son fils a eu 34 ans. «Je suis allée acheter un petit gâteau, je l’ai mangé toute seule trois jours plus tard. J’ai mis des chandelles dessus, j’ai mis sa photo à côté. Je lui ai acheté trois Ferrero Rocher, il aime ça, je les garde pour lui. J’ai peur de ce qui se passe dans sa tête, j’ai peur de le perdre.»

* Prénom fictif. 

Sur ce, je dépose le clavier quelques semaines, le temps d’une petite pause.

Mylène Moisan

Mère qui rit, mère qui doute

CHRONIQUE / «As-tu déjà écrit sur des bananes? C’est tellement parfait des bananes, la texture de la peau…»

Il se trouve que oui, je dessinais des cœurs sur les bananes que je mettais dans les lunchs de mon grand, je me souviens d’une en particulier, que j’ai mangée à l’hôpital alors qu’il était entre la vie et la mort, il avait cinq ans. 

Il en a 11 maintenant.

Marie-Pier Deschênes, elle, écrivait partout quand elle était petite, et pas juste sur les bananes. «J’aimais écrire juste pour le plaisir d’écrire, je copiais le dictionnaire, je copiais des quatrièmes de couvertures.» 

Elle est née et a grandi à Portneuf-sur-mer, un hameau de quelque 600 âmes, à 15 minutes de Forestville. 

Marie-Pier n’a jamais arrêté d’écrire, elle a publié en 2006 et en 2009 deux recueils de poésie, comme des exutoires. «Écrire pour moi, c’est très libérateur, c’est très introspectif. J’ai besoin de ça pour m’évader.» 

Elle a écrit tout bas ce qu’elle ne pouvait dire tout haut.

Marie-Pier a continué à écrire après avoir donné naissance à son premier gars il y a sept ans, avec moins de temps pour l’introspection. Ça a donné un autre livre, un carnet poétique, Du paillis plein les souliers : à lire entre deux brassées. «Ce livre a vraiment été écrit entre deux brassées… Au début, [le sous-titre] devait être “entre deux verres de vin” ou “entre un verre de vin et un café froid”.» 

Quand on est mère, on est toujours entre deux choses.

Et c’est justement ce qu’il y a entre qui intéresse Marie-Pier, ces moments qui passent vite, qui ne reviennent pas. «J’ai peur de ne pas me souvenir, j’ai voulu garder les bonnes émotions, sans oublier les mauvaises non plus. […] Quand les enfants naissent, tu ne sais pas ce qu’ils vont t’apporter, comment ils vont te changer.»

Elle a trois gars, le dernier a deux ans.

Avec un papa très présent.

L’idée du livre, elle, est née d’un vendredi de la poésie au TamTam Café sur Langelier. «J’étais en congé de maternité, j’ai décidé de réciter la liste de toutes les choses que j’avais à faire, comme mettre du WD40 sur une roue de la poussette, c’était une longue liste qui descendait rapidement et, plus ça descend, plus ça va vers ce qui est important, le regarder dormir, être avec lui…»

L’important, donc, est de commencer par la fin.

Le livre de Marie-Pier fait une soixantaine de pages, on suit le «garçonnet» qui grandit à travers ses yeux, ses vers, et les dessins de sa complice Marie-Ève Lachance. Les chapitres sont indiqués par une grandeur de vêtements, avec entre parenthèses un commentaire sur la lessive. Ça commence à la taille 0-3 mois, «tous tes petits vêtements sont pliés dans tes beaux tiroirs, une odeur de crème flotte, il ne manque que toi. On pense qu’on est prêts.»

On ne l’est pas.

L’enfant arrive, Marie-Pier écrit :

«J’espère que vous avez lu la description des tâches

deux shifts possibles

minuit-midi

midi-minuit

7/7»

Ça va jusqu’à la taille 2-3 ans, la lessive est réduite à sa plus simple expression, «laver, sécher».

C’est l’âge du non.

«Tu ne veux pas

enfiler tes bas

boire ton lait dans un gobelet

enlever les souliers à papa que tu as dans les pieds

venir dans nos bras

rester par terre

porter ton habit de neige

te faire attacher dans ton siège d’auto

y a des minutes plus longues que d’autres.»

Quand j’ai rencontré Marie-Pier, on a parlé de tout et de rien, de nos gars évidemment, de ce dilemme entre être mère et être soi. «Je suis contente qu’ils aient besoin de moi, c’est valorisant, et en même temps, j’ai aussi besoin d’être moi. […] Je suis toujours partagée entre “allez, c’est l’heure!” et leur laisser trois minutes de plus, un dernier colleux, une dernière chanson. Un jour, ils ne me le demanderont plus et ça va me manquer.»

Elle devra les «aimer autrement».

Elle repense à l’enfant qu’elle était, à la mère qu’elle a eue. «Je réalise comment notre enfance module notre façon d’être mère. J’essaye d’avoir de l’ouverture avec mes gars, leur transmettre la passion, l’importance de suivre leur cœur.»

C’est un sacré contrat.

À 34 ans, Marie-Pier est «totalement nostalgique» et travaille aussi pour profiter du moment présent. Pas toujours facile. «La semaine passée, je suis allée toute seule au cinéma, ça faisait tellement longtemps. Et je me suis mise au yoga pour arriver à me mettre dans le moment présent. Mais il faut trouver le temps d’y aller.»

Courir pour s’arrêter.

Être mère est un paradoxe.

Chronique

Il faut parler de la machine

CHRONIQUE / Le jour du scrutin, pendant que les appels à l’importance de se rendre aux urnes se multiplient, des machines s’activent.

Elles doivent faire sortir le vote.

C’est une vérité de La Palice, certains partis ont une machine particulièrement bien huilée pour cette opération. On ne fait pas que dire aux gens d’aller voter, on va les chercher à leur domicile et on les emmène au bureau de vote. Ils diront que les gens peuvent voter pour qui ils veulent, on sait qu’ils ne transportent pas n’importe qui.

Cette journée-là, tout le monde est à pied d’œuvre, on a déjà identifié une liste de «sympathisants» qu’on ira cueillir pendant toute la journée, de l’ouverture à la fermeture des bureaux de vote. En 2005, le libéral Pierre Pettigrew avait organisé un service de navette pour faire voter les personnes âgées dans Papineau, la circonscription de Justin Trudeau, où l’issue du vote était particulièrement serrée.

La bloquiste Viviane Barbot l’avait emporté par 990 voix.

Pendant la campagne qui vient de se terminer, alors que les chefs courtisaient les électeurs devant les caméras, des bénévoles faisaient du «pointage» au téléphone en les appelant un à un. L’exercice sert à faire une liste de ceux qui vont voter pour le parti et aussi des indécis qui l’ont appuyé dans le passé.

Le jour du vote, cette liste est capitale.

Dès que les bureaux de vote ouvrent leurs portes, les «machines» se mettent à l’œuvre. «Là, il te faut tes taxis, tes bénévoles qui sont en autos, ce sont eux qui vont chercher les votes que tu as pointés et qui les emmènent au bureau de vote, m’explique une personne qui a été aux premières loges de la mécanique électorale. Tu as tes runners, eux, ils sont sur la route, ils vont chercher les listes de ceux qui ont voté et ils les ramènent. Avec ça, on fait le bingo, on coche les noms, Micheline de telle rue était pointée, elle est allée voter. Elle, tu ne la rappelleras pas, mais tu vas rappeler M. Poitras : “Il est 15h, pensez-vous aller voter?” Ta force d’organisation, elle est très déterminante.»

Et, évidemment, plus un parti est organisé, plus il fera «sortir le vote». En espérant que ce soit le bon. «Ça peut arriver qu’une personne qu’on emmène ne vote pas pour nous, que ça soit un mauvais vote. C’est une arme à deux tranchants.»

Un moins affuté que l’autre, quand même.

Pour avoir des bénévoles, il faut d’abord avoir des militants. «L’organisateur en chef doit travailler avec l’organisation de comté, qui est plus ou moins forte, plus ou moins dynamique selon le cas, disons que c’est à géométrie variable. L’organisateur doit se monter une équipe de bénévoles, plus t’en as, plus ça marche.»

Il faut de l’argent, mais il faut aussi beaucoup de bras. «Le nerf de la guerre, c’est le militantisme, c’est la souche numéro un de l’organisation politique. C’est sûr qu’il y a des inégalités d’un parti à l’autre, d’un comté à l’autre.»

Je me pose une question.

Jusqu’à quel point ces inégalités altèrent-elles les résultats du vote?

Si cela n’avait aucun impact, les partis ne se donneraient pas tout ce mal. «C’est certain que dans les comtés où c’est serré, c’est une lutte d’organisations.»

Comme dans Québec lundi.

Si on suit cette logique, les partis qui n’ont pas une organisation rodée au quart de tour n’obtiennent pas tous les votes qu’ils auraient pu avoir. Peut-être faudrait-il offrir à tous les électeurs un service d’accompagnement, peu importe le parti, en passant par Élections Canada ou le DGE au Québec.

Ça n’arrivera pas, évidemment. 

La loi est claire, aucune publicité ni aucun sondage ne doivent être publiés le jour du scrutin pour ne pas influencer le vote des électeurs, donc l’issue du scrutin. Mais qu’en est-il de ces machines, parfaitement légales cela dit, qui mettent toute la gomme pour faire le plein de votes?

Est-ce que Micheline aurait voté si on n’était pas allée la chercher?

Chronique

Au sous-sol, la démocratie

CHRONIQUE / La veille encore, Chantal ne savait pas où elle devait aller voter, ni pour qui, pas qu’elle ne s’intéresse pas à la politique, mais parce que la politique ne s’intéresse pas à elle.

Elle habite au CHSLD Saint-Augustin à Beauport.

À 54 ans, elle y est depuis huit ans, quand elle est devenue trop «lourde» pour la dame qui s’occupait d’elle depuis plus de 40 ans. Née prématurée avec de sérieux handicaps, elle a été placée à 4 ans. 

«Ma mère ne voulait plus de moi.»

Toujours est-il qu’après quatre ans sur la liste d’attente pour une place en CHSLD, le téléphone a sonné par un dimanche après-midi, une place venait de se libérer, elle avait 24 heures pour donner sa réponse. Le lendemain, elle partait en transport adapté, laissant toute sa vie derrière, n’ayant rien pu apporter avec elle.

Elle se souvient encore du choc, elle s’en est remise depuis, a réussi à faire du CHSLD sa maison, à s’y sentir chez elle.

Je l’ai rencontrée la première fois en 2017, elle me racontait qu’elle s’était habituée à plein de choses, sauf à celle-ci, qu’on ne tenait pas vraiment compte d’elle comme d’une personne, mais plutôt comme un ensemble de besoins primaires à combler, et encore. «Ils nous placent et on n’existe plus, m’avait-elle dit alors. Tu manges, t’es logé, ferme-toi. Ce que je veux est simple, je demande juste au gouvernement de penser qu’on a un cœur et un cerveau.»

Elle est encore au même point.

Pas vraiment en fait, elle mangeait mieux avant.

C’est un autre dossier.

Je l’ai appelée dimanche pour savoir si elle allait voter, personne ne lui en avait parlé, elle n’avait pas vu d’affiches non plus. Elle s’est informée, elle a su que le bureau de vote itinérant allait s’arrêter à son CHSLD entre 9h30 et 15h le lendemain au petit local des bénévoles. 

Au sous-sol.

J’aurais voulu suivre le bureau itinérant, je me suis prise trop tard, j’ai donc eu l’idée d’accompagner Chantal dans l’exercice son devoir de citoyenne. J’ai demandé la permission au CIUSSS, une des filles aux communications m’a accompagnée, «juste pour que tout se passe bien».

Chantal a toute sa tête, ce n’est pas le cas de tous les résidents du CHSLD, plusieurs de ceux qui n’ont pas toute leur tête, et c’est un euphémisme, reçoivent une carte d’électeur. J’ai écrit sur le sujet samedi, une dame s’inquiétait que sa mère et sa belle-mère puissent voter, même si elles sont déclarées totalement inaptes.

Une amie, dans un autre CHSLD, a été témoin de ça.

J’ai donc rejoint Chantal vers 11h, on s’est dirigées vers le sous-sol où deux femmes s’occupaient de faire voter les résidents qui se présentaient, en essayant de les accommoder le plus possible selon leur capacité à tenir le crayon. On leur demandait seulement leur nom, pas de preuves d’identité.

Ni de preuve d’adresse.

Élections Canada m’a permis d’assister au vote de Chantal à la condition que je ne prenne pas de photo. La loi est pourtant sans équivoque. «Pendant le vote, les médias ne peuvent prendre des photos ou filmer à partir de l’entrée d’un bureau de vote du moment qu’ils ne dérangent pas les électeurs ni ne compromettent le secret du vote.»

Passons.

De toute façon, vous n’auriez vu qu’une affiche, un gros cercle jaune avec une flèche dessus, collée avec du masking tape sur le cadre de la porte. J’aurais pu aussi prendre la photo du trou dans le plafond suspendu.

Alors nous voici dans le corridor au sous-sol à attendre le tour de Chantal, nous tenant le long du mur pour laisser passer les chariots contenant les dîners. Avant nous, un homme a voté, très lucide lui aussi, vous l’avez sûrement déjà vu si vous allez au CHUL, il est un des meilleurs vendeurs de billets pour la Fondation Maurice Tanguay.

Au tour de Chantal, je me suis assise en retrait, les dames ont installé l’isoloir sur la tablette du fauteuil roulant de Chantal.

Elle a voté.

Elle l’a fait pour le principe, le cœur n’y était pas, avec cette impression de choisir le «meilleur menteur». Peu importe le premier ministre, ça ne changera pas grand-chose à sa vie pour les quatre prochaines années, elle ne s’est jamais sentie concernée pendant la campagne.

Les partis ont pourtant fait leur lot de promesses en santé et en services sociaux, malgré que ce soit des compétences provinciales. À peu près rien pour Chantal. La seule fois où on a parlé des handicapés, c’est pour leur offrir l’aide à mourir.

Ça en dit long.

Chantal et moi sommes remontées chez elle après, les préposés s’affairaient à distribuer les plateaux, le sien arrivait justement quand nous sommes entrées dans sa chambre. J’ai soulevé le couvercle. «C’est souvent un repas froid.» Dans l’assiette, un pain fourré avec une salade de nouilles.

Elle a mangé comme elle a voté, par dépit.

Chronique

Avoir des dents, un luxe?

CHRONIQUE / «Quand j’ai appelé à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) pour savoir si les implants étaient couverts, on m’a dit que c’était un luxe.»

Un luxe, des dents?

Apparemment, oui. Louise Grégoire l’a appris à ses dépens à la suite d’une chirurgie de reconstruction de sa gencive supérieure en 2011. «Je n’avais pratiquement plus de gencive, elle s’était dégradée pour une raison inconnue. Pour la reconstruire, il a fallu faire une greffe osseuse de la hanche à la gencive. La greffe a été payée par la RAMQ, mais ça s’arrêtait là.»

Pour avoir des dents, elle devait payer.

Même chose pour la gencive du bas. «Il y a environ cinq ans, il me restait une dizaine de dents en bas, ça commençait à faire comme en haut. Les dents se déchaussaient, ne tenaient pas. Ils ont décidé de les enlever.»

À ses frais.

Complètement édentée, avec des gencives fragiles, elle a dû opter pour des implants dentaires. «J’en ai eu quatre en haut et trois en bas, à 1800 $ chacun.» Elle a aussi dû payer pour des dentiers adaptés aux implants. «En bas, ça a tenu, mais en haut, les implants tombaient…» Louise a dû refaire poser de nouveaux implants, en vain, ils tombaient eux aussi.

Cet été, rebelote. «Je me suis fait poser de nouveaux implants, des implants zygomatiques qui sont plus longs, ils sont vissés dans la joue. C’était ma dernière option.» Coût de la chirurgie, 14 000 $. «Là, il va me rester à payer les prothèses [les dentiers], ça va me coûter 13 800 $.»

Elle a bien essayé de voir s’il pouvait y avoir une exception, vu que son problème de gencives est d’ordre médical et, se disait-elle, avoir des dents n’est pas un caprice, ne serait-ce que pour manger. «J’ai appelé à la RAMQ, on m’a dit qu’il n’y avait rien à faire, que ça ne servait à rien d’insister.»

Toutes ses économies y sont passées. «J’ai dû prendre tout mon CELI, toutes mes économies et tout mon fonds de pension, et j’ai aussi dû payer environ 10 000 $ en impôts en retirant mon fonds de pension. Ce n’était pas un gros fonds de pension, mais c’est plate pareil, je n’en ai plus.»

Elle n’a plus un sou pour acheter ses prochaines prothèses. «Je vais être obligée d’emprunter pour les payer, ça n’a pas de bon sens, je n’ai plus rien. Je suis rendue à un total de 63 500 $ en tout. J’ai 64 ans et je ne veux pas me retrouver sans prothèse dans la bouche.»

Louise m’a fait parvenir une enveloppe contenant toutes les factures qu’elle a dû payer depuis sa chirurgie. Elle a fait affaire avec la Clinique de réhabilitation en prosthodontie de Québec, qui indique d’ailleurs sur certaines factures : «soins prosthodontiques pour non fins esthétiques».

Ce n’est pas pour avoir de belles dents, c’est pour avoir des dents tout court.

Que ce soit esthétique ou pas n’émeut pas la RAMQ pour qui les soins dentaires sont exclus de la couverture, peu importe la raison. «Si je m’étais fiée à eux, je n’aurais pas de dents dans la bouche…» Les règles sont sans équivoque, le territoire de la carte soleil s’arrête aux gencives.

Ses frontières sont définies sur le site de la RAMQ. «En milieu hospitalier, l’assurance maladie couvre certains services de chirurgie buccale. Les examens, l’anesthésie locale ou régionale et les radiographies qui sont liés à la chirurgie sont aussi couverts. Toutefois, vous devez payer l’extraction des dents et des racines, à l’exception des enfants de moins de 10 ans et des prestataires d’une aide financière de dernier recours.»

Tout le reste est du luxe.

Le gouvernement a corrigé le tir en avril pour les enfants dont la bouche et les dents sont ravagées par un cancer, uniquement par un cancer, après qu’une mère eut dénoncé publiquement le refus de la RAMQ de payer. «Une proportion importante des enfants qui ont eu un cancer pédiatrique sont à risque d’avoir à vivre avec des séquelles buccodentaires, avait indiqué en janvier la ministre de la Santé, Danielle McCann. La mise en place de ce programme apportera une lueur d’espoir additionnelle à toutes les personnes, tant les enfants que leurs proches. Il s’agit d’une mesure concrète qui vient augmenter l’accès à des soins et à des services de qualité pour la population du Québec, et plus particulièrement pour les petits survivants de cancers.»

Et les autres?

Et les petits survivants d’autres maladies?

Et Louise?

Au cabinet de la ministre, son attaché de presse Alexandre Lahaie indique que la couverture des soins dentaires par la RAMQ pourrait être élargie. «Il y a une analyse qui est faite présentement au ministère pour étudier cette question-là, et le ministère va nous faire des suggestions.»

Quand? «Il n’y a pas de durée, pas de timeline

Il y a une intention.

Et à quoi ça pourrait ressembler? Trop tôt pour le dire, évidemment. Trop tôt pour dire si on s’en tirera en couvrant de rares exceptions ou si on en profitera pour s’attaquer à l’aberrante exclusion de tout ce qui a trait aux dents, comme si elles ne faisaient pas partie du corps.

On traite le mal d’oreille, pas la rage de dents.

Jusqu’à ce que le ministère se fasse une tête, qu’il transmette le fruit de ses cogitations à la ministre et que la ministre se fasse une tête, des «Louise» continueront à devoir payer pour avoir des dents dans la bouche ou à devoir se passer de dents s’ils n’ont pas les moyens de s’en payer.

Il n’y a aucune exception.

C’est ironique tout de même quand on sait qu’il y a des exceptions pour des soins esthétiques, entre autres pour faire remonter ses paupières, se faire greffer des cheveux, faire corriger son buste, atténuer une cicatrice, se faire enlever un excès de peau ou de graisse. Entre 2013 et 2015, la RAMQ a accepté un peu plus de 6000 demandes d’exemption, elle en a refusées autour de 2400. 

Sur le site de la Régie de l’assurance maladie, on explique qu’«aucun service rendu seulement pour des raisons d’esthétique n’est couvert par le régime d’assurance maladie. Il faut donc qu’un médecin détermine si le service demandé est nécessaire ou non sur le plan médical». 

Il doit remplir le formulaire 4248, indiquer la chirurgie plastique dont il est question et expliquer en quoi elle est justifiée, que ce soit pour des raisons physiques ou psychologiques. On reconnaît donc qu’un problème purement esthétique peut être un problème de santé. 

Mais pas être complètement édenté. 

Mylène Moisan

Hein, il y a des élections?

CHRONIQUE / Mes deux gars ont 9 et 11 ans, ils suivent la campagne électorale fédérale à la télé et en lisant le journal, ils savent qu’il y a un parti qui veut remettre de l’argent dans mes poches et un autre qui promet de planter des arbres.

Ils ont un faible pour les arbres.

La mère de Louise, quand elle regarde la télé, n’a aucune idée de ce qui se passe. «Elle n’est pas en mesure de comprendre ce qui se dit», pas plus que de lire un texte et de comprendre ce qui est écrit. Déclarée inapte il y a trois ans à la suite d’un AVC, résidant dans un CHSLD, «elle ne peut pas se renseigner».

Et pourtant, la semaine dernière, un employé du CHSLD a appelé chez Louise pour lui dire que sa mère avait reçu sa carte d’électeur.

«Ils vont la descendre pour qu’elle aille voter, je n’en reviens pas, ça n’a aucun sens. Et elle n’est pas la seule dans son cas!» Sur son site Web, Élections Canada informe que des bureaux de vote itinérants iront de CHSLD en CHLSD, s’il le faut jusqu’aux chambres de ceux qui ont leur carte d’électeur, que les gens aient leur tête ou non. 

La loi électorale fédérale est claire, tous les Canadiens de 18 ans et plus peuvent voter, avec une preuve d’adresse.

Point.

D’ailleurs, Élections Canada prend la peine de préciser que si la mère de Louise est incapable de prouver son adresse, un employé de la résidence peut le faire. Ça veut dire que même si une personne est déconnectée au point de ne plus trop savoir où elle habite, elle peut quand même voter.

Et il vaut quoi, ce vote?

Louise se pose la même question pour sa belle-mère qui a aussi reçu sa carte pour aller voter il y a deux semaines, même si elle est inapte pour ses biens et sa personne depuis sept ans, que c’est son fils qui s’occupe de tout. «Il a appelé à Élections Canada pour la faire retirer de la liste, ils ont dit que ça ne se faisait pas.»

À 87 ans, la belle-mère de Louise est atteinte de démence, elle n’arrive pas à suivre une conversation autour d’une table, pas plus qu’elle ne comprend ce qu’elle entend à la radio. «C’est trop abstrait.» 

Louise s’est fait dire qu’il existait un formulaire pour retirer un nom de la liste, qu’elle devait appeler au bureau local pour l’obtenir. «Au début, il m’a dit que si la personne est sur la liste, elle peut voter, mais quand je lui ai dit qu’on m’avait dit d’appeler à ce numéro pour le formulaire, il m’a mis en attente. Il est revenu, il a pris mon nom et mon numéro de téléphone et il a dit que quelqu’un me rappellerait.»

Personne n’a rappelé.

Autre appel, autre son de cloche. «J’ai écrit à Radio-Canada, le journaliste a appelé à Élections Canada, on lui a dit : “présentez-vous avec le mandat d’inaptitude et on ne les fera pas voter”.» Dans le reportage, un porte-parole d’Élections Canada, Pierre Pilon, indique que la radiation est possible avec «la collaboration des proches». 

Louise et son mari aimeraient bien savoir comment.

Dans un mémoire présenté en 2005 dans la foulée d’une réforme de la loi électorale, le Curateur public du Québec rappelle que «les restrictions au droit de vote des personnes inaptes ont été enlevées dans les législations fédérales et dans certaines provinces canadiennes dans les années 1990 [à la suite du] jugement de la Cour Fédérale dans la cause Conseil canadien des droits des personnes handicapées c. Canada.»

Le prérequis est plus que minimal. «Une personne qui a décidé de rédiger un mandat en prévision de l’inaptitude, quel que soit le degré de son inaptitude, conserve la qualité d’électeur et son droit de vote, même après l’homologation de son mandat par le tribunal. […] Certains citoyens sous régime de curatelle sont totalement incapables de gérer leurs biens, mais ils peuvent conserver certaines capacités résiduelles, dont celles d’exercer leur droit de vote. […] Il y a peu de chances par ailleurs que les citoyens qui sont totalement incapables d’exercer ce droit cherchent à s’en prévaloir.»

Ils n’ont pas à chercher, on apporte l’urne à leur chambre.

Et les bulletins de vote qui y sont déposés comptent évidemment comme tous les autres bulletins, ils peuvent même faire la différence quand le résultat est très serré.

Parfois par une poignée de votes.

Au Québec, selon le site du Curateur public du Québec, 34 000 adultes au Québec sont représentés par un tiers, 13 000 sous curatelle, le reste par des membres de la famille ou par des proches. Il n’y a qu’au Québec où les gens qui sont sous curatelle ne peuvent pas voter.

Au Canada, tout ce beau monde vote.

Ça fait beaucoup d’électeurs qui ont de la misère à différencier un bulletin de vote d’une carte de bingo.

Mylène Moisan

Quand la vie tient à un texto

CHRONIQUE / Vous avez déjà vu en roulant sur l’autoroute cette annonce contre le texto au volant, un grand panneau avec «à deux doigts de la mort» dessus.

Il y en a qui sont à deux doigts de la vie.

Ceux-là ne sont pas trop pressés de répondre à leur douce moitié pour savoir ce qu’il y a pour souper, ils ne sont plus pressés de rien, à part peut-être d’en finir avec leurs problèmes. Et parfois, ils trouvent leurs problèmes tellement gros qu’ils ne voient pas une autre solution que la mort.

Il y en a d’autres, mais ils ne les voient pas.

Chaque fois qu’on parle de suicide, on prend la peine d’écrire quelque part, au cas où quelqu’un qui lit le texte aurait des idées noires, «vous avez besoin d’aide? Composez le 1 866 APPELLE».

Parfois, c’est trop demander.

«Il y a des personnes pour qui prendre le téléphone pour appeler à l’aide, c’est au-dessus de leurs forces, constate Jérôme Gaudreau, directeur de l’Association québécoise pour la prévention du suicide. Ils n’ont pas la volonté ou la capacité de prendre le téléphone pour demander de l’aide.»

Et pourtant, «ce sont souvent les plus mal en point».

Les plus proches de l’irréparable.

En novembre 2017, le Canada a lancé un premier service en ligne d’un océan à l’autre — à l’exception du Québec — permettant aux gens d’appeler à l’aide par texto et par clavardage. Sans aucune publicité, seulement par le bouche-à-oreille et par les réseaux sociaux, le service a vite croulé sous la demande.

Tellement qu’il a été interrompu un peu plus de six mois plus tard, faute d’argent pour continuer. Pris de court par la popularité du service, le Centre canadien de crise a été forcé de déclarer forfait après avoir été contacté près de 8000 fois par clavier, plus que par téléphone durant la même période. 

Encore aujourd’hui, à l’exception de certaines grandes villes du pays qui offrent leurs propres services en ligne, il n’existe aucun autre moyen qu’une ligne d’urgence pour une personne qui veut en finir avec la vie.

Au Québec? On y travaille.

Responsable du développement des contenus cliniques de la stratégie québécoise de prévention du suicide, Louis-Philippe Côté confirme que la province planche sur un service d’appel à l’aide en ligne, par texto et par clavardage. À l’heure actuelle, quelques rares organismes peuvent être contactés en ligne, par exemple Tel-jeunes et Jeunesse, j’écoute et Interligne, pour les LGBTQ+.

«Des services en ligne, ça existe depuis environ 15 ans. Il y en a aux États-Unis, en Australie, en Europe. On sait que ça fonctionne, que ça marche et on va pouvoir profiter de l’expérience des autres pour élaborer les services qu’on aura au Québec. On va être à jour, on va même innover. Mon rêve, c’est qu’on devienne les chefs de file. Au Québec, on a toujours été bons en prévention. On a été en retard pour les services en ligne, mais on va le rattraper.»

Quand le service sera-t-il disponible? «On développe des techniques d’intervention et ensuite, il faudra embaucher des intervenants, les former. On vise la fin de 2020», indique Jérôme Gaudreau.

Je comprends la complexité de l’entreprise, mais un an, c’est une éternité pour quelqu’un qui n’a pas la force de prendre le téléphone.

Et ils sont nombreux. «Quand on analyse les données disponibles, on voit que c’est une clientèle qui est plus jeune, de 30 ans et moins et qui ont des problématiques plus complexes, avec un degré de risque suicidaire plus élevé, résume M. Côté. Il y a trois types de personnes, celles qui ont une problématique de santé mentale, qui sont suivies par un travailleur social ou par un psychologue, celles qui n’ont jamais fait affaire avec le réseau de santé mentale, qui tâtent le terrain parce que c’est plus facile de communiquer leur détresse, celles qui ne veulent rien savoir de parler à quelqu’un, du face à face, qui veulent des services anonymes.»

Les deux derniers types n’appellent pas. On le voit où il y a des services en ligne, ces demandes s’ajoutent aux demandes par téléphone.

Elles ne les remplacent pas.

Ça veut dire que, présentement, ces personnes ne demandent pas d’aide. L’expérience canadienne montre que le besoin est là et qu’il est énorme, tellement qu’on sait déjà que les services en lignes du Québec ne fourniront pas. «La majorité des services en ligne ont été dépassés par la demande, il est impossible de répondre à tout le monde tellement la demande est énorme. Notre a priori, c’est qu’on va fonctionner à pleine capacité avec un temps d’attente. Est-ce qu’on se dit que, parce qu’on ne pourra pas répondre à tout le monde, on serait mieux de ne pas offrir de services? On se dit que c’est mieux de répondre à ceux qu’on peut.»

Au Québec, 80 personnes tentent chaque jour de mettre fin à leur vie, trois d’entre elles commettent l’irréparable.

C’est quand même particulier, à un an de l’entrée en service, on convient déjà que des personnes qui appelleront à l’aide n’en auront pas. «Pour opérer un service qui répondrait à toute la demande, il faudrait beaucoup de ressources.»

Le gouvernement ne disait-il pas que c’était une priorité?

Pas assez, il faut croire.

Chronique

Les leçons du jardinier

CHRONIQUE / La journée était parfaite pour aller voir des fleurs et des plantes, il pleuvait.

Gaston Beaudet m’attendait.

Il m’avait donné rendez-vous à la serre derrière l’école secondaire de Sainte-Croix-de-Lotbinière, où il se retrouve tous les vendredis avec huit élèves en cheminement particulier, des garçons et des filles âgés de 15 à 17 ans, pour qui le système d’éducation a à peu près renoncé.

Pas monsieur Beaudet.

Je l’appelle monsieur Beaudet parce que tout le monde ici l’appelle monsieur Beaudet, c’est sa neuvième cohorte, la neuvième année qu’il enseigne bénévolement les rudiments de l’horticulture à des jeunes qui n’ont probablement jamais, avant de mettre les pieds dans sa serre, arrosé une plante de leur vie.

Mais avant de leur parler de pousses, monsieur Beaudet leur parle de lui. Né à Arvida pendant la guerre, il a déménagé dans Lotbinière à l’âge de deux ans avec ses parents, s’est mis à la culture de la terre à 20 ans. «Chaque année, je leur raconte comment j’ai commencé, comment j’en suis arrivé à comprendre les plantes, et puis à devenir producteur maraîcher. Je n’ai jamais été agronome, je n’ai jamais étudié les sciences, j’ai tout appris par moi-même.»

Il travaille encore à temps plein comme conseiller en sécurité financière du lundi au jeudi, passe son vendredi à la serre.

Monsieur Beaudet enseigne à ses élèves les rudiments de l’horticulture, de l’importance, d’abord et avant tout, d’avoir une bonne terre. Il part le plus souvent d’une simple bouture, leur montre comment elle développe ses propres racines, comment elle deviendra une plante à son tour.

Il leur parle de plantes, il leur parle de la vie.

«Quand les jeunes arrivent le vendredi, je les emmène en premier voir ce qu’on a fait la semaine dernière, pour qu’ils voient comment les plantes ont poussé», qu’ils réalisent que les soins qu’ils leur apportent les font grandir.

Comme pour un humain.

Il sait que les jeunes qui sont avec lui en ont manqué, justement. «Mes élèves viennent presque tous de familles qui sont désorganisées. Je ne leur demande que leur prénom pour éviter de les lier à des personnes que je pourrais connaître. Au début, je leur demande : “Combien il y a ici qui envisage d’avoir une maison ou d’aller habiter en appartement?” Il y a en toujours un ou deux, sur huit, qui ne lève pas la main, qui n’est pas capable de s’imaginer là. C’est épouvantable.»

Monsieur Beaudet fait ce qu’il peut. «J’essaye de les emmener à se fixer des objectifs à la hauteur de leurs capacités, des choses atteignables, et aussi leur montrer qu’il faut se forcer pour les atteindre.»

Cette année, ils doivent produire 250 géraniums pour la commission scolaire.

Et 200 cannas pour financer un voyage humanitaire.

Des fois, d’anciens élèves viennent faire leur tour, et monsieur Beaudet sait qu’il a fait une différence, même petite. «Chaque année, il y en a un ou deux qui veulent s’orienter vers l’horticulture. Il y en a même un qui est venu ici et que son rêve maintenant, c’est de travailler dans un centre jardin.»

Monsieur Beaudet fait pousser des rêves.

«Il y en a eu un, il était autiste, il a vraiment cliqué sur les plantes, il était meilleur que le prof pour les identifier! Il a dit qu’il a eu sa meilleure année à la polyvalente. Il y en a eu un autre, il voulait que je lui donne des responsabilités, il aimait ça. Celui-là était dans les cadets et il apportait son linge à l’école pour le repasser, il n’y avait pas de place pour faire ça chez lui, dans sa famille d’accueil.»

Parfois, les jeunes lui parlent, entre deux rempotages.

Quand une plante est prête, monsieur Beaudet lui trouve une place dans l’école sur une des grandes tables fabriquées avec du bois récupéré, ça donne des corridors verdoyants et fleuris, ça donne des bananiers, des cactus et des citronnelles qui embaument l’air quand les élèves passent. «J’en ai aussi qui sentent le jus d’orange.»

Ce sont ses huit jeunes qui les arrosent.

Monsieur Beaudet n’a jamais acheté ni un pot ni une plante, il fait se multiplier celles qu’on lui donne, comme les érables d’amour, comme les bananiers cœurs de lotus. «Le philodendron, ici, on me l’a donné quand ma mère est décédée il y a six ans. Je l’ai pris au salon, je l’ai multiplié, on a 10, 12 maintenant.»

La vie continue.

Et, peu importe, elle vaut la peine. «J’ai toujours été comme ça, peu importe les obstacles, ça va bien. J’essaye de transmettre ça aux jeunes.» Il est comme sa plante préférée, le mandevilla, qu’il cultive avec les élèves. «C’est toujours en fleurs et les fleurs durent très longtemps.»

Mais pour fleurir, le mandevilla a besoin d’un terreau qui nourrit.

Même chose pour un enfant.

Chronique

Le vrai sens de la fête

CHRONIQUE / On venait de s’asseoir à la table, Mariève Saint-Jean et moi, elle s’est rappelée à voix haute : «C’est la fête à Myriam bientôt. Je fête toutes les fêtes.»

Mariève aime les fêtes, «c’est très important pour moi».

Elle organise une vraie fête avec un gâteau qu’elle cuisine elle-même, elle prend le temps de souligner cette journée pour tous ceux qui habitent sous son toit, qu’elle appelle les passagers. Les gens qui restent avec elle s’y posent un temps, ils viennent parce qu’ils ont besoin de reprendre pied.

Ou relever la tête. 

Myriam est la deuxième passagère, elle est là depuis un an.

Il y a environ deux ans, Mariève a acheté avec son grand garçon Jérémy une immense maison à Limoilou, elle aurait pu trouver plus petit, mais elle ne voulait pas.

«Je voulais aider des gens.»

Elle l’avait déjà fait pendant une dizaine d’années, elle avait une autre grande maison, rue Marguerite-Bourgeois, deux étages pour les touristes, un pour les jeunes en difficultés. «Ils venaient chez nous reprendre leur souffle. J’ai adoré faire ça, ils venaient chez moi par le bouche-à-oreille.»

Elle a laissé l’auberge pour faire un autre métier, un des moins traditionnels qui soient. «Après le bed and breakfast, je suis partie faire du towing. J’étais la seule fille au Québec à faire ça, j’avais mon camion, j’avais mis des cils sur mes phares… Si tu savais la reconnaissance sociale que j’ai eue à faire ça, à quel point je me suis sentie appréciée! J’ai adoré ça.»

Son corps moins. 

N’eût été des hernies qui ont bousillé son dos, elle y serait encore. «J’ai fait ça pendant six ans, ça a été un énorme deuil.»

D’où l’idée de cette maison, baptisée le Manoir rustique, qu’elle a rénovée de fond en comble avec son fils pour faire plus de chambres et un logement indépendant au sous-sol. Et une grande aire commune qui sert de salon et de salle à manger, où les passagers se retrouvent. «Il y a tellement de rires ici, à se faire des abdos! Et quand quelqu’un est malade, on fait de la soupe Lipton, et quand quelqu’un est triste, on le prend.»

Mariève aime prendre soin. 

«Ce ne sont pas des chambreurs, ce ne sont pas des colocs. Ça devient des amis. Le but, c’est de partager, c’est de montrer que c’est possible de vivre en commune en 2019. On est souvent ensemble, mais on a chacun nos affaires, il y a un bel équilibre. C’est beau ce qu’on vit.»

L’été, ils passent les soirées autour du feu. Et de la piscine. Plus il y a de vie, plus Mariève est heureuse. «J’aime ça quand il y a plein de monde!»

Mylène Moisan

Et plus si affinités

CHRONIQUE / Émilie Gingras a un gars de 11 ans, elle le voit grandir, se demande comme toutes les mères ce que l’avenir lui réserve.

Et s’il trouvera l’amour.

On se pose tous la question comme parent, mais Émilie, elle y pense avec une pointe d’inquiétude. Diagnostiqué Asperger à quatre ans, son fils a un peu de misère côté aptitudes sociales.

Un défi de plus pour Cupidon.

Un soir, il y a un an et demi environ, elle regardait la série documentaire britannique Handicap amoureux, traduction de l’anglais The Undateables, qu’on aurait pu traduire par «Les Infréquentables» si ça n’avait pas cette connotation en français de mauvaises fréquentations.

L’émission suit des personnes qui ont un handicap et qui cherchent l’amour.

Qui le trouvent, parfois.

Les candidats sont choisis par une agence de rencontre, Flame Introductions, qui sert d’entremetteuse pour tout ce beau monde. «J’ai eu un déclic ce soir-là en écoutant l’émission! J’ai cherché si ça existait ici, je n’ai rien trouvé pour les personnes qui ont des handicaps ou qui sont différentes.»

Elle a planché sur un plan d’affaires et, le temps qu’elle passe à la prochaine étape, elle a découvert que deux femmes avaient eu la même idée à Saint-Jean-sur-le-Richelieu en 2017, l’agence s’appelle Rencontre adaptée. «Je les ai contactées, on s’est rencontrées et ça a cliqué! Darlène et Vanessa s’occupent de Montréal et de la Rive-Sud et moi, je suis à Lévis, je couvre une heure autour.»

C’est tout nouveau, elle a commencé le 12 août.

Tellement nouveau qu’elle n’a pas encore fait de «matchs», elle a été approchée par la télévision pour parler de son projet, «mais ils voulaient des couples». Il faut commencer par le commencement, pour avoir des couples il faut avoir une banque de personnes dans laquelle piger. «Quand les gens appellent pour avoir de l’information, ils hésitent à s’inscrire parce qu’il n’y a pas de monde…»

Il y a environ 70 membres à l’autre bout de la 20.

À ce bout-ci, quatre.

Deux hommes et deux femmes.

Mais Émilie n’est pas du genre à se laisser décourager, elle est en mode recrutement, elle organise une soirée d’ouverture officielle le 7 décembre où, qui sait, un premier couple sera peut-être formé. Elle fait ça bénévolement pour l’instant, en plus de son boulot. «Je donne tout mon temps, j’y crois tellement.»

À Montréal et autour, Darlène et Vanessa ont fait quelques paires, et le mot se passe. Il y a toutes sortes de profils, «quelques jeunes qui ont eu des accidents, des gens en fauteuils roulants, des déficiences intellectuelles légères, des trisomiques un peu, ça peut aussi être des gens qui ont eu un cancer qui a affecté leurs parties intimes.»

Des gens qui ne se voient pas magasiner l’amour sur Tinder.

Ni ailleurs.

Le seul point commun avec les autres agences de rencontre, c’est qu’il y a plus d’hommes que de femmes, à peu près trois ou quatre pour une. «Comme ailleurs, les femmes, c’est une denrée rare…»

Émilie n’écoute pas les mauvaises langues. «Il y en a qui disent qu’on met les gens à part. C’est le contraire, on les met ensemble. Et on les accompagne tout le long là-dedans, jusqu’à la rencontre.» Et elle sait que le besoin est là. «Les gens qui viennent chez nous, ça peut être pour trouver l’amour ou pour trouver l’amitié. On veut aussi ouvrir le cercle social des gens, ils nous disent qu’il n’y a pas grand-chose pour eux, pas beaucoup d’activités sociales, les gens sont abandonnés là-dedans.»

Elle rêve même. «Les filles et moi, on aimerait ça développer autre chose autour de l’agence… ça pourrait être des cafés, des activités, on aimerait que les gens aient une place le fun où aller, avec des tables de jeu. Tout peut se faire!»

«Fun» et handicap, deux mots qu’on ne voit pas souvent ensemble.

À ses yeux, personne ne devrait avoir à renoncer à l’amour. «Les gens sont seuls, il faut briser ça. Quand tu réussis à faire que des gens se rencontrent, tu les rends heureux. Et c’est déjà compliqué, dans le monde normal, de trouver l’amour…»

Pour plus d’infos : www.rencontreadaptee.com

Chronique

«On a tué mon enfant»

CHRONIQUE / Dans une salle anonyme du palais de justice de Québec, fin septembre, des avocats ont demandé un arrêt de procédures. Un dossier qui traîne depuis 10 ans.

Le garçon avait cinq ans à l’époque, les services sociaux de sa communauté l’avaient confié à la voisine pendant huit mois, sa mère était à Québec et à Montréal au chevet de son nouveau-né, atteint d’une rare maladie. Il avait toujours été un «enfant enjoué, il imitait Michael Jackson, il faisait des farces à tout le monde».

Sa mère n’a jamais revu cet enfant-là.

Quand elle est revenue au sein de sa communauté pour faire le deuil de son bébé, elle ne se doutait pas qu’elle allait devoir faire aussi le deuil de son gars de cinq ans. Pendant qu’elle était absente, lui a-t-il alors confié, l’adolescent de la voisine l’aurait agressé sexuellement à plusieurs reprises.

Elle a porté plainte à la police, rien. «Quelques jours plus tard, il se fait agresser encore», elle porte une autre plainte.

Rien.

Elle se rend elle-même à l’hôpital de Sept-Îles pour le faire examiner, le 13 mai 2011, le médecin note en détail le récit que le garçon fait de ce qu’il a vécu. En haut du formulaire, il est indiqué «cocher si la description n’est pas claire», le médecin écrit à la main «enfant, mais clair».

Ce que le garçon raconte relève de l’horreur.

Le médecin demande aussi à ce que soient faits les prélèvements contenus dans la trousse médico-légale pour agression sexuelle, en remet le contenu le jour même au corps policier de la communauté, le SPUM. La trousse n’a jamais été envoyée au laboratoire de justice légale de Montréal.

Le SPUM maintient qu’elle a été perdue.

C’est la journaliste Anne Panasuk qui a révélé l’histoire en février 2017 à l’émission Enquête à Radio-Canada, elle montrait aussi du doigt le fait qu’aucune accusation n’a été portée contre l’agresseur présumé. Dans le reportage, la mère raconte qu’un policier lui a dit : «Ça n’ira pas plus loin, c’est un déficient et tu ne peux rien faire.»

Pourtant, le jeune a un permis de conduire.

Et un permis de port d’arme.

Dans la décision du procureur, il est plutôt écrit que la décision de ne pas porter d’accusations repose sur «le jeune âge [de l’enfant] et ses difficultés à relater les faits et sa confusion face aux événements». L’enfant, dont la langue maternelle est l’innu, a dû témoigner en français, le seul policier formé pour traiter les dossiers d’agressions sexuelles ne parlant pas l’innu.

D’où, fort possiblement, ses difficultés à relater les faits.

Évidemment, aucune aide n’est apportée à l’enfant ni aucun soutien à sa mère qui doit se résigner à placer son fils. «Je n’avais rien, pas de service de psychologue, rien. Si tu n’es pas avec la DPJ, tu n’as rien, alors il fallait le placer dans un centre jeunesse pour avoir des services», m’a-t-elle raconté la semaine dernière. 

À «six ou sept ans», son fils est placé au centre jeunesse.

À plus de 200 km de chez lui.

«Au début, il est resté là un an et demi, deux ans, il est revenu, reparti, revenu. Quand il revenait à la maison, les souvenirs revenaient aussi, parce que ça s’est aussi passé dans la maison. Il avait trop d’émotions, il n’était pas capable de contrôler sa peur, il faisait des crises, s’automutilait.» 

Son fils «se coupait les bras, il se donnait des coups sur le nez avec les poings» jusqu’à ce que ça saigne.

«À la DPJ, ils ont travaillé sur ses crises, sur sa colère, mais jamais sur ses agressions. Je n’ai jamais trouvé d’aide pour faire sortir ça de lui, pour faire sortir le motton, il garde ça en dedans de lui depuis 10 ans. Il a perdu confiance en tout le monde, personne ne lui a dit : “On s’occupe de toi“, il a aussi perdu espoir en moi, il pense que je n’ai rien fait. J’aurais aimé qu’un policier lui dise : “Ça n’arrivera plus…”»

Non seulement aucun policier ne lui a dit, mais les policiers impliqués dans le dossier ont plutôt donné l’impression qu’il ne s’était rien passé.

Tellement que, informé de la situation en 2017 par Anne Panasuk, le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Martin Coiteux, a demandé une enquête en déontologie pour faire la lumière sur le dossier. Quatre policiers sont visés, le sergent Pascal Bérubé pour ne pas avoir inscrit la trousse au registre des pièces à conviction et ne pas l’avoir fait analyser, l’ex-directeur adjoint Gilbert Vollant pour l’avoir détruite, le sergent Guy Olivier pour ne pas avoir protégé la victime et l’ex-directeur du SPUM, Normand Ambroise, pour avoir mal géré la situation.

Le procès a commencé le mois dernier après deux ans et demi.

Cette femme a témoigné la première journée. «[Les avocats des policiers] me posaient des questions strictes sur les dates, ils voulaient que je me souvienne des dates précisément. Ça fait 10 ans, ça fait 10 ans que je veux oublier ça… Ils laissaient entendre que je n’avais pas fait mon travail, que je n’avais pas fait assez d’appels, pas assez d’efforts.»

Que c’est sa faute, en somme.

Et, une semaine après le début des audiences, les avocats des policiers ont demandé l’arrêt des procédures, après avoir appris que le dossier de la DPJ du présumé agresseur avait été détruit. Ils ont aussi évoqué le délai de prescription, arguant qu’il s’est écoulé trop de temps entre la disparition de la trousse et la poursuite.

Tout pour s’en tirer.

Mais le fils lui, ne s’en tire pas. Il a 15 ans, il est toujours au centre jeunesse. «Il est enfermé dans un endroit isolé depuis trois mois, c’est un endroit où on protège les enfants qui sont dangereux pour leur vie. Il n’a plus le droit de sortir jusqu’à tant qu’il fasse des efforts, qu’il montre qu’il tient à la vie.»

Le fil est mince. «Il ne veut plus rien faire.»

Depuis six mois, il fait des crises d’épilepsie d’une rare intensité, et dont les médecins n’arrivent pas à trouver la cause. «Je l’ai vu il y a deux semaines à l’hôpital, ils l’avaient mis dans un semi-coma, il fait des crises en continu, il reste dans cet état-là. Ils disent qu’il provoquerait lui-même ses crises, ils disent que ce n’est pas mental, que ça pourrait être une image qui provoque ça.»

Quand il finit par revenir à lui, il n’a aucun souvenir. «Il dit qu’il sent venir les crises, mais qu’il ne sait pas ce qui fait ça.»

On lui donne des médicaments à fortes doses, en vain.

Le procès est suspendu depuis presque deux semaines maintenant, le temps que la juge étudie la demande en arrêt de procédures. «On était rendu au procès… C’est tout ce qui me reste, l’enquête en déontologie, la seule lumière. Je ne peux pas mettre ça derrière quand je suis en train de perdre mon enfant. Si on avait eu de l’aide au bon moment, on n’en serait peut-être pas là.»

Le voisin est toujours dans la communauté, elle a dû partir.

Et pendant que la juge délibère, la vie de cette mère est suspendue, encore. Elle a écrit une lettre, un déchirant cri du cœur. «[Mon enfant] ne différencie plus le mal du bien, la haine de l’amour, le mensonge de la vérité. Mon enfant vit dans le noir. Il est perdu. […] C’est dur de regarder mon enfant et de me dire qu’on ne pourra pas le sauver de son enfer. Je peux le dire : “On a tué mon enfant.”» 

Chronique

L’avocate qui dénonce la DPJ

CHRONIQUE / Quand Valérie Assouline a accepté de prendre un premier dossier de DPJ, elle ne se doutait pas qu’elle venait d’ouvrir une véritable boîte de Pandore.

Elle n’a pas l’intention de la refermer.

Son premier dossier, c’est celui de la grand-mère et de la mère de la fillette de Granby qu’elle représente au civil, elle n’a pas hésité une seconde avant de dire oui. Elle le fait pro bono, ça veut dire qu’elle ne demande rien en retour, pas un sou, les deux femmes n’ont pas les moyens de se payer ses services, surtout pas avec le montant ridicule que prévoit l’aide juridique.

Puis elle en a pris un deuxième dossier, en facturant une fraction des heures qu’elle y consacre, le couple ne fait pas de gros salaires. Ça fait au moins un an que les deux parents essayent de trouver un avocat, ils ne comptent plus les refus.

Ils ont essayé le sociofinancement et ont récolté 10 $.

Ils sont nombreux d’ailleurs à frapper aux portes des bureaux d’avocats pour en dénicher un qui prendra leur cause. Les dossiers de DPJ sont souvent lourds et compliqués, ils demandent beaucoup de temps. Une mère m’a fait parvenir une réponse reçue : «Je n’ai pas regardé vos courriels, mais devant la quantité, je dois me résigner à vous dire que je ne pourrai pas prendre votre dossier. Ça me semble très volumineux et je n’ai pas le temps nécessaire pour bien vous servir.

«Je vous souhaite bonne chance.»

Un classique.

Le nom de Valérie Assouline s’est donc répandu comme une trainée de poudre dans l’univers des parents qui ont maille à partir avec la DPJ et qui cherchent désespérément à se faire entendre. Sa messagerie a été prise d’assaut. «J’ai reçu au-delà de 600 histoires, ça m’empêche de dormir...»

Elle a «des boîtes et des boîtes de preuves».

Elle ne s’attendait pas à ça. «Je pensais au début que c’était quelques cas isolés, jamais je n’aurais pu penser qu’il y en avait autant. Il y a des injustices grossières. Il y a des intervenantes qui travaillent bien, je les remercie, mais il y en a aussi qui abusent de leurs pouvoirs.»

Elle réclame un sérieux coup de barre. «La loi est faite pour protéger les enfants vulnérables, le problème n’est pas là. Le problème est dans l’application de la loi. Il y a des interventions qui sont insensées. […] Il faut faire la part des choses, il y a des interventions qui sont extraordinaires, c’est un travail qui est difficile, mais je me dénonce ce qui doit l’être.»

Comme Granby.

Comme tant d’autres.

Des exemples, elle en a un et un autre. «Il y a quelques semaines, on a retiré un bébé d’une semaine, on l’a envoyé chez le père toxicomane. […] Et cette mère qui a appelé pour violence conjugale» qui a vu son appel à l’aide se retourner contre elle, la DPJ lui a reproché d’exposer ses enfants à un conflit d’adultes. 

Un autre cas, une intervenante qui annonce sans plus de cérémonie «à une fille de 13 ans : “Tu ne verras plus ton frère, il a été adopté.” Ça me révolte.»

Devant tout ça, elle a décidé de dénoncer, pour exposer ce qu’elle constate, pour que des changements soient apportés. «Si je ne le fais pas, pourquoi je suis avocate? Il faut le dénoncer, je dois le dénoncer, je n’ai pas le choix, c’est trop grave.» Elle a demandé à être entendue par la commission Laurent sur les droits de l’enfance et la protection de la jeunesse, elle attend une réponse. «Mais on ne peut pas attendre un an et demi, il faut agir maintenant. La magie de l’enfance, ça ne dure pas longtemps.»

Et on la brise, trop souvent.

Née au Maroc, arrivée à quatre ans au Canada, Valérie Assouline a étudié à l’Université de Mont­réal en sociologie et en droit. «J’ai été portée vers le droit de la famille, j’ai fait surtout des dossiers de garde. Mais c’est surtout en tant que mère que je dénonce.» Elle a quatre enfants, âgés entre 8 et 15 ans.

Ces propos n’engagent qu’elle-même.

En attendant la commission, Valérie Assouline publie sur Facebook le résumé des cas qu’elle reçoit. «Il y a un pattern. On dirait que le baromètre du danger est rendu au point où on voit du danger partout, on identifie comme du danger ce qui n’en est pas, et on retire les enfants». Au lieu d’aider certains parents, on les disqualifie. 

Et il y a l’inverse, comme Granby.

Son autre cheval de bataille, les visites supervisées. «La DPJ place un enfant et donne des visites supervisées de deux heures aux deux semaines et après, ils vont évaluer le lien d’attachement. Comment voulez-vous développer un lien d’attachement comme ça? Et c’est eux qui l’ont brisé…»

Et «si le parent se plaint, on lui réduit».

Selon ce qu’elle voit, la DPJ se tourne trop souvent vers ces visites où parents et enfants sont confinés dans une pièce, où chaque mot qui est prononcé, chaque geste qui est posé, sont analysés. «Si on n’accaparait pas autant d’intervenantes dans ces visites supervisées, il y en aurait plus pour aller sur le terrain.»

Il y aurait moins de listes d’attente.

L’avocate fonde «beaucoup d’espoir» sur la commission Parent — qui amorce ses travaux le 22 octobre —, elle souhaite que l’exercice mène à de réels changements. «Il faut vraiment que ça change. Les Québécois payent cher [pour le réseau de protection de l’enfance], ils ont le droit de savoir.»

Même chose pour la mort de cette fillette qui a secoué tout le Québec en avril après être passée tout droit entre les mailles du filet. «Il y a des faits qui vont sortir sur Granby, il ne faut pas que la petite soit morte en vain.»

Mylène Moisan

Ceci n'est pas une simple photo

CHRONIQUE / Début septembre, je marchais vers le bureau sur le pont de la rue du Pont, je ne l’ai jamais appelé le pont Dorchester. Ce matin-là, il y avait de grandes photos.

J’emprunte ce pont tous les jours, je m’y arrête souvent pour regarder la rivière, je ne m’étais jamais arrêtée à son histoire. Je suis allée voir sur le site de la ville pour apprendre qu’il y a deux siècles, il a été un nouveau lien à l’est.

Construit par le privé.

«Ce pont est construit en 1820-1821 par des entrepreneurs privés qui veulent éviter aux résidents de la côte de Beaupré de faire un long détour pour se rendre aux marchés de la basse-ville. En 1859, le pont passe aux mains de la Commission des chemins à barrière de la province de Québec. Afin de financer les travaux de réparation qu’elle a effectués, la Commission majore d’un sou le prix du passage pour les piétons et installe des tourniquets. Cette mesure provoque la colère de la population qui proteste en arrachant les barrières pour les jeter dans la Saint-Charles. La Commission n’insiste pas et revient sur sa décision. Il faut cependant attendre l’année 1911 pour que le gouvernement du Québec y abolisse le péage.»

Voilà pour la petite histoire.

Ce matin de septembre, donc, de grands panneaux ont attiré mon attention. Dessus, des photos de femmes, la plupart en gros plan, avec une citation de chacune d’elle en dessous, un peu à la façon de Humans of New York, ce blogue de photos de gens croisés dans la rue, avec leur vie résumée en quelques mots.

Ici, ça pourrait être Women of Mali.

Le titre de l’exposition chapeautée par Avocats sans frontières est bien mieux, On est ensemble, parce que malgré les 7000 kilomètres qui séparent Québec de Tombouctou, ce qu’elles vivent ne devrait pas nous laisser indifférents. 

En 2012, des groupes djihadistes liés à Al-Qaida ont pris le contrôle du nord du pays, y ont imposé leurs lois.

Et la ségrégation.

L’exposition de photos sur le pont nous montre ça, comment la vie de ces femmes de Tombouctou, de Gao et de Mopti a changé pendant l’occupation, qu’elles ont dû s’effacer, se couvrir.

Être fouettées.

Violées.

Une des citations, sous une photo, «ils ont laissé des femmes seules avec leurs enfants issus de mariages forcés. Les gens appellent ces enfants “les débris de terroristes”.»

Les enfants de l’horreur.

Les photos ont été prises par le Malien Lassine Coulibaly, alias Fototala King Massassy, chanteur, rappeur, photographe. Il a visité le nord de son pays, rencontré ces femmes, noté ce qu’elles lui ont dit pendant qu’il prenait les photos. Posée à l’intérieur d’une maison éventrée, une femme lui a raconté ce qui s’était passé. «Un djihadiste s’est fait exploser ici il n’y a pas si longtemps. Leur folie ne nous fait plus peur.»

On s’habitue malheureusement à tout.

Les femmes sont fortes, elles se relèvent, comme cette marchande qui a dû quitter son village. «Depuis que je suis arrivée ici, je ne me suis pas laissée engloutir par les images qui me suivent. Je me bats en faisant du commerce avec ce que je trouve. Ça me remonte le moral.»

Les terroristes ont perdu du terrain, ils ne font plus la loi. Les femmes, depuis, ont pu dévoiler leur visage. «Ils voulaient qu’on cache nos visages parce qu’eux-mêmes pratiquent la religion avec de faux visages.» Elles ont ressorti leurs robes colorées. «Quand les fouets ont disparu de nos rues, ce sont nos jolies parures qui ont réapparu.»

Pas la paix, pas encore.

Ousmane Z. Traoré est revenu il y a un mois du nord du Mali, il y est allé une dizaine de jours pour un organisme, a pu visiter des points particulièrement chauds. La zone, appelée Azawad, est une véritable poudrière. «J’ai constaté que la situation empire, il y a une méfiance entre les populations de peau claire et de peau noire. Les peaux claires sont vues comme des complices des terroristes.»

Rien ne va plus. «La tension est telle que ça peut exploser à tout moment. Il y a des braquages à main armée, des assassinats ciblés, tu peux être tué en pleine journée. Il n’y a plus aucun service de l’État, plus d’école. Toutes les organisations humanitaires ont demandé à partir, même la Croix-Rouge est partie.»

La semaine dernière, deux fillettes qui étaient dans un véhicule ont été tuées.

Les femmes qu’on voit en se promenant sur le pont sont encore là-bas, à continuer à espérer d’une vie meilleure, juste de ne pas risquer d’être tuée en tournant le coin de la rue, juste de vivre tranquille.

De vivre tout court.


Vous voulez aller voir l’exposition? Faites vite, il ne reste que quelques jours…

Chronique

«Il faut regarder ce que l’on a»

CHRONIQUE / «Si je vous demande si vous aimeriez ça être aveugle, vous allez vous fermer les yeux quelques minutes, et vous allez dire : “Non”. Parce que pour vous, être aveugle, c’est avoir les yeux fermés.»

Pour Jacques Côté, ça ouvre.

Personne ne lui a posé la question à 16 ans quand l’opération de la dernière chance qui devait sauver ses yeux les a condamnés à jamais. Le sort les avait déjà pris en grippe, le coin d’une balançoire et le coin d’une porte de voiture dans l’un, un tuteur de fleurs dans l’autre, une commotion cérébrale. 

Son père a tenté le tout pour le tout, il a trouvé un chirurgien aux États-Unis qui pourrait peut-être les réparer, mais il fallait y mettre le prix. On est en novembre 1958. «La chirurgie a été ratée. J’ai perdu complètement la vue.» Et ses amis. «J’étais très sportif, je jouais au hockey, au baseball. Quand je suis revenu de Boston, mes chums me disaient : “Viens-tu jouer? ”»

Ils ont arrêté de l’inviter.

«Je me suis dit : “Mon père a tellement investi, il ne faut pas que je lui montre que c’était une tape sur la gueule.” Je faisais donc des blagues, je m’agrippais à une chaise et je disais : “Maudite boisson…” Au bout de trois ans, à force de convaincre mon père que ce n’était pas si pire, je me suis convaincu aussi. Je me suis dit : “Sois je me lève, sois je reste assis.”»

S’il était resté assis, je ne vous en parlerais pas.

Et c’est là qu’il lui est arrivé «une chose extraordinaire», les mots sont de lui, il a croisé Paul-André Bernier, qui venait juste de perdre la vue. «Je me suis dit que je pouvais l’aider à l’accepter, à mieux vivre avec ça, étant donné que j’avais un bout de fait. Je lui ai demandé ce qu’il faisait avant, il jouait de la guitare.»

Paul-André a appris à vivre et à jouer de la guitare dans le noir.

Jacques a appris la musique.

«En décembre 1962, j’ai fait mes débuts comme pianiste professionnel. Je faisais six soirs par semaine, 52 semaines par an, je jouais partout. On s’était fait un trio, on partait en tournées, on en fait une en Gaspésie, on a joué au Hilton, au Concorde, on a joué au Château Frontenac pendant deux ans, au Bastogne… As-tu connu ça?»

Le restaurant du boulevard Ste-Anne a été détruit par un incendie en 1972, je n'étais pas née, tous les instruments ont brûlé.

Il a rencontré la mère de ses deux filles à Jonquière en 1965, il y était allé pour jouer, il s’est marié deux ans plus tard. «Je suis retourné aux études en 1972 pour faire un bac en enseignement du français, j’ai tout de suite eu un contrat [à la polyvalente de Charlesbourg]. J’enseignais de jour pendant la semaine et j’étais musicien six soirs par semaine, de 19h à 23h.»

Puis un jour, quelque part dans les années 1980, il a pris l’autobus Québec-Montréal, l’homme à côté de lui travaillait au ministère de l’Éducation, il cherchait quelqu’un pour traduire les manuels scolaires du Québec en braille. 

Jacques s’est dit qu’il pourrait faire ça.

Il l’a fait.

Yvan Pelchat était là vendredi passé à la brasserie le Grand Bourg où Jacques avait invité plein de gens qui ont contribué à l’entreprise qu’il a fondée alors, Braille Jymico, qui s’est vite taillé une place dans le monde de la traduction de manuels. «On a développé un service très rapide. On a signé des contrats majeurs avec des États américains, on signait avec des millions, plusieurs millions.»

Il a laissé l’enseignement en 1991 pour s’y consacrer entièrement.

En 2001, Jacques a aussi eu l’idée de faire des manuels en gros caractères. «J’ai fait les mêmes manuels en gros caractères pour les élèves qui ne voient pas bien, ça a fait fureur! Avec l’informatique, le braille perdait du terrain et le gros caractère, ça rejoignait plus de monde. Et puis, quand on disait à quelqu’un qu’il était rendu à apprendre le braille, ça voulait dire qu’il est aveugle, mais certains voyaient encore…»

Aujourd’hui, à 76 ans, Jacques Côté s’arrête.

Pour la première fois.

Ça fait 57 ans qu’il travaille, 32 ans qu’il a sa compagnie, il vient de la vendre. Et il a eu le goût de souligner ça à sa façon, au restaurant où il a ses habitudes. Il a choisi le menu, fait le plan des tables qu’il connaît par cœur, transmis ses directives au personnel pour s’assurer que chacun soit à sa place. «Tu vas voir dans la salle, c’est écrit : “merci” partout, c’est juste ça que je veux dire, je veux dire “merci” à ceux qui ont contribué à faire de ma vie professionnelle un succès.»

C’était aussi écrit en gros sur une affiche au-dessus de la table d’honneur «la vie nous dit : “Fêtez! Fêtons!”»

Il aurait pu écrire profitons. «Dans la vie, il faut regarder ce qu’on a, parce que ce qu’on n’a pas, on en a beaucoup... C’est ce que j’ai fait, j’ai misé sur ce que j’avais et avec ce que j’avais, j’ai réussi. Mon père serait fier de moi, il serait content.»

Dans la salle, j’ai croisé André, un ami depuis les années 1960. «Jacques, c’est un phénomène. Quand on sortait, il ne me tenait pas le bras, on marchait les épaules collées. Il a fait de la moto, il mettait son pied sur la chaîne de trottoir pour aller en ligne droite. Il y allait lentement, mais il l’a fait. Il joue aux cartes, il joue au poker, il a fait du go-kart, il a joué aux quilles, au golf. Jacques, il n’y a rien qu’il n’a pas fait…»

Il a toujours regardé en avant.

Même les yeux fermés.

Chronique

La vraie beauté du monde

CHRONIQUE / Si vous cherchez Gilles Savard dans Google, vous trouverez un agent d’immeuble, un prof de Polytechnique. Presque rien sur le photographe. Il est dans le réel.

C’est sa matière première, c’est là qu’il puise son inspiration, au coin d’une rue, dans une shop de bicycles. Quand il est passé devant le salon de barbier René sur Marie-de-L’incarnation, il s’est arrêté sec. «Je vois ça, je dois prendre une shot, c’est plus fort que moi. Parce que ça va bientôt disparaître.»

Quand il appuie sur le déclencheur, il «documente la vie».

Il fait ça depuis 2016, quand il s’est remis à la photo, qu’il avait laissée au tournant du millénaire. «Quand le numérique est arrivé, j’ai tout lâché, la qualité n’était pas là. Ça aurait coûté 30 000 $ pour tout m’équiper, ça ne valait pas la peine.»

Il vivait de sa caméra depuis des années, il a travaillé à l’hebdomadaire Voir pendant cinq ans, jusqu’en 1998, à tirer le portrait des artistes qui allaient faire la une. «Ma première job, je l’ai faite au pied levé, c’était Josée Deschênes, pour la pièce Sainte Carmen de la Main, elle venait juste d’avoir le rôle dans La Petite vie, elle s’en allait là…»

Quand elle pose pour Gilles, elle ne sait pas à quel point sa vie est sur le point de changer, qu’on ne l’appellera plus Josée, mais Creton.

Il y a des artistes plus difficiles que d’autres à immortaliser, certains sont fidèles à leur réputation, comme Plume. «Lui, il n’était pas facile, mais c’est un faux grognon. J’avais dit au serveur de lui apporter un cognac, j’ai pris la photo quand le cognac est arrivé. Je n’avais pas de deuxième chance.»

C’est lui qui l’a payé, comme dans la chanson.

Il a aussi fait Robert Charlebois, il avait reçu la commande de lui faire porter un chandail des Nordiques. «Il ne voulait pas le mettre, le gilet. À la fin de la séance, je lui ai montré ma guitare Vox [une guitare de collection] que j’avais apportée et je lui ai dit : “Je te la prête si tu mets le chandail…” J’ai eu six shots, il l’a enlevé vite!»

Il y en avait une bonne.

Gilles développait ses pellicules en chambre noire, il faisait lui-même ses chimies qu’il importait de New York. Il a eu la piqûre de la photographie à 14 ans quand une de ses tantes lui a donné en cadeau «un premier kit de chambre noire cheap avec un [appareil] format 127 avec flash intégré».

Il est fascinant de voir une photo se révéler.

C’est la photo de Charlebois que Gilles a choisie pour l’affiche de l’exposition qu’il s’est organisée au théâtre Périscope, où une soixantaine de portraits en noir et blanc occupent les deux étages, jusqu’au 19 octobre. 

En haut, des gens connus photographiés dans sa période argentique. 

En bas, des inconnus, en numérique.

Je suis passée vite avec lui en haut, on est restés longtemps en bas, j’avais plus de questions à poser sur les inconnus.

C’est mon genre d’histoires, que j’aurais pu vous raconter en 1000 mots, que Gilles a fait avec une image. J’aurais pu m’arrêter chez René, je lui aurais demandé de me parler de sa vie, et qui a gossé son poteau de barbier, il est en bois, ne tourne pas, Gilles aussi l’a remarqué.

Parfois, il s’accroche à l’actualité, c’est ce qui lui a donné l’idée de photographier un chauffeur de taxi. 

«Je fais le portrait des gens dans leur environnement, le décor parle autant que le sujet. Quand je choisis un sujet, il faut que ça relate quelque chose, que ça témoigne d’une réalité spéciale. Il y a des gens, des réalités, qui méritent d’être documentés, comme ce gars qui avait un garage, qui est fermé aujourd’hui. Ces personnes-là sont spéciales, pas parce qu’elles veulent être spéciales, parce qu’elles sont comme ça.»

Comme ce gars qui boit une 50 chez Jos Dion.

En ajustant sa casquette.

Le plus difficile n’est pas de prendre la photo, c’est de convaincre les gens de le laisser le faire. «Mon défi, c’est de les convaincre de les prendre en photo. Les gens pas connus n’ont jamais aimé ça, ils sont mal à l’aise.»

C’est toute la différence avec les gens connus. «Photographier une personnalité est plus facile que vous le croyez, à condition de lui laisser croire qu’elle contrôle son image», a écrit Gilles dans son communiqué. «Photographier une personne inconnue est plus difficile que vous ne le croyez, à condition de lui faire croire qu’elle est une personnalité.»

Ces personnes ne voient pas ce que Gilles voit.

«Ce ne sont pas nécessairement des gens qui sont esthétiques, mais il y a une beauté dans ce qu’ils sont, c’est cette beauté-là qui m’intéresse. Pour les convaincre, je dois leur expliquer ce que je fais, je leur dis que j’ai déjà photographié des gens connus, ça aide… Je leur explique qu’ils valent la peine d’être photographiés, et que je trouve que c’est important de les immortaliser.»

S’ils acceptent, Gilles doit leur faire signer un formulaire de consentement, conséquence d’une décision de la Cour suprême il y a 30 ans, où le photographe Gilbert Duclos était poursuivi pour avoir pris la photo d’une jeune femme dans un lieu public. «Depuis ce temps, plus personne ne peut documenter la vraie vie.»

Une fois le consentement obtenu, Gilles doit prendre rendez-vous. «Ça devient quelque chose de provoqué. Ça tue l’instantanéité et la créativité.»

Ça devient une mise en scène.

Malgré tout, Gilles continue à chercher ces morceaux de présents qui deviendront des témoins du passé. «J’aime mieux en avoir moins, mais en avoir quand même. Ce sont des gens rares, qui ont une histoire rare.»

Et une autre beauté.