Mylène Moisan

Perdus corps et biens

CHRONIQUE / « SOS EN PERDITION QUELQUES MILLES AU SO ILES DE LA MADELAINE POSITION EXACTE IMPOSSIBLE A DETERMINER A PEU PRES DIX MILLES SO DES ILES DE LA MADELEINE LES CANOTS SONT A LA MER PAR GROSSE MER SOS.»

20h10, 7 décembre 1917.

On n’aura plus aucune nouvelle du Simcoe, un navire du gouvernement canadien parti de Terre-Neuve avec 200 tonnes de charbon pour ravitailler les phares des Îles-de-la-Madeleine. La mer est à ce point déchaînée qu’aucun bateau n’ose aller à son secours. Un seul se lance à sa recherche de Pictou le lendemain, il revient bredouille. 

La mer a avalé le CGS Simcoe.

Et 44 hommes.

Le naufrage passe pratiquement inaperçu, on ne retrouve à peu près aucune information dans les médias de l’époque. L’attention médiatique est ailleurs, un bateau chargé de munitions a explosé la veille dans le port d’Halifax, défigurant la ville, tuant presque 2000 personnes, en blessant 6000.

Qu’à cela ne tienne, Charles Cormier s’est mis en tête de retrouver le Simcoe à partir de presque rien, aucune position précise à part celle contenue dans le message de détresse, dix mille au sud-ouest des Îles. «Ça en fait grand», convient le chef mécanicien de la Garde côtière canadienne, qui a tracé sur une carte un long corridor où pourrait reposer l’épave du bateau.

Comme chercher une aiguille dans un champ de foin.

Marin aguerri — il a entre autres navigué sur le Sedna IV — Charles est également un plongeur en eau froide. Un et un font deux, il a entrepris depuis cinq ans de quadriller les fonds marins avec son bateau, qu’il a équipé d’un puissant sonar. Une patiente battue presque à l’aveugle. «Il faut passer lentement, sinon je risque de passer tout droit sans le voir.»

Il fait ça à temps perdu, pendant ses vacances, quand les conditions météo sont favorables. Il n’est pas encore sorti cette année, trop de vent.

Charles ne s’intéresse pas seulement à la carcasse du Simcoe. «Ce n’est pas tant le bateau qui m’intéresse, mais l’histoire qu’il y a autour. C’est fascinant.» Il veut en savoir plus sur les 44 hommes qui ont péri, le fil des événements qui ont conduit au naufrage, par ce funeste vendredi de grosse mer et de tempête de neige.

Les phares qu’ils approvisionnaient ne lui ont été d’aucun secours.

«La visibilité était nulle.»

Il a passé trois journées à Ottawa pour fouiller dans les archives, il a réussi à trouver l’identité des membres de l’équipage. «Il y en avait de Gaspé, de L’Islet, beaucoup de Lévis. Il y avait beaucoup de Québécois», les autres venant pour la plupart de St John au Nouveau-Brunswick, où le bateau devait se rendre après avoir complété la tournée des 24 phares. Le Simcoe devait remplacer un bateau qui n’avait pas suffisamment de puissance pour naviguer dans ce secteur.

«C’était sa première sortie dans le Golfe», la seconde pour le capitaine W.J. Dalton, qui connaissait donc peu l’endroit.

Le dernier message avant le SOS a été envoyé à 11h15 le 7 décembre, Charles a tenté d’imaginer l’itinéraire entre les deux. Il a même réussi à trouver la direction et la force du vent ce soir-là, en tenant compte de la vitesse du bateau, du poids du chargement et des conditions météo.

Il a déjà suivi une fausse piste, une rumeur qui l’a envoyé au large de Old Harry. «Il n’est pas là.»

Mylène Moisan

Tout sauf l’hiver de force

CHRONIQUE / Presque trois ans déjà que la Buvette a pignon sur rue sur La Grave, avec ses tapas et ses spécialités, son loup-marin au chimichurri est apparemment un délice.

Je n’y suis pas allée.

Ce n’est pas parce qu’il y a trop de restaurants aux Îles, au contraire, il n’y en a jamais eu aussi peu, et ceux qui restent doivent parfois réduire leurs heures d’ouverture, ils n’arrivent pas à trouver assez de personnel.

La pénurie de main-d’œuvre frappe fort.

En fait, aucun des quelque 80 000 touristes venus aux Îles cet été n’est allé trinquer ou souper à la Buvette, personne n’a remarqué en marchant sur le chemin de la Grave qu’il y a un restaurant à l’intérieur de la maisonnette en bardeau de cèdres gris, celle avec quatre petites fenêtres et deux portes vertes.

Il faut revenir fin novembre.

Sonia Painchaud aura alors accroché l’enseigne et son amoureux Étienne se sera remis aux fourneaux, pour un troisième hiver.

«C’est vraiment un restaurant pour les gens des Îles», explique Sonia, ceux qui y passent l’hiver et ceux qui les visitent. Les restaurants de l’archipel font habituellement l’inverse, ils roulent à plein régime entre la Saint-Jean et la fête du Travail, accrochent leurs tabliers pendant la froide saison.

C’est surtout vrai sur La Grave, reconnue site patrimonial en 1983 par le gouvernement québécois, aussi achalandé l’été que déserté l’hiver. Restent ceux qui y sont ancrés à l’année comme Sonia, Étienne, les voisins autour. «La faune de La Grave l’hiver, c’est vraiment trippant.»

Des irréductibles Gaulois.

Chronique

En direct des îles: le curé de Medellín

CHRONIQUE / Drôle de retour de l’histoire, le Québec doit maintenant faire venir des prêtres de l’étranger pour s’occuper des fidèles. Jose Ramiro London Jaramillo m’attend à l’église Saint-Pierre où j’ai rendez-vous avec lui. Il est débarqué aux Îles-de-la-Madeleine il y a un peu plus de deux ans, loin de sa Colombie natale, où il a été ordonné prêtre en 2003. «J’ai toujours voulu être prêtre. J’avais trois ans, je jouais à la messe avec des tranches de bananes.»

Il ne pouvait pas s’imaginer qu’à 47 ans, il viendrait prêcher devant les Madelinots. 

«Je suis en mission ici.»

Les missionnaires partaient du nord vers le sud, ils font le chemin inverse aujourd’hui. «En Colombie, il y a beaucoup de prêtres, pas ici. Il y avait déjà deux prêtres de Colombie à Gaspé, ils ont su qu’ils cherchaient quelqu’un aux Îles et ils ont demandé à mon évêque. Un des deux prêtres, j’avais étudié avec lui, j’ai dit : “j’y vais!”»

Il officiait jusque-là dans la paroisse de Sante Fe de Antioquia, un village de quelque 23 000 âmes à 60 kilomètres de Medellín où il a grandi, où il jouait à la messe, enfant. 

Son église était pleine à craquer. «C’était très bien là-bas, les églises étaient toujours remplies, c’était plein de monde, c’était vivant. Il y avait les enfants en avant, avec les mains en prière…» Il joint en parlant ses deux mains. 

«C’était beau.»

C’est ce qui l’a frappé le plus en arrivant ici, pas la neige, pas les grands espaces, mais le vide dans les églises.

Il ne se plaint pas, répète que «Dieu n’oblige pas».

Il se concentre sur les gens qui pratiquent encore. «Il y a beaucoup de célébrations ici, c’est plus pratiquant qu’ailleurs au Québec.» En plus de tous les rituels liés à la mer, la bénédiction des pêcheurs qui partent à l’aube pour le homard, la messe quand la saison est finie.

Il baptise des enfants, des bateaux.

Il fait tellement de funérailles qu’il se demande s’il y a vraiment 12 000 habitants aux Îles. «C’est presque tous les jours…»

Ramiro ne parlait pas un mot français quand il est débarqué au Québec, il est d’abord passé par Montréal et Québec pour apprivoiser la langue. La langue française, pas le «parler madelinot», avec sa couleur et ses mots qui n’existent qu’ici, et que même le francophone de souche ne saisit pas toujours.

Comme on dit ici, «what a» méchant défi. «Jusqu’à l’âge de trois ans, tu peux apprendre toutes les langues. Moi, je suis arrivé à presque 48 ans! Au début, les gens ne me comprenaient pas… je priais, je suis un homme calme. Et maintenant, je comprends tout, tous les accents.»

Et il parle parfaitement.

Ramiro chante et joue de la guitare, il boulange. Il a étudié en philosophie, en psychologie, en arts martiaux aussi. Nous avons parlé de sa Colombie, de Medellín «qui est la ville la plus belle», de Carthagène «où il fait trop chaud».

Ramiro aime le froid.

Il aime le froid de l’hiver autant que la chaleur des Madelinots. «C’est une autre réalité ici, tout est différent. C’est très beau, les gens sont très accueillants, c’est du bon monde. Mais ce qui m’inquiète, c’est les jeunes.»

Il aimerait en voir plus.

Il se souvient d’un soir de janvier, dans la tempête. «C’était l’hiver, ma voiture ne fonctionnait pas bien, j’ai dû m’arrêter, il était presque minuit. Il y a trois personnes qui se sont arrêtées pour m’aider. Le monde est charitable.»

On a encore, ici, le sens du collectif.

L’automne dernier, Ramiro a eu du renfort du Bénin, le père Pyrrhus Hervé Agonhossou a pris le relais de l’abbé Réjean Coulombe. Ensemble, ils s’occupent des huit paroisses de l’archipel, de Bassin à Grande-Entrée, une centaine de kilomètres entre les deux extrémités, et les tempêtes l’hiver.

Ramiro et son confrère ne chôment pas, les messes sont réparties sur plusieurs jours de la semaine, sauf les lundis et vendredis, où ils sont disponibles pour rencontrer les gens, aller les voir en résidences. «Je travaille en masse pour le Bon Dieu! Ici, on est occupés tout le temps, on fait ce qu’on peut.»

Il prie beaucoup.

Pour la fête des Acadiens jeudi, il y a eu la messe de l’Assomption sur la butte à la croix à Havre-Aubert, elle y a été érigée en 1811. C’est au pied de la colline où, à la fin du 18e siècle, a été construite la première chapelle.

Où officiaient, comme aujourd’hui, des prêtres venus d’ailleurs.

Venu de France en 1774, le premier curé missionnaire ne l’a d’ailleurs pas eu facile, avec une «église itinérante» qui couvrait les Îles, le Cap-Breton et le Nouveau-

Brunswick, avec ce que ça implique. Dans un texte écrit par Rose-Délima Gaudet en 1979, j’ai trouvé ces quelques mots de Thomas-

François Leroux, qui donnent une bonne idée de l’ambiance à l’époque. «J’ai eu beaucoup de tribulations. On m’a mis le pistolet sur la gorge. J’ai fait naufrage une fois. Je suis tombé à la mer dont j’ai été retiré n’ayant plus ni mouvement ni connaissance, en revenant de mes missions. Sans compter la faim et la soif, réduit à manger de la soupe à la vache marine [le morse], et encore elle était puante. Après tant de travaux, de peines et de fatigues, on cherche à me persécuter mal à propos. Dieu soit béni!»

Un Irlandais a pris le relais en 1784.

Presque 250 ans plus tard, Ramiro a répondu au même appel, celui d’assurer la survie de ces paroisses plantées en plein milieu du Golfe. «Les gens d’ici, ceux qui pratiquent encore, ils ont besoin de prêtres.»

Dieu a beau être partout, il lui faut de «bons diables» comme Ramiro.

Mylène Moisan

En direct des Îles: là où paissent les vaches

CHRONIQUE / L’île d’Entrée est une ironie, une île tout en lenteur qu’on visite en vitesse.

Et pourtant.

Ceux qui s’y rendent, généralement, décollent aussitôt débarqués du bateau vers la Big Hill, le sommet le plus élevé de l’archipel, d’où on a par temps clair une vue hallucinante sur l’horizon tout autour. On monte les 174 mètres, on prend quelques photos, on lunche et on redescend vers le bateau.

Comme si on en avait fait le tour.

Jarrett Quinn y est né il y a 44 ans, il y a passé son enfance, jusqu’à neuf ans. «C’était l’fun, vraiment, c’était un gros terrain de jeu. C’était un autre beat, tu partais le matin et tu revenais le soir, t’avais mangé tes trois repas, mais pas nécessairement chez vous. Quand t’es jeune, tu n’as pas l’impression que tu vis isolé.»

Tu vis tout court.

Ils étaient environ 175 à habiter l’île, ils sont aujourd’hui une soixantaine. «On était quatre de mon âge, on jouait tout le temps. Il y avait plus de monde de 20 à 40 ans, c’était extrêmement actif, il y avait du hockey, de la balle-molle, les Madelinots y allaient la fin de semaine.»

Il n’y a plus rien de tout ça aujourd’hui.

L’école a fermé en 2015.

Mais elle pourrait revivre autrement, Jarrett – avec d’autres – travaille fort pour lui donner une nouvelle vie. «On voudrait faire une salle communautaire, une cuisine collective, y déménager le musée qui est trop à l’étroit. On veut aussi en faire un point de services pour les gens.»

On, c’est le Conseil des anglophones de l’archipel, CAMI, Jarrett y est depuis janvier agent de développement. 

Il a fait installer des bancs de parc cet été, amélioré la signalisation, il offre des visites guidées pendant la semaine. Ce qu’il voudrait surtout, c’est que les gens ne viennent pas à la va-vite. «Le monde passe, débarque du bateau, monte la butte, puis repart. Mais il y a tellement plus que ça…»

Mylène Moisan

En direct des Îles: tous pour tous

CHRONIQUE / «Veut-on parler de tourisme? Dans le contexte actuel, on ne peut vouloir garder le touriste plus longtemps sur les îles, être plus courtois avec lui, lui fournir de meilleures accommodations et de meilleures possibilités d’amusement parce qu’il est quasi-inexistant et à la merci du service désuet de traversier.»

On est en janvier 1966.

Jean-Jacques Lefrançois concluait une série d’articles sur les Îles-de-la-Madeleine pour la Revue Desjardins, il faisait référence à un document rendu public un peu plus tôt, le cahier IX de L’Esquisse du Plan du Bureau d’aménagement de l’est du Québec (B.A.E.Q.), qui dressait un portrait de l’archipel.

Le portrait était plutôt sombre, il y était surtout question d’une économie exsangue reposant uniquement sur l’industrie de pêche, qui devait être repensée. «Les transports ne se feront jamais autrement que par mer et par air avec la terre ferme; la forêt ne sera jamais exploitable sur une base industrielle; les usines sont non-rentables parce que trop limitées. Les îles n’ont que la pêche en commun avec la Gaspésie et rien avec le Bas-Saint-Laurent si ce n’est la faiblesse de l’économie et, conséquemment, le haut taux de chômage et de bénéficiaires d’allocations d’assistance.»

La dèche, donc.

Et ça avait déjà été pire, les Madelinots ont longtemps été à la merci des seigneurs et des commerçants qui venaient ici s’enrichir avec les pêcheries des Îles, qu’ils échangeaient à des prix ridicules contre ce qui manquait sur l’archipel, c’est-à-dire à peu près tout, en s’assurant de maintenir les pêcheurs endettés.

On appelle ça de l’esclavage par la dette.

Et là, au début des années 30, les Madelinots en ont eu assez, ils se sont organisés en coopératives de pêcheurs pour s’enrichir ensemble au lieu d’enrichir les autres. Ils ont fait la même chose une dizaine d’années plus tard pour remplacer les magasins où ils allaient s’endetter, avec des coopératives de consommation.

Ils ont pris le contrôle de l’économie locale.

Ils ont donné à ces magasins de jolis noms, l’Unité, l’Éveil, l’Amitié, la Sociale, comme ils l’avaient fait avec les coops de pêcheurs, La Vaillante et l’Escouade. Ensemble, c’était l’Idéale fédérée.

La plupart des supermarchés sont encore des coops.

Chronique

En direct des îles: la vieillesse comme un bardeau

CHRONIQUE / -Pépé, regarde-moi! -Clic. Meggy Turbide a appuyé sur le bouton de l’appareil photo que ses parents lui avaient donné en cadeau, elle devait avoir sept, huit ans. «C’était mon premier appareil, c’était ma première photo. Je l’ai fait développer, je l’ai encore.» Et elle n’allait plus nulle part sans sa caméra. «Je posais tout.»

Elle a posé, posé, posé, a fait son primaire, son secondaire, est arrivée le jour où elle devait choisir ce qu’elle allait faire dans la vie. «La journée d’inscription au cégep a été la pire journée de ma vie. Je ne voulais pas partir à l’extérieur pour étudier et je ne trouvais aucun programme qui m’intéressait.»

Elle s’est inscrite au programme de base, a fait une journée.

Et pourtant, ce qu’elle devait faire crevait les yeux. «On aurait dit qu’être photographe aux Îles, ce n’était pas accessible, je pensais que ce n’était pas possible. Je suis allée voir le conseiller en orientation, il m’a posé des questions, je lui ai parlé de ce que j’aimais. Il m’a ouvert à ça.» 

Le déclic s’est fait.

Meggy a trouvé un cours de photographie à distance dans un collège de Montréal, a suivi un programme au cégep des Îles pour démarrer une entreprise. Elle a réussi à étudier sans sortir des Îles, nombreux sont ceux qui doivent s’exiler. Elle a d’abord et avant tout réussi à trouver un métier qu’elle aimait.

«À 18 ans, j’avais mon entreprise.»

Elle n’a jamais arrêté depuis, le bouche-à-oreille madelinot faisant son œuvre. Elle fait de tout, mariage, maternité, famille, portraits, avec souvent les Îles en arrière-plan, éclairées par le soleil de fin de journée.

Elle a aussi fait une exposition.

Vous imaginez tout de suite les photos, les caps rougis dans le soleil incandescent, la lune jetant un pont de lumière sur la mer.

Eh non.

Meggy a choisi de photographier 10 personnes âgées, des gens autour d’elle qu’elle connaissait, qu’elle a voulu immortaliser. «Les paysages, c’est moins ma force. Moi, c’est plus l’être humain. Je voulais des personnes normales qui n’avaient pas été dans les honneurs, des gens qui avaient travaillé toute leur vie.» 

Qui travaillent encore. «Il y en a un qui fait encore la pêche au homard, c’est notre voisin, il doit avoir 70 ans passés. Hier encore, je le voyais faire ses cages.»

Pour le printemps prochain.

À 24 ans, Meggy préfère la beauté des gens à celle des paysages. «À l’école, ma matière forte, c’était l’histoire. Mais je trouvais qu’on misait beaucoup sur la jeunesse, alors que c’est la vieillesse qui est importante. Vieillir, c’est un privilège. Et je trouve qu’on ne les valorise pas assez, on devrait plus les mettre en valeur.»

Elle aime bien cette citation d’Alphonse Karr : «ne pas honorer la vieillesse, c’est démolir la maison où on doit coucher le soir.»

Elle les honore à sa façon, avec sa caméra. Elle a eu l’idée de mettre en arrière-plan les couleurs de l’arc-en-ciel, pas en studio avec de grands panneaux et des lampes, elle allait les trouver où elles étaient aux Îles.

Sur les maisons.

Pas n’importe quelles maisons, celles en bardeaux de cèdre. «Le choix du bardeau est significatif. Il y en a partout aux Îles, il est fort, il résiste aux tempêtes et aux grands vents, comme les personnes âgées. […] Il y a une résilience chez les gens, peu importe les tempêtes, on se relève toujours.»

Le caractère se forge ici comme les caps.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Meggy a toujours écouté les plus vieux se raconter. «C’est l’fun de savoir d’où on vient, ça nous permet de mieux apprécier ce qu’on a.» Le 29 novembre, quand les Îles se sont retrouvées isolées après le bris d’un lien sous-marin, elle a pris la mesure de son insularité. Elle a écrit ceci sur Facebook : «Nous vivons la vraie vie d’insulaires. Celle de nos grands-parents. […] Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi proche des gens depuis que je suis coupée du monde.»

Une occasion rare.

Elle m’avait donné rendez-vous au Café de la Grave, où ses 10 portraits ont été exposés l’année dernière, avant de l’être à l’hôpital, où voir des personnes âgées tout sourire faisait le plus grand bien. 

Souriants et fiers. 

Mylène Moisan

En direct des Îles: avoir le temps, le prendre

CHRONIQUE / Si vous demandez l’heure à un Madelinot, il se peut qu’il vous réponde «ici, on n’a pas l’heure, on a le temps.»

Vous ne serez pas plus avancé.

Mais vous comprenez l’idée, pour profiter de la vie, il faut d’abord profiter du temps, et ce n’est pas tant d’en avoir qui compte, mais ce qu’on fait avec.

Jean-Guy Poirier, lui, fabrique des répliques de bateaux, des répliques à l’identique de frégates, de galions, de négriers. Il fait ça depuis une quarantaine d’années dans son sous-sol, certains diraient par temps perdu.

Je dirais par temps trouvé.

Il a eu l’idée en lisant — et en relisant — Voyage autour du monde de Bougainville. Il était fasciné par les aventures de l’explorateur, tout autant par le plan du bateau qui se trouvait dans le livre. Il a voulu le reproduire, en vrai, il devait avoir 33, 34 ans, n’avait jamais construit de bateau avant ça.

«J’ai commencé en 1978. C’est bizarre que j’aie pu continuer, parce que je n’étais pas patient…»

Parce que de la patience, il lui en a fallu, quand il se trompait, quand il devait tout recommencer. «J’en ai perdu du bois, sur le premier. Moins sur le deuxième, moins encore sur le troisième…»

Il en a fait 17.

Mylène Moisan

En direct des Îles: les bot’ à ouelle…

CHRONIQUE / Avant le moteur, il y avait les voiles. Et les rames, quand il ne ventait pas. «J’ai connu des pêcheurs qui pêchaient à la voile et, quand il y avait des étés de calme, ils devaient ramer pour y aller, ils passaient la journée à «giguer» la morue, et ils devaient ramer pour revenir…»

Et ils recommençaient le lendemain.

«La voile, c’était la misère.»

Normand Briand, qui fait partie de ma belle-famille, a travaillé pendant 30 ans pour la Garde côtière, et il fait de la voile autour des Îles depuis qu’il est jeune. Il a eu son premier voilier à 14 ans, le Astérix, en plywood. «Je l’avais acheté 50 $, je me suis amusé deux ans avec ça, je suis allé de Havre-Aubert à Grande-Entrée…»

C’était il y a presque 50 ans. «J’étais hardi!»

Jusque-là, les bateaux à voile — qu’on appelle ici un bot’ à ouelle — avaient disparu avec l’arrivée du moteur, ce fameux moteur à un cylindre baptisé «tocotoc» à cause du bruit qu’il faisait. Les pêcheurs ont vite troqué la voilure pour la machine. «Et on dit que quand ils ont mis des moteurs, il a recommencé à venter…»

On dit aussi, «ne crois rien de ce que tu entends, et la moitié de ce que tu vois».

Libérés de leur dépendance à Éole, les pêcheurs ont abandonné les voiles comme une délivrance, jamais il ne leur est passé par la tête à l’époque qu’on puisse s’amuser sur l’eau avec ce maudit gréement.

C’était un bon débarras.

Il a fallu attendre le début des années 70. «Les premiers qui ont commencé à faire de la voile, c’est Gilbert Cormier et Albert Delaney, ils se sont fait construire des bateaux identiques, des 30 pieds, par Léo Leblanc», dont l’entreprise a été reprise par son fils Camil, puis par son petit-fils Jean-Félix.

Normand s’est joint à eux quelques années plus tard. «On était une communauté d’une dizaine au début.»

À faire de la voile par plaisir.

Au fil des années, le nombre d’adeptes de la voile a augmenté, jusqu’à une cinquantaine aujourd’hui sur l’archipel. Ce qui est peu sur une population de 12 000 personnes, entourées de mer et de vent. Il n’y a qu’à arpenter les quais pour voir que le bateau, ici, c’est d’abord pour pêcher.

Et qui connaît les Îles sait qu’on ne s’y aventure pas comme sur un lac, il y a eu entre 700 et 1000 naufrages autour de l’archipel. 

N’empêche, chaque année, des voiliers venus d’ailleurs viennent accoster ici, les rares touristes à ne pas débarquer de l’avion ou du traversier. La plupart se sont d’abord rendus à Rivière-au-Renard en Gaspésie, d’où ils ont entrepris la traversée du golfe vers les Îles, au moins 20 heures de navigation en continu.

«Entre les deux, il y a le banc des orphelins, on ne l’appelle pas comme ça pour rien…» La mer a toujours le dernier mot.

Il en a sorti plus d’un du pétrin pendant ses années à la Garde côtière. Une famille entre autres, qui était à 10 milles de l’Île Brion, à bout de forces. «Je leur ai dit où ils pouvaient aller s’ancrer pour se reposer avant de repartir.» En 30 ans, il en a vu de toutes sortes. «Il y en a qui auraient mieux fait de rester chez eux…»

Mais pour ceux qui arrivent, la traversée en vaut la peine. Ils sont quelques-uns à être amarrés autour des Îles, venus de Portneuf, de Rimouski, de Québec. De ceux-là, un bateau dont je vous ai déjà parlé, le Jamia, élégante goélette américaine construite en 1936, amoureusement restaurée.

Jean-Patrick Laflamme et Stéphanie Bleau ont mis 10 ans à lui redonner l’allure qu’elle avait à l’époque.

Pour leur premier voyage, ils ont mis le cap vers l’archipel, ils sont arrivés au quai de L’Étang-du-Nord où leur voilier, attaché entre deux bateaux de pêche, ne passe pas inaperçu. «Il y a eu du bouche-à-oreille par les gens des Îles qu’on connait, ils en ont entendu parler et ils passent nous voir. Ils nous disent je suis le père d’Untel, la mère d’Untel… on se sent un peu de la famille, c’est spécial.»

Chronique

En direct des îles: des souvenirs heureux

CHRONIQUE / Déjà un mois que je vous écris des Îles-de-la-Madeleine, que je vous raconte des histoires et des palabres, que je vous parle de «mes îles», que je fréquente depuis 15 ans. Depuis un mois, vous m’écrivez aussi. Vous me parlez de «vos îles», où vous êtes né ou avec lesquelles vous êtes tombé en amour, où vous avez vos habitudes. Et vos souvenirs. Voici, dans le désordre, certains messages que j’ai reçus et que j’ai eu le goût de partager avec vous, tout simplement.

Le pilote s’amuse

Du haut des airs, l’archipel a la forme d’un hameçon accroché à la mer, Michel a pu l’observer de tous les côtés. «Durant presque 15 ans lorsque je pilotais pour feu Inter-Canadien, j’ai fait souvent le trajet vers les Îles et, quand la météo s’y prêtait, je faisais un grand circuit avant d’atterrir pour permettre aux passagers d’apprécier le paysage… mais je me gâtais moi-même! Plus tard, avec mon travail chez Air Transat, je ne faisais que survoler ces îles que j’aime tant et encore là, je faisais une adresse aux passagers «à votre gauche vous pouvez admirer les Îles-de-la-Madeleine»…»

Je vous inclus une rare photo des îles d’un bout à l’autre.

Chronique

En direct des îles: les amoureuses du sable

CHRONIQUE / Ils ont agrandi cette année le stationnement de la plage de la Dune du sud, une des plus courues de l’archipel, avec ses grands caps de terre rouge. Sauf qu’il n’y a plus de plage.

On a fait le saut, début juillet, quand on s’est pointés là, quand on a voulu contourner le premier cap et qu’on a vu qu’il n’y avait que de l’eau de l’autre côté, là où il y avait avant une large dentelle de sable.

Les tempêtes de l’hiver l’ont mangée.

Il reste la portion qu’on appelle la Cormorandière, qui s’étire de l’autre côté, mais n’empêche.

Pascal Poirier, qu’on appelle ici Pascal à Jacques, est particulièrement attentif aux changements qui s’opèrent année après année. «C’est normal qu’après l’hiver, qu’avec les grosses tempêtes, qu’il y ait des plages qui soient mangées, mais elles se reforment habituellement après. Ce n’est pas le cas cette année. À Dune du sud, c’est fou, elle s’est fait laver, t’as de l’eau jusqu’ à la taille! Même l’escalier pour descendre a été arraché.»

En plus des autres caps, avalés par la mer.

La tempête du 29 novembre, qui a coupé les Îles du reste du monde, a particulièrement amoché le littoral. Des sections de la piste cyclable ont été emportées, la route menant à la Grande-Entrée a été submergée. Le ministère des Transports a ainsi dû procéder à l’enrochement de certaines sections en plaçant des pierres sous un couvert de sable, pour ne pas altérer le paysage.

Un budget de 25 millions $ a été alloué à l’archipel pour protéger ses côtes, il en faudra sûrement plus.

«Les Îles sont aux premières loges des changements climatiques. On vit des choses qu’on pensait impensables avant, comme le couvert de glace qui nous protégeait et qui est beaucoup moins important», illustre Pascal qui a été technicien de la faune pour les espèces en péril et pour la protection des dunes pour l’association Attention Fragîles, qui veille depuis 30 ans sur l’archipel.

Dans sa flore, il y a ce qui peut avoir l’air d’un vulgaire brin d’herbe.

C’est sa police d’assurance.

Le foin de dunes pousse partout sur les Îles, on le nomme comme ça parce que les Madelinots en fauchaient quand ils manquaient de fourrage pour le bétail. C’est le meilleur indicateur pour le sens du vent.

Son vrai nom, ammophile, veut dire amoureuse de sable.

Et elle tient les Îles ensemble, littéralement. «C’est une plante essentielle. C’est l’ammophile qui construit la dune et, sans les cordons dunaires, on ne pourrait pas passer d’une île à l’autre en voiture. Il faudrait des traversiers…» Ou des ponts, comme celui entre l’Île de Cap-aux-Meules et celle de Havre-aux-Maisons.

Les autres sont liées par la dune, tenue par les racines de l’ammophile.

Elle permet aussi de préserver les lagunes. «C’est là où on fait l’aquaculture des huîtres, des moules, des pétoncles. Si la dune lâche, ça devient des baies!»

Ça fait des années, donc, que Pascal et plusieurs autres se battent pour préserver le foin de dunes, particulièrement malmené par ceux qui le piétinent ou, pire encore, qui roulent dessus avec leurs véhicules. Il n’y a pas si longtemps encore, les camionnettes circulaient sur les dunes comme sur les chemins.

À trois exceptions près, les plages sont désormais interdites du 1er mai au 15 septembre.

En théorie, les dunes sont mieux protégées.

En pratique, c’est une autre histoire. «Les gens sont plus sensibilisés qu’avant, mais il y a encore du travail à faire.» Autant auprès de certains résidents qui continuent à faire comme avant et des touristes, qui ne mesurent pas toute l’importance de ces grandes herbes qui bordent les buttereaux.

Il y a un propriétaire privé qui aurait, cette année, «bulldozé» de la dune pour y installer des véhicules récréatifs.

«Quand l’ammophile n’est plus là, une fois que la dune est partie, il est trop tard, le dommage est fait. C’est comme couper un arbre, quand il est coupé, il est trop tard, quand bien même tu mettrais de la colle Lepage!»

Mais la pression du tourisme — et des revenus qui vont avec — est forte. Les touristes convergent toujours plus vers l’archipel qui a connu l’an dernier une saison record de 77 000 visiteurs et la tendance devrait se maintenir cet été. «C’est nous qui sommes responsables de les encadrer. On pourrait mettre des panneaux d’information dans le bateau, ce serait un début…»

La presque totalité des touristes arrive à bord du Madeleine, on pourrait même leur remettre un dépliant lorsqu’ils payent leur passage. C’est bien de leur dire ce qu’ils peuvent faire aux Îles, mais on pourrait aussi leur dire ce qu’ils peuvent faire pour elles.

Ce serait la moindre des choses.

Chronique

En direct des îles: l'histoire qu'on raconte trop peu

CHRONIQUE / 1822, Isaac Coffin, premier seigneur des Îles-de-la-Madeleine, envoie une lettre à l’Angleterre. Il veut vendre l’archipel aux Américains.

Une trentaine d’années après en avoir obtenu la concession, l’amiral calcule que son investissement ne lui rapporte rien, ses tentatives de mettre un terme au carnage du morse ont totalement échoué, tout comme la monnaie qu’il y a introduite en 1815, le Magdalen Island Token, frappé d’un phoque d’un côté, d’une morue de l’autre.

C’est aujourd’hui une des pièces les plus prisées au monde.

Raynald Cyr ouvre devant moi un cartable où il conserve précieusement celles qu’ils possèdent, il les a achetées un peu partout, jusqu’en Chine. «J’en ai vu circuler sur les sites. En bon état, ça peut valoir jusqu’à 11 000 $.» Lui les achète pour les ramener d’où elles viennent.

Comme la lettre de Coffin, qu’il retire avec précaution d’une enveloppe. «Je suis allé l’acheter dans un encan aux États-Unis.»

Coffin a dû attendre deux ans avant de recevoir la réponse de l’Angleterre, qui refusait d’accéder à sa demande. Il revint à la charge quatre ans plus tard en tentant de les annexer à la Nouvelle-Écosse.

En vain. Les Îles allaient demeurer québécoises.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours été fasciné par l’histoire de ses Îles, il collectionne tous les bouquins qu’il trouve. Il me montre à l’intérieur de l’un d’eux la photo de Pierre Elliott Trudeau, prise l’été suivant la Crise d’octobre, en train de prendre un bain de soleil sur la plage de La Bluff.

Il en sort un autre, Chez les Madelinots, écrit en 1920 par Marie Victorin.

Ils sont une poignée de passionnés comme lui à rapailler dans leurs temps libres des fragments d’histoire de l’archipel, des objets surtout, qui permettent de remonter le temps, de mieux comprendre le passé.

Raynald s’intéresse particulièrement aux morses, qu’on appelle aussi vaches de mer à partir du terme anglais seacow. «Ma première défense, je l’ai eue en cadeau en 1996 par un pêcheur de pétoncles qui l’avait ramassée avec sa drag.» Depuis, il amasse tout ce qui a trait aux morses, il possède une impressionnante collection qu’il expose, faute de mieux, dans son bureau où il vend des assurances. 

Il rêve d’un musée.

Il n’est pas le seul, Jean-Simon Richard aimerait aussi que tout le monde puisse voir ce qu’il conserve chez lui, des objets qu’il a trouvés en se promenant le long des plages ou en effectuant des plongées sous-marines autour des Îles. Au début du mois, il a trouvé sa plus grosse défense jusqu’ici.

Jean-Simon, 27 ans, a commencé à farfouiller avec son père. «J’étais tout petit, il me prenait sur ses épaules pour aller marcher sur les plages. Parfois, on trouvait des défenses de morses, ça me fascinait. Mon intérêt part de là.» Ils ont aussi d’autres objets liés à la chasse aux morses, entre autres des vestiges de l’huilerie où les bêtes étaient abattues et où on faisait fondre leur lucrative graisse. 

En 2014, il a rédigé un rapport qu’il a fait parvenir au ministère de la Culture, dans lequel il détaille ses trouvailles. Le site qu’il décrit a été exploité par Richard Gridley, officier militaire qui aurait combattu aux côtés de Wolfe sur les Plaines en 1759, avant de venir s’établir aux Îles pour y exploiter les ressources.

La colonie est toute jeune, à peine une quinzaine d’années.

Quelques années après la Grande déportation, il embauche 22 Acadiens, qui doivent d’ailleurs signer une Déclaration d’allégeance à la Reine d’Angleterre. «Les documents sont signés avec des “X”, les gens ne savaient pas écrire.» Ils savaient chasser le morse par contre, c’est pourquoi ils ont été embauchés.

Jean-Simon a retrouvé plusieurs balles de mousquet, certaines intactes, d’autres aplaties. «Celles-là ont tué.» Il a retrouvé aussi différents objets qu’il a patiemment identifiés, parfois avec l’aide d’archéologues ou en consultant différents documents sur Internet. «Pour la paumelle de voilier, il m’a fallu un an.»

Il a aussi trouvé des traces d’activité humaine depuis aussi loin que 6000 à 8000 ans, des pointes de flèches typiques de l’époque paléoindienne, ce qui confirme que les autochtones venaient y chasser depuis longtemps. Il a trouvé des pierres qu’on ne retrouve pas aux Îles, également des pièces de monnaie européenne, la plus ancienne est un demi-sol Louis XV datant de 1722.

Quand il plonge, il lui arrive aussi de tomber sur les vestiges d’une épave, les Îles sont le deuxième plus grand cimetière marin en Amérique du Nord, entre 700 et 1000 bateaux s’y seraient échoués au fil des siècles.

Avec, dans leurs cales, des fragments d’histoire.

Il y a quelques années, il a déniché le squelette complet d’un jeune morse, qu’il a remonté lui-même, un gigantesque casse-tête grandeur nature. Nul doute que ses études en médecine vétérinaire à Ste-Hyacinthe ont aidé, il vient d’obtenir son diplôme. Il a aussi fait dater une défense au Carbone 14 à l’Université Laval.

Elle a 3345 ans.

Il conserve ses artéfacts précieusement chez sa mère, il a converti le salon en salle d’exposition.

Le morse «remonté» est au sous-sol.

«Quand je vois un objet en me promenant sur la plage ou en faisant une plongée, je le ramasse pour ne pas que la mer le prenne, ou encore des touristes, qui l’emmèneraient à l’extérieur des Îles. Je fais ça pour que ça reste aux Îles et pour qu’éventuellement ça soit mis en valeur. Le but, c’est d’exposer ça quelque part le plus tôt possible.»

Et pas juste pour la visite.

Il cherche une solution avec les autres collectionneurs. «On se rencontre une fois de temps en temps. On se questionne tout le monde ensemble sur l’avenir de nos collections personnelles. Il n’y a pas encore de projet concret, mais on réfléchit à une solution pour que ce soit mis en valeur.»

À bon entendeur.

C’est de transmission de mémoire dont il est question ici. «Quand mon père est décédé subitement il y a deux ans d’un cancer, ça m’a fait réfléchir. Tout ce que je sais, tout ce qu’on sait, il ne faudrait pas que ce soit perdu…»

Chronique

En direct des îles: se trouver un souper avec un siphon

CHRONIQUE / «Maman, quand est-ce qu’on va aux coques?» Nous sommes habituellement encore sur le traversier qui relie Souris aux Îles-de-la-Madeleine quand notre dernier pose la question, c’est toujours la première chose qu’il veut faire en arrivant.

On consulte le guide touristique, on y trouve les marées, elles sont cette année à la page 116. 

On y a mis un signet.

Les coques se pêchent à marée basse ou sur la fin du descendant, surtout à l’intérieur des baies où on a, au plus haut, de l’eau aux mollets. Quand vous voyez quelqu’un accroupi dans la lagune, il pêche des coques.

Dans le champ, il cueille des p’tites fraises.

La coque, mye de son vrai nom, est un mollusque qu’on retrouve un peu partout autour des Îles, une des rares pêches qu’on peut pratiquer sans permis, à condition de n’en prendre pas plus que 300. Et pas plus petites que deux pouces, 51 millimètres. 

Vous voilà informés.

Les gens ici parlent de pêche aux coques, Pêches et Océans Canada dit cueillette, ça ressemble presque à la chasse en fait. Une chasse à l’aveugle dans le sable où on doit saisir le mollusque avant qu’il ne se pousse.

Seul indice de sa présence, un petit trou dans le sable, la «paille» d’air par laquelle la coque respire.

J’ai essayé plusieurs techniques, la plus inusitée étant assurément celle du siphon de toilette, on le pose au-dessus du trou et on aspire le sable, en croisant les doigts pour que la coque soit emportée dans la succion. 

Il y a aussi la bonne vieille pelle ou une bêche à dents qu’on plante dans le sol, mais avec le risque d’écrabouiller littéralement les coquilles.

Je préfère de loin la technique la plus manuelle de toutes, les mains. Juste les mains. On marche lentement en quadrillant le sable des yeux, on localise un trou, on enfonce les mains de chaque côté en creusant dans le sable avec les doigts. Et tout à coup, on la touche, on essaye de la saisir avant qu’elle ne file, puis de la tirer vers soi alors qu’elle essaie tant qu’elle peut de résister.

Avec doigté, pour ne pas l’abimer.

Il n’y a pas grand-chose de plus zen que la pêche aux coques, par une paresseuse fin de journée sans vent, alors que le soleil fait réfléchir le chapelet de dunes autour dans la lagune comme dans un miroir d’eau. 

Si vous ne décrochez pas là, vous ne décrocherez jamais.

Nous arrivons toujours gonflés d’optimisme, avec plus de chaudières qu’il n’en faut. Pas grave, ramener le souper est un prétexte.

Il y a des épiceries sur le chemin.

Nous en ramassons généralement assez pour un goûter. Nous les laissons reposer au froid une journée dans l’eau salée pour qu’elles expurgent le sable, nous les cuisinons à la manière des moules et nous les dégustons, sans plus de cérémonie. Ne vous fiez pas aux apparences, elles sont meilleures qu’elles en ont l’air.

Les Madelinots les cuisinent en pâtés, en bouchées frites dans de la pâte à crêpes, au four avec du blé d’Inde.

C’est que la pêche aux coques fait partie de ces traditions qui remontent à très loin, aussi en Gaspésie et sur la Côte-Nord, où on a trouvé des coquilles dans les campements autochtones. Elle est même inscrite au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, qui nous apprend que «Dans Croquis laurentiens (1920), Marie Victorin décrit la pêche aux coques dans les années 1910 aux Îles-de-la-Madeleine comme “l’une des plus rudes besognes des Madelinots et des Madelinotes”. Marie-Victorin souligne qu’on cache cette “curiosité” aux étrangers.»

On dit aujourd’hui Madeliniennes.

On ne cache plus cette «curiosité», mais il reste encore une part de tradition orale, les touristes y étant souvent initiés par des gens de la place. 

Même chose pour les enfants, qui l’apprennent de leurs parents. 

Il y a quelque chose de réconfortant à reproduire avec eux ce geste de subsistance, à l’époque où il fallait se contenter de ce que la nature avait à offrir. Il fallait cultiver, pêcher, cuisiner.

Heureusement qu’il y a l’épicerie à côté, on serait chétifs sinon.

Chronique

En direct des îles: la tempête qui n’a pas eu lieu

CHRONIQUE / «Ce sont des toilettes mixtes?»

L’homme s’est retourné vers moi quand il a vu les deux portes des toilettes, l’une à sa gauche, l’autre à sa droite, sans aucune indication. Pas un pêcheur d’un côté et une sirène de l’autre, pas de rose ni de bleu. 

C’est voulu.

Je n’avais jamais remarqué avant, et je suis pourtant venue souvent boire une bière sur la magnifique terrasse d’À l’abri de la Tempête, microbrasserie des Îles-de-la-Madeleine fondée en 2004, une des premières à l’est de Québec. Un rêve fou, une vieille usine de crabe près de la plage du Corfu, du nom d’un navire échoué en 1963.

L’Abri est aujourd’hui une institution aux Îles, ses bières sont partout sur l’archipel et au-delà, environ le tiers de la production est exportée.

On est en train d’agrandir.

Je n’avais jamais porté attention non plus au logo de la microbrasserie, on y voit une silhouette, des bras musclés tiennent un tonneau qui recouvre le visage, un autre tonneau dissimule le reste du corps, jusqu’aux genoux.

Comme Élise Cornellier-Bernier qui, jusqu’à il y a trois ans, travaillait très fort pour ne pas montrer ce qu’elle était.

C’est elle qui a fondé la microbrasserie avec Anne-Marie Lachance, avec qui elle a été en couple avant de venir s’établir aux Îles. Elles avaient en commun l’amour de la bonne bière. «Anne-Marie et moi, on travaille ensemble depuis toujours. […] Mais j’étais très malheureuse en général, il y avait beaucoup d’alcool, beaucoup d’agressivité. Je travaillais sans arrêt pour m’échapper.»

Elle s’était fait un personnage. «Je vivais avec mes propres préjugés sur la transphobie, je tenais des propos transphobes pour me dissocier de ça, pour voir aussi la réaction des gens autour de moi. Je voulais être la plus masculine. Je le savais depuis toujours, depuis que j’étais petite, mais je le refusais. J’étais frustrée, je ne voulais pas ça…»

Dès qu’elle le pouvait, à l’abri des regards, elle se vêtait en femme. «C’est la seule chose qui me faisait me sentir bien. Quand je sortais de la maison, c’était comme une punition. La vraie moi était pognée chez elle.»

Un peu avant Noël, en 2015, elle a appelé son père pour lui dire qu’elle n’irait pas le voir aux Fêtes. «Je lui ai dit : “Je suis fatiguée...” J’étais toujours fatiguée, je consultais, mais ça ne donnait rien. Là, mon père m’a dit : “Si tu ne fais rien, tu vas crever. Fais quelque chose, peu importe c’est quoi”.»

Elle savait quoi.

«Ça n’a pas été long que tout s’est enclenché, comme si mon père venait de me donner la clé, parce que c’est de sa réaction que j’avais le plus peur. J’ai pris rendez-vous avec mon médecin de famille ici, j’étais la première personne trans aux Îles, il n’avait pas de référence. Il m’a orientée vers une ressource qu’il connaissait à Montréal, j’en ai trouvé d’autres de mon côté sur Internet.» 

«J’ai commencé à prendre mes hormones et des bloqueurs de testostérone. Ça a été une délivrance, la vie est devenue belle.» 

Elle venait d’avoir 40 ans.

Elle n’était pas au bout de ses peines, il lui restait à l’annoncer, d’abord à Anne-Marie, avec la peur que la microbrasserie écope. «Quand je lui ai annoncé, elle est partie un peu sonnée… Quand elle est revenue le matin, elle m’a dit : “C’est une bonne nouvelle!” Et elle m’épaule depuis, ça va vraiment bien.»

Elle n’avait rien vu venir.

Élise a pris l’avion pour aller l’annoncer à ses parents — ils ont plutôt bien réagi —, elle a laissé sa mère appeler «la tante qui jase le plus» pour que la nouvelle se répande dans toute la famille. 

Il restait les clients de la micro.

Et les Îles.

«Le 26 juin à chaque année, c’est l’anniversaire de la micro. On fait un gros party, on lance nos nouvelles palabres [des bières en quantité limitée], on félicite nos employés. C’est là que je l’ai annoncé. Avant de finir, tout le monde avait un verre de bière à la main, j’ai pris la parole et j’ai dit : “La bière que vous avez devant vous a été brassée dans la douleur et le mal-être. Dorénavant, elle sera brassée dans le bonheur et l’acceptation.”»

Il y avait 200 personnes. «Tout le monde pleurait.»

En faisant ça, Élise a coupé court au commérage. On dit ici que «la rumeur tue plus que la tumeur», elle a pris les devants. «J’ai voulu casser le cercle des préjugés», ceux-là mêmes qu’elle répandait il n’y a pas si longtemps. «Faire une transition, ça peut être très rough. J’ai été chanceuse, je m’en suis sortie indemne, et pas trop maganée.»

Elle sait que ça a jasé.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Élise est convaincue que d’être dans un petit milieu a aidé. «En ville, tu peux peut-être t’habiller et faire ce que tu veux, mais essaye de te trouver une job… Je vois beaucoup de pauvreté chez les trans en ville et je vois des sourires de trans en région. Il y a ici une compassion qu’on ne retrouve pas en ville, où il y a un anonymat.»

Les gens ont vu le courage qu’il lui a fallu.

Elle s’est remise au CrossFit, elle avait arrêté de s’entraîner pour réduire sa carrure. «J’ai perdu 30 % de ma masse musculaire, je suis devenue moins forte.» Elle a même renoué avec le kitesurf, elle était dans le top dans sa vie d’avant. Début juillet, elle a participé à une compétition de Kitesurf, a terminé seconde dans une catégorie, première en Big Air. «C’était ma force.»

C’est la première fois qu’elle s’inscrivait comme femme. 

Pour la microbrasserie, la tempête qu’elle craignait n’a pas eu lieu. «On a vraiment eu peur, parce que tu ne sais pas à quel niveau est la transphobie dans la société. On a eu peur de perdre des ventes, que les gens nous jugent, mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Ça fait juste croître!»

L’Abri de la Tempête a même lancé la Trans IPA, qui est en fait une White IPL. «Au début, c’était pour faire un clin d’œil à la transsexualité, mais c’est devenu une bière régulière. Une des choses qui me fait le plus plaisir, c’est quand un gros biker arrive au bar pour commander et qu’il dit : “Je vais te prendre une trans!”»

Elle sourit.

Elle ne souriait pas, avant.

Chronique

En direct des îles: du coeur au ventre

CHRONIQUE / À six ans, Pier-Philippe Poirier a fait un pacte avec son grand-père Gérard. Promis juré.

Il venait de surprendre une conversation entre sa mère et sa grand-mère, Gérard songeait sérieusement à vendre le bar laitier qu’il a construit sur son terrain, en face du quai de l’Étang-du-Nord. «Je suis allé voir mon grand-père, il tondait le gazon. J’ai fait un pacte avec lui, il ne devait pas vendre la crèmerie et attendre que je sois assez grand pour m’en occuper.»

Le pacte tient toujours.

Je les ai rencontrés un samedi après-midi à la Crèmerie du port, un des rares moments où les deux ne travaillaient pas, mis à part le téléphone de Gérard qui a sonné, le ministère des Transports avait besoin de lui le lendemain. À 77 ans, l’homme est sur son excavatrice du lundi au vendredi 10 heures par jour.

Et après, il va aider à la crèmerie.

Pareil pour Pier-Philippe, 22 ans, qui travaille à temps plein à la radio des Îles, CFIM, et qui s’en va à la crèmerie après, de 18h à 23h. 

Gérard se souvient quand il a «parti» sa crèmerie en 1989, il y en avait une seule sur l’archipel. «C’est une idée que j’ai eue comme ça, je ne connaissais pas ça pantoute. Je me souviens le premier dimanche que ça a ouvert, il y avait du monde, la machine prenait de l’air… Le cœur voulait m’arrêter!»

Le cœur a tenu bon, la machine aussi.

Le fils de Gérard, François, a mis la main aux cornets, et puis son fils à lui, naturellement. Pier-Philippe a grandi avec le bar laitier, sur sa photo de couverture sur Facebook, on le voit assis sur le comptoir à côté de la caisse, il n’a pas deux ans. «Je suis né dans la crèmerie… Ça a toujours fait partie de ma vie.»

Il a commencé en lavant des plats. «Je regardais comment ça fonctionne, j’ai appris comme ça. J’ai eu mon premier shift à 12 ans, et j’ai été embauché à 14.»

Aujourd’hui, c’est Gérard qui lave les plats.

Pier-Philippe a pris du galon au fil des années, c’est lui qui s’occupe des employés, de la gestion. Il a toujours de nouvelles idées, un peu trop au goût de Gérard. «Je dois le retenir…» Son petit-fils s’en accommode bien. «Je suis la jeunesse et il est la sagesse. C’est pour ça qu’on fait une bonne équipe.»

Pier-Philippe est chez lui à la crèmerie, il me fait faire le tour, m’explique comment ça fonctionne. «Je n’ai pas l’impression de travailler ici. Ce qu’on fait, ce n’est pas juste servir de la crème glacée, c’est faire vivre des moments aux gens. Venir à la crèmerie, c’est toujours quelque chose de spécial, c’est une grand-mère qui vient passer du temps avec ses petits-enfants, il y a toujours une occasion.»

Un cornet, ça passe du cœur au ventre.

La crèmerie aussi. «Je suis chanceux d’arriver dans quelque chose qui a été fait avec amour, on a beaucoup de plaisir!»

Ça paraît.

Chaque idée doit passer au conseil de famille, la mère de Pier-Philippe, Anne, travaille à temps plein de jour à la crèmerie, sa grand-mère Marie-Carmelle s’occupe des comptes, son père François, lui, est la caution morale. «Il travaille sept jours sur sept [sur son bulldozer] l’été, on ne le voit pas beaucoup. Mais il a son mot à dire sur chaque idée, il a un regard extérieur. Et il a souvent raison.»

Le C.A. doit s’entendre. «C’est un travail collectif.»

C’est un des secrets du succès du bar laitier — avec le chocolat belge concocté par Gérard — qui échappe d’ailleurs à la pénurie de personnel qui frappe les Îles, particulièrement cet été. Des CV, ils en ont plus qu’il n’en faut, ils en ont reçu 38 l’été dernier. Gérard y est pour quelque chose. «Le soir, je vais les voir et je leur dis merci. Si tu veux que ton commerce fonctionne, organise-toi pour soigner tes employés.»

Ils font partie de la famille.

C’est d’ailleurs en famille qu’ils ont eu l’idée d’aménager un parc juste à côté de la crèmerie, sur le terrain que tout le monde appelait d’ailleurs déjà «le parc à Wilfrid», le père de Gérard. C’était un terrain vague où les enfants allaient courir, où ils allaient jouer à la balle-molle!»

La famille a récupéré une partie des jeux qui étaient dans une école qui a fermé, ils ont demandé à un gars qui connaissait ça, Bernard Vigneau, de leur donner un coup de main. «Il a dessiné le parc avec nous, il nous a aidés à fabriquer des choses.»

Cet été, ils ont ajouté une glissage gonflable.

Et pas besoin d’acheter un cornet pour aller jouer. «C’est vraiment un parc pour les enfants, pour qu’ils puissent s’amuser, pour que ça fasse partie de leurs souvenirs.»

Trente ans plus tard, Gérard est content. «Sans Pier-Philippe, j’aurais vendu depuis longtemps. Et dans pas long, ça va être à lui… Quand je vais être encore plus vieux, je vais pouvoir passer ici et me dire que ce que j’ai fait, c’est pas pire.»

Le pacte aura été tenu.

Chronique

En direct des îles: sais-tu brocher?

CHRONIQUE / Ça tricotait depuis une bonne «traille» déjà quand Adrienne s’est pointée, du haut de ses 94 ans, elle a vu que j’avais les mains vides. «Sais-tu brocher?»

Je lui ai répondu, sachant que j’allais la décevoir un peu, «j’ai déjà broché, je ne broche plus». Le tricot fait partie de mes souvenirs d’enfance, j’ai déjà «broché» des vêtements pour mes Barbie.

C’est ma mère qui m’a appris.

J’étais assise à côté de Fabienne, 81 ans, qui «brochait» sur un méchant temps, elle se faisait aller les broches en un mouvement régulier, la laine valsant entre ses doigts. Un point régulier, des mailles tout à l’endroit, elle aurait pu suivre le patron des pochettes de lavande les yeux fermés.

Adrienne est passée faire son tour même si elle ne tricote plus, une vilaine fracture au poignet droit l’empêche de manier la broche. N’empêche, dans le vent froid et le crachin de ce début d’après-midi, elle est venue faire son tour, pour soutenir le moral de la petite troupe de tricoteuses.

Et pour partager ses souvenirs du temps où il n’y avait pas de magasins aux îles, quand l’archipel était littéralement coupé du reste du monde. «Dans ce temps-là, je brochais toute, toute, toute. Je brochais les mitaines, les bas, le linge. Je faisais même des sous-vêtements brochés!»

Bonjour le confort.

C’était l’époque où les Madelinots ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour subvenir à leurs besoins, ils ont d’ailleurs cultivé la terre jusque dans les années 1950, lors des premiers approvisionnements venus de l’extérieur. Depuis, il pousse sur les terres arables des maisons plutôt que des légumes.

Il y en avait 1863 en 1981, 5504 en 2008.

Et ça pousse encore.

Adrienne et Fabienne ont vu leurs îles changer, elles ne vivent pas dans le passé, elles en perpétuent les traditions. Elles font partie des Fermières de Bassin, sur l’île du Havre-Aubert, un des plus beaux endroits de l’archipel. Quand on suit le chemin qui longe les caps, on fait le «tour du canyon».

Je les ai rencontrées au quatrième Tricothon des îles, un rendez-vous sans prétention organisé sur la Grave, classé site patrimonial en 1983, là où les premiers Madelinots se sont établis après l’ouverture, en 1765, d’un tout premier poste de pêche et de chasse aux morses.

Les morses ont depuis disparu.

Le Tricothon est né sur le banc de parc à côté de la charmante boutique Le Portique, la propriétaire Emmanuelle Doyon jasait avec le gars à côté d’elle, elle cherchait une cause à aider. Le gars, c’était Hugues Poirier, chef de l’unité psychiatrique aux îles, Emmanuelle venait de trouver sa cause.

Et c’est comme ça depuis quatre ans, les gens qui le veulent passent quelques heures à «brocher» à côté de la boutique d’Emmanuelle, on vend la production à la fin de la journée, où on procède aussi au tirage d’un prix.

Et où on jase.

Pour Hugues, le Tricothon est plus qu’une activité de financement, c’est une occasion de faire tomber les préjugés. Il y a parmi les tricoteurs des patients — Hugues préfère parler de personnes ayant eu un vécu expérientiel en santé mentale — qui se fondent aux autres, qui tricotent simplement.

Comme dans le groupe de marche, où ils sont des marcheurs.

Si les îles ne font pas exception du reste de la province pour les listes d’attente en santé mentale, on a décidé ici de faire les choses autrement, en misant sur la psychiatrie citoyenne, où la communauté est un prolongement de l’hôpital, un terrain d’atterrissage après une période de turbulence.

Et ça marche.

«On a commencé ça il y a quatre ou cinq ans. On part de ce que la personne souhaite, pas de ce que le ministère dit. On demande aux gens «as-tu un rêve?» et on part de ça, et les projets sont portés par l’administration, par la famille, par la communauté. Si t’as rocké une période dans ta vie, on va te porter pour que tu retrouves ta dignité, pour que tu lèves la tête. Soigner quelqu’un, ce n’est pas juste dans le bureau du psychiatre, c’est pas juste avec des médicaments.»

Il faut aussi deux choses, «se sentir utile, être aimé».

Hugues m’a raconté l’histoire de cet homme, qui avait abdiqué. «C’était pour notre souper spaghetti, je lui avais demandé s’il voulait venir aider pour le service. Il m’avait répondu “tu sais, moi, je ne travaillerai plus”. J’ai insisté, il est venu et il l’a fait. Après, il m’a dit “je vais pouvoir retravailler”…»

Il aurait pu dire revivre.

Chronique

En direct des îles: l’éducation, c’est «mettre debout»

CHRONIQUE / Amabilis Deveau, toute petite, était fascinée par ces jeunes religieuses venues «de l’extérieur» pour enseigner à Bassin, tout au sud des Îles, un peu comme le bout du monde. «Elles étaient toutes de bonne humeur, toutes heureuses. Je me suis dit que moi aussi je serais capable de faire ça.»

Elle a fait les deux, sœur et enseignante.

Mais pour ça, elle a dû quitter ses Îles, d’abord pour faire son noviciat avec la congrégation Notre-Dame à Québec, puis partout on a eu besoin d’elle. «J’ai enseigné à Québec, à Montréal, au Nouveau-Brunswick, à Caraquet», puis à Saint-Louis-de-Kent, berceau du drapeau acadien, il y a été créé et brodé en 1884.

Tout allait bien, elle a eu l’idée d’aller à l’université pour se perfectionner, mais à cause d’un formulaire oublié, elle s’est retrouvée le bec à l’eau.

Puis, au Honduras.

C’était en 1971. «Ils cherchaient des missionnaires. J’étais avec des gens qui s’étaient installés sur un terrain, ils n’avaient rien du tout. On a réussi à mettre l’eau, on a rénové 100 maisons. On mettait des planchers de béton, un toit de tôle. Je ne me souviens pas du montant que ça coûtait, mais on demandait aux gens d’en payer la moitié. Il ne faut pas que ce soit donné, sinon les gens n’apprécient pas.»

Ils ont fondé une école, un jardin d’enfants.

Ils sont encore là.

Elle a passé 17 ans là avant d’être envoyée au Guatemala, où elle a littéralement donné naissance à des femmes. «On est allé voir le maire du village et on lui a dit : “Écoute Mario, ça n’a pas de bon sens, te rendes-tu compte que les femmes ici ne sont rien, elles n’ont pas d’identité, aucune valeur?”»

Mario a allumé, les femmes ont eu des cartes d’identité. «À partir de là, elles étaient des personnes, elles pouvaient se marier. On a célébré 20 mariages ce jour-là, je peux vous dire que c’était la fête au village. On avait fait un gros chaudron de soupe au poulet, des tortillas pour tout le monde. Je m’en souviendrai toujours…»

C’est ce jour-là qu’elle a appris que sa mère était décédée, à son retour au presbytère.

Bien loin de Bassin.

Elle a ensuite pris le chemin du Salvador, où l’archevêque Oscar Romero a été assassiné en 1980. «J’étais la seule Québécoise. Un jour, des soldats sont venus fouiller ma maison, pendant cinq heures de temps, ils cherchaient des armes.» Ils n’ont pas trouvé les livres de Romero cachés dans l’entretoit.

Elle y est restée huit ans. «On était installées dans une communauté très pauvre, je travaillais avec les jeunes, avec le monde. Je te le dis sincèrement, j’aime être avec le monde. On faisait de l’éducation, on essayait de leur montrer qu’ils sont capables de faire des choses. L’éducation, c’est mettre les gens debout.»

Elle en a redressé une gang.

Elle est revenue au Québec en 2000, d’abord à Montréal pendant sept années où elle travaillait avec la communauté latino, «il n’y a pas beaucoup de religieuses qui parlaient espagnol». 

Puis, en 2007, elle est revenue chez elle. «Les Îles me manquaient…»

Sœur Amabilis n’est pas vraiment revenue chez elle. Elle aurait bien pu s’installer à Bassin, revenir à l’endroit où elle est née, première d’une famille de onze. «Il y avait déjà des religieuses à Bassin, il y en avait à Cap-aux-Meules [l’île centrale]. Mais il n’y en avait pas ici.»

Ici, c’est Grande-Entrée, à l’autre bout de l’archipel.

«Je ne connaissais personne. Je suis allée rencontrer les gens un à un, je suis allée cogner à leur porte. Je leur disais : je suis Amabilis Deveau, la sœur D’Améla et de Fernande, la femme de Paul Gallant…»

Ils la replaçaient. 

Elle leur disait qu’elle était là pour eux, simplement. Depuis une dizaine d’années, elle s’occupe de la paroisse, elle célèbre les baptêmes, c’est elle qui était au cœur de la campagne de reconstruction de l’église qui a flambé il y a cinq ans. Elle passe du temps avec les personnes âgées au centre de jour, avec les jeunes «qui ont besoin d’une oreille», qui n’ont parfois personne à qui se confier. 

L’an passé, elle a invité à luncher la cinquantaine de travailleurs mexicains venus en renforts pour la pêche. 

Elle habite en face de l’école, sur le chemin de l’Église. «Ils m’invitent parfois, lorsqu’il y a des activités. Je me suis impliquée cette année dans le projet Les héritiers, ce sont des aînés qui ont montré aux jeunes des jeux de dans leur temps, des danses qu’ils faisaient. Parce que l’éducation, ce n’est pas juste à l’école.»

Sœur Amabilis est toujours là quand quelqu’un a besoin d’elle, et elle fait ce qu’elle a toujours fait, écouter, aider. Que ce soit un jeune, une personne seule ou avec des problèmes de santé mentale, elle essaye de les mettre debout.

Et debout, on peut avancer.

Chronique

En direct des îles: l’île à Tiguidou

CHRONIQUE / Ainsi s’est achevée la 144e saison de pêche au homard lundi dernier, comme un fondu au noir, après 64 jours. Moins deux jours où la mer n’a pas voulu.

Contrairement à l’ouverture de la pêche où les Madelinots se rassemblent à l’aube sur les quais pour voir partir les 325 homardiers de l’archipel, la fin de la saison se fait discrètement, sans cérémonie, chacun revenant au port une dernière fois, déchargeant les cages.

On en voit des remorques pleines sur les routes, on sait que la pêche est finie. 

On le sait aussi parce que la vie reprend, surtout à Grande-Entrée, qui a été nommée capitale québécoise du homard en 1994, où se tient chaque année le Festival du homard, pour marquer la fin. C’est là où vit presque le tiers des homardiers des Îles, où se font environ la moitié des prises.

Ghislain Langford en est à sa quarantième saison.

«Au moins.»

Si vous le cherchez aux Îles, demandez Tiguidou, tout le monde le connaît comme ça. C’est comme ça qu’il s’est présenté quand je suis débarquée jeudi chez lui, où lui et une armée de maringouins m’attendaient de pied ferme.

— Pourquoi est-ce qu’on appelle Tiguidou?

— Parce que je suis le gars pour embarquer dans toute!

Ça donne le ton.

Tiguidou, donc, vient de finir sa saison de pêche, neuf semaines à se lever à l’aube, même avant, à ramener du homard tant qu’il y en a. «J’ai commencé à 13, 14 ans, j’ai lâché l’école.» Les trois, quatre premières années, «j’ai vomi tout ce que j’avais dans le corps», comme bien d’autres pêcheurs, qui doivent faire avec le mal de mer. «Tu t’encourages les uns sur les autres. Tu vois ton voisin qui toffe, tu toffes toi aussi.»

Il s’est fait dire de manger du chocolat, une orange. «C’était des histoires de pêcheurs. Le truc, c’est de ne pas avoir l’estomac vide, ni trop bourré.»

Les biscuits soda? «Ça aide un peu.»

Propriétaire de bateau pendant 20 ans, Tiguidou a vendu son permis en 2013, il travaille pour un capitaine depuis. Il n’en revient pas de la quantité de homards pêchés chaque année. «Dans le temps, on faisait 18 000, 20 000, 25 000 livres [par bateau pour la saison] et là, il y en a qui font 50 000!»

Et ce même si le nombre de cages permises pour chaque bateau est passé cette année de 300 à 273.

Les chiffres ne sont pas encore confirmés pour la saison 2019, mais on s’attend à un nouveau record, plus de 11 millions de livres, une augmentation de 10 % par rapport à l’an dernier, où on avait battu le record établi l’année d’avant. «Le homard, c’est un crustacé qui cherche à se cacher. Mais depuis quatre ans environ, il est rendu sur le sable… c’est un phénomène que je n’ai jamais vu avant.»

On dit que le homard du Maine monte vers ici.

L’eau qui réchauffe.

Sa maison a pignon sur mer, il voit le paysage changer devant lui d’année en année, les tempêtes de l’hiver passé ont particulièrement écorché l’horizon. «Là-bas, ça a été mangé de 700-800 pieds…»

Les Îles rétrécissent toujours un peu plus.

Tiguidou a devant chez lui une île qui n’est sur aucune carte, «elle a été faite en 1981 parce que le passage n’était pas assez profond pour que les bateaux se rendent à la mine». La mine Seleine, en activité depuis 1982, est la seule mine de sel au Québec, c’est là d’où vient le sel qu’on épand sur nos routes.

On en extrait plus de 1,3 million de tonnes métriques par an.

Ça fait du sel.

Et ça fait une île, qui n’était au début qu’un tas de sable. «Je l’ai vue changer au fil des années. Les oiseaux sont allés, ils ont apporté les graines, il y a des fraises maintenant. La vie s’y est installée.»

— Comment elle s’appelle?

— L’île à Tiguidou.

— Pourquoi?

— Parce que j’ai été le premier à y camper.

Tout simplement.

Il a commencé à y pêcher des palourdes, il jure qu’elles sont meilleures qu’ailleurs «parce que c’est du sable blanc» qui a été dragué là. «Les coques viennent d’arriver…» Mye de son vrai nom, ce qu’on appelle ici la coque est un mollusque qu’on retrouve un peu partout autour des Îles, qu’on extirpe du sable à marée basse.

Aussi laid que bon.

Maintenant que la pêche est finie, «Ghislain à Hubert à Gérard à Hubert à William» prend le temps de profiter de la vie, il a un certain talent pour ça. Il y a toujours quelqu’un qui débarque chez lui pour boire une Black, pour passer la veillée. Il y a de bonnes chances qu’à un moment donné dans la soirée, il sorte ses cuillères.

Il en joue même sur du disco. 

Il aime tellement le monde qu’il a acheté le terrain à côté du sien pour aménager un camping au travers des arbres rabougris, n’importe qui peut aller planter sa tente gratis. Il a installé des chaises, des pits à feu, il y a même planté le sapin de Noël qu’il avait décoré cet hiver pour sa petite-fille. 

«J’ai fait ça juste pour faire des connaissances, pour jaser. Je suis comme mon père pour ça. C’est peut-être dû au fait qu’on est des insulaires.»

Il a quitté ses Îles une fois, il est allé s’installer à Saint-Jérôme après avoir vendu son permis de pêche au homard. Le goût de changer d’air, j’imagine. «Je travaillais dans le paysagement. Je suis resté là une année. Le bruit de l’autoroute, ce n’est pas comme la vague qui vient taper dans la falaise…»

Chronique

En direct des îles: redonner

CHRONIQUE / C’est l’histoire d’un gars qui est tombé en amour avec les Îles-de-la-­Madeleine et qui a eu le goût de faire quelque chose. Je l’ai rencontré à l’ancienne école Marguerite-D’Youville, on a pris deux chaises dans le corridor qu’on a tirées dans le gymnase, à côté du filet de hockey. En toile de fond, le bruit des perceuses.

L’école reprend vie.

«Je suis venu aux îles une première fois en 1999, j’ai adoré. Pour un gars qui vient de l’Abitibi, de voir ça, c’était comme ce qu’on voit dans le sud habituellement. Je me suis dit : “un jour, je vais me construire”, je l’ai fait six ans plus tard. Chaque été, je viens pour un mois, parfois deux…» 

Le gars, c’est Gilles Ste-Croix, cofondateur du Cirque du Soleil.

Et ne cherchez pas Gilles sur une plage ces jours-ci — n’y cherchez pas grand monde, c’est frisquet —, il est à Cap-aux-Meules en arrière du Dépanneur du village, près du gros chapiteau qu’on a monté en fin de semaine passée. Il revient à ses anciennes amours qui ne sont pas si anciennes, en orchestrant un premier festival de cirque.

Comme il l’avait fait en 1982. «Ce qu’on fait ressemble à la fête foraine qu’on avait organisée à Baie-Saint-Paul. Ça a été le point de départ du Cirque du Soleil…»

Et ça tombe bien, il y a aux îles une école de cirque depuis une quinzaine d’années, qui est elle-même une suite logique de la création il y a 25 ans du Cirque Éloize, une troupe madelinienne qui a depuis longtemps fait ses preuves, on lui doit entre autres le dernier spectacle de Fiori, Seul ensemble.

Gilles s’inscrit dans cette suite logique.

Mais avant d’avoir l’idée du festival, il a d’abord donné un coup de main à l’école, sans domicile fixe depuis sa création. «Je suis allé voir le maire [Jonathan Lapierre] et je lui ai demandé s’il y avait un bâtiment inutilisé qui pourrait être rénové pour ça, au lieu d’en construire un nouveau.»

Il y en avait un, l’ancienne école primaire Marguerite-D’Youville, qui n’attendait que d’avoir une nouvelle vie.

Et voilà Gilles qui fait aller ses contacts, qui réunit ses amis. «Je me suis impliqué pour aider l’École de cirque à exister, pour lui donner une maison, un peu comme je l’ai fait au Mexique, à San Pancho de Nayaris, où je passe l’hiver, où j’ai fait le Circo de los niños. Je me fais un devoir de redonner.»

Il m’avait donné rendez-vous à l’école, qui a plus les allures d’un chantier, c’est aussi le quartier général du festival qui aura lieu juste à côté.

On était à trier les costumes, récupérés du Cirque du Soleil.

Gilles ne voit déjà plus l’école primaire, il voit déjà l’École de cirque. Là, les murs qu’on abattra, le plafond qu’on défoncera pour avoir une hauteur de 28 pieds, et à côté des salles d’entraînement plus petites. «Lorsque l’école aura sa maison, ça va lui permettre de se développer, d’aller plus loin. Dans cinq ans, j’aimerais que les îles soient reconnues comme un pôle de cirque en région, qu’il y ait un rayonnement à travers les années, que les gens viennent ici pour se ressourcer.» 

L’homme est habitué de rêver grand. «J’ai quitté le cirque [du Soleil] il y a six ans, mais je n’ai pas laissé mon imagination.»

Ni son talent pour organiser.

Il a imaginé le festival et il s’est arrangé pour que ça marche. Il voulait un chapiteau, il en a trouvé un à Drummundville, l’a acheté et l’a donné. Il a pigé dans ses contacts pour la programmation, a ramené le cirque Éloize aux îles pour ses 25 ans. Il a, surtout, impliqué les Madelinots. «Ce n’est pas le festival de Gilles Ste-Croix, c’est le festival des îles. Pour que ça fonctionne, il faut que les gens se l’approprient.»

Comme Petite-Vallée, en Gaspésie.

Son ami Jean-Pierre Léger, monsieur Saint-Hubert, a aussi sorti son chéquier. «L’idée, lorsque tu fais un projet comme ça, c’est de ne pas te faire haïr. Alors, pour ne pas qu’il y ait de problèmes de stationnements, Jean-Pierre a acheté le terrain derrière l’école, il l’a fait aménager et il l’a donné. Il a aussi fourni les gradins à l’intérieur du chapiteau.»

Jean-Pierre est aussi impliqué dans l’École de cirque, qui aide entre autres des jeunes à raccrocher.

Gilles Ste-Croix ne se contente pas d’imaginer, il a les deux mains dedans. Pendant l’entrevue, son cellulaire sonne. «Allô Martin, je t’avais parlé du fil pour le marteau piqueur, il me faut ça pour demain, pour planter le chapiteau. J’aurais besoin d’à peu près cent pieds.»

Quand je suis repassée le voir quelques jours plus tard, je l’ai trouvé accroupi sous le chapiteau, en train d’installer je-ne-sais-quoi. On dit ici qu’on ne peut pas sortir les îles d’un Madelinot, on ne peut pas plus sortir le cirque de Gilles Ste-Croix, qui y a consacré toute sa vie. 

Et qui y a perdu un fils Olivier dans un accident en montant le spectacle Luzia, le 29 novembre 2016. «Il m’a fallu presque un an et demi avant de pouvoir prendre une certaine distance par rapport à ça. L’automne dernier, je suis allé à San Francisco, sa compagne y travaille toujours pour le cirque. Je suis allé à l’endroit même où Olivier était mort… et j’ai pleuré toute ma peine. J’ai bouclé la boucle.»

Ici, aux îles, un autre de ses fils est venu donner un coup de main à l’école de cirque.

La roue continue de tourner.

Et Gilles, à 70 ans, continue de redonner, parce qu’il peut le faire, et parce qu’il le veut. L’ancien échassier est un semeur, un Monsieur Loyal sans le costume. «Pour que le festival continue d’exister au fil des années, il faut que la communauté soit là. Et c’est ça qui se produit, il y a une énergie, on la sent.»

D’une simple idée, ils en ont fait tout un cirque.

Dans le bon sens.

Vous êtes aux îles du 18 au 22 juillet et vous voulez y aller? www.festivaldecirquedesiles.com

Chronique

D’Istanbul à Havre-aux-Maisons

CHRONIQUE / Les parents de Gil Thériault ont opté pour une valeur sûre quand ils ont reçu leur bru à souper pour la première fois, ils sont allés acheter de beaux homards qui venaient tout juste d’être pêchés, c’était en juin, en plein dans la saison.

Ça n’a pas eu l’effet escompté.

«J’ai failli m’évanouir quand je les ai vu bouger, ils étaient vivants, c’était comme des gros scorpions...»

Ezgi Cakmak — elle préfère Thériault — venait de débarquer d’Istanbul en Turquie où elle et Gil avaient vécu ensemble pendant six mois, où ils s’étaient mariés un mois plus tôt. Elle était ingénieure, a craqué pour ce Canadien qui bourlinguait autour du monde en faisant du couchsurfing, qui a débarqué chez elle pour quelques nuits.

Il a craqué pour elle aussi.

Un coup de foudre.

Sauf qu’en Turquie, ça reste plutôt mal vu de sortir ensemble si on n’est pas mariés, ils ont donc décidé de se marier avec tout ce que ça implique de rituels et de formalités. Par exemple, quand un gars demande la main d’une fille, la fille doit lui faire un café salé et le gars doit le boire devant le père de la fille sans grimacer.

Déjà que Gil n’aimait pas le café.

Et après, le prétendant apporte une boîte de chocolats au père, si le père en mange, c’est oui.

Il en a pris un, du bout des lèvres.

Un mois plus tard, Ezgi et Gil sont partis pour les Îles-de-la-Madeleine. «Mon père allait moins bien, j’ai voulu me rapprocher.» Les nouveaux mariés sont donc débarqués en juin 2009 sur l’île de Havre-aux-Maisons où Gil a grandi avec ses deux frères et ses quatre sœurs.

Il est le p’tit dernier.

Le choc a été énorme pour Ezgi, 28 ans, qui vient d’une famille bien établie. «En Turquie, j’étais ingénieure, j’étais quelqu’un et ici, je n’étais personne, j’étais juste Ezgi à Gil.» Et elle ne parlait pas un mot français. «Au début, elle écoutait de la musique turque, elle regardait des émissions turques. Je lui ai dit : “Si tu veux que ça fonctionne, il va falloir que tu apprennes la langue.”»

Elle lui a demandé : «Tu veux que je parte?»

Il a répondu : «Je veux que tu arrives.»

Ça lui a pris environ deux ans pour s’acclimater, elle s’exprime aujourd’hui parfaitement en français, en plus de l’anglais qu’elle parlait déjà. «Quand j’ai appris qu’il y avait une communauté anglophone aux Îles, j’ai demandé aux gens de m’en parler, ils me disaient tous : «C’est un autre monde…”»

Qu’à cela ne tienne, elle a contacté le Conseil des anglophones des Îles, CAMI. «J’ai écrit à la directrice de l’organisme pour lui dire que j’aimerais faire partie de la communauté, on a pris un café.» Elle lui a proposé un poste comme agente de développement touristique, Ezgi avait ce qu’il faut pour l’occuper. 

Ezgi s’est rendu compte que ce n’était pas un autre monde du tout, juste des gens qui parlent une autre langue.

Et qui posent moins de questions.

Diplômée en Turquie en génie environnemental, Ezgi entreprendra les démarches pour être reconnue par l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle fait une maîtrise à l’Université Memorial de Terre-Neuve en gestion halieutique — la pêche — ce ne sont pas les sujets qui manquent aux Îles.

Son mémoire portera peut-être sur les concombres de mer.

Elle a fait tranquillement sa place. «À Grande-Entrée maintenant, c’est Gil à Ezgi!» blague son homme, qui vit de sa plume et des photos qu’il prend. «Quand on s’est mariés, il y avait une journaliste qui est venue nous rencontrer, elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie. Je lui disais que j’écrivais des livres et elle me relançait encore : “Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie?” Elle ne pouvait pas concevoir que je puisse vivre en faisant ça. Elle m’a demandé si je vendais mes photos, si j’avais une compagnie, je lui ai dit oui…»

Le titre de l’article publié le lendemain était «Un homme d’affaires canadien marie une ingénieure».

Ils ont bien ri.

Le plus dur pour Ezgi n’a pas été la langue ni d’apprendre à aimer le homard. Quand on part d’Istanbul et de ses 15 millions d’habitants, l’immensité de l’horizon donne le vertige. Et l’absence de lumière, par les nuits sans lune. «La première fois que j’ai dormi seule, j’ai pris un couteau de chef et je l’ai mis à côté de moi.»

Elle avait écouté CSI et autres séries américaines où la police traque des bandits. «Je pensais qu’il y avait des tueurs en série partout…»

Elle a même demandé à Gil de mettre du fer forgé dans les fenêtres de leurs maisons. «Comme on n’a jamais eu de clé de la maison, j’ai posé des petits crochets pour la rassurer, mais du fer forgé… Imagines-tu, on aurait fait rire de nous!»

Après 10 ans, elle a moins peur.

Elle se souviendra toujours de son premier anniversaire de mariage. «En Turquie, je me faisais coiffer et maquiller, je n’avais jamais appris à faire ça. Je suis allée sur YouTube pour voir comment on faisait, je me suis préparée pendant deux heures. Je voulais sortir, j’ai demandé à Gil de m’emmener dans un club pour danser…»

Mais le Cap-aux-Meules, ce n’est pas Istanbul. «La seule place qu’il y avait, c’était le bar Le Dragueur… Et on était tout seuls!»

Elle en rit aujourd’hui.

Je les ai rencontrés dans leur petite maison d’été plantée devant une lagune, bordée de dunes, un des plus beaux paysages de l’archipel. C’est la maison où Gil a passé tous les étés de son enfance, il l’a reprise depuis peu, il l’aménage pour sa petite famille à lui.

Ezgi et Gil ont deux filles, trois ans et cinq mois.

Les Îles, c’est chez elle maintenant. «J’aime notre vie. On est bien, on joue à des jeux de société, on fait des soupers, des partys de costumes! Il y a aussi le soutien de la communauté qui est là. Quand j’étais enceinte, ma belle-sœur a tout nettoyé la maison sans que je lui demande, mon autre belle-sœur a cuisiné 26 pâtés à la viande… La famille est toujours là, les amis aussi.»

Et l’horizon, tout autour, qu’elle ne se lasse pas de contempler. «Quand il y a le soleil, il y a tellement de beautés…»

Chronique

En direct des îles: autour d’un cul-pointu

CHRONIQUE / «Ma mère me racontait que, par les matins brumeux, elle entendait le bruit des moteurs des bateaux des pêcheurs.»

Comme un ronronnement. 

Ils se sont tus depuis longtemps, ces infatigables moteurs à un piston, disparus à la fin des années 1960 avec les bateaux qu’ils faisaient avancer. Le cul-pointu, en forme de grand canot effilé, n’existe plus que sur de vieilles photos en noir et blanc et dans la mémoire de ceux qui s’en souviennent encore.

Et de ceux qui, comme Claude Bourque, se sont fait raconter leur histoire par leurs parents, leurs grands-parents.

On dit «tchu-pointu» ici.

«Il y a 25 ans, j’ai rencontré Léo Leblanc à la marina de Cap-aux-Meules, il était reconnu, c’était un constructeur de bateaux. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à en fabriquer un. Il m’a regardé du haut de ses sept pieds et il m’a demandé : “T’es un fils à qui? ” “J’ai dit Claude à Nestor”, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed et je vais te le faire.”»

Le temps a manqué.

Le fils de Léo, Camil, a repris l’entreprise de son père, il vient de la transmettre à son propre fils. Autour d’une planche de crible, il y a deux ans, Claude a relancé Camil. «Je lui ai demandé s’il voulait m’aider à faire un cul-pointu. Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed.”»

Du haut de ses sept pieds.

Il fallait d’abord un plan. «On a retrouvé un cul-pointu à Havre-Aubert, il était couvert de fibre de verre. C’est peut-être le seul qui existe encore sur les Îles. C’est à partir de ça qu’on a fait les plans.»

Une esquisse sur une petite planche, avec des mesures.

La rumeur a enflé comme une voile au grand vent. «Le mot s’est passé, les gens étaient emballés de savoir qu’on allait faire ça.»

Le bois est venu de son cousin Daniel, «un maniaque de construction» qui habite à l’extérieur. «Il m’a appelé, il m’a dit «ton bois est prêt, il te reste juste à l’emmener aux Îles». Les mêmes essences que dans le temps, du chêne pour «membrer», faire la charpente, de l’épinette pour «border», le recouvrir.

«Il fallait voir la réaction du monde quand on a reçu notre bois, il y a tellement longtemps qu’il n’était pas arrivé aux Îles un chargement pour construire un bateau. Il y en a qui pleuraient, c’était vraiment un moment spécial. Il y avait un grand sentiment de fierté, un sentiment de souvenir.»

J’aime l’idée que le souvenir puisse être un sentiment.

Il a aussi été un élan.

Depuis l’hiver, tout le monde est à l’ouvrage, avec Camil comme maître d’œuvre. «On fait ça le soir et les fins de semaine. On arrive trois ou quatre, il en arrive d’autres, il y a des vieux bonhommes qui arrivent et qui demandent ce qu’ils peuvent faire, on leur donne un ciseau à bois, une varlope... Et quand on commence à être trop, on sort la bière et la planche de crible!»

Le bateau a entendu tous les jeux de mots avec cul-pointu, surtout quand ils l’ont membré.

Il a aussi «ouï» toutes les histoires que les vieux racontent quand ils se retrouvent chez Camil à Léo, quand ils viennent voir le cul-pointu prendre forme et qu’ils remontent loin en arrière, là où même l’Alzheimer n’a pas de prise.

Le cul-pointu est un prétexte. «On est en train de faire revivre des choses qui étaient pratiquement perdues.»

Fin juin, des fermières des Îles sont passées à la shed, elles avaient tricoté des mitaines en laine blanche, d’énormes mitaines, Claude n’en avait jamais vu des comme ça. «C’était les mitaines à cage que les pêcheurs portaient. Avec l’eau salée, elles «refoulaient» et s’ajustaient à la main. Elles ne laissaient pas passer le froid.»

Mieux que bien des fibres modernes. «Elles ont trouvé une fermière qui avait encore le patron original…»

Chronique

En direct des îles: les vigilants

CHRONIQUE / Donald Chiasson travaillait à l’aéroport ce jour-là, le mardi 29 mars 2016, le temps était particulièrement mauvais. Et l’avion est tombé.

«J’ai été le premier à arriver sur les lieux de l’écrasement, avec deux collègues, avec les ambulances et les pompiers. On a vu que c’était un petit avion privé, on ne savait pas à ce moment-là que la famille Lapierre était à l’intérieur.»

Son téléphone a sonné. 

Au bout du fil, on l’avise que l’armée canadienne vient d’autoriser le déploiement des Rangers des îles, Donald en est le chef, le sergent. Il est automatiquement libéré du boulot pour prêter main-forte, tout comme les autres patrouilleurs qui doivent rappliquer en quatrième vitesse.

C’est ce que font les Rangers, ils viennent en renfort. Et ils le font aux îles depuis 2008, lorsque le fédéral a réalisé qu’il n’y avait pas d’escouade. Créés pendant la guerre froide en 1947 pour protéger la souveraineté du pays dans le Nord, les Rangers sont devenus des unités d’intervention.

On les appelle les «vigilants».

Ils sont 34 aux îles, d’un peu partout sur l’archipel, à s’être enrôlés dans ce groupe de réservistes. «On a tellement une bonne équipe qu’on a même une liste d’attente…»

Le 29 mars 2016, ils ont été postés autour de la carcasse de l’avion. «Le Bureau de la sécurité des transports ne pouvait pas venir avant deux ou trois jours, on nous a demandé de surveiller le périmètre de sécurité. Personne ne devait approcher le site. C’était une demande particulière, elle a été acceptée vu les circonstances.»

Ils ont éloigné les curieux. «Il y avait du kérosène qui s’était échappé, c’était aussi une question de sécurité.»

Les Rangers ont aussi répondu présents le 29 novembre dernier quand les îles se sont retrouvées coupées du monde, une tempête ayant rompu la communication avec l’extérieur et privé d’électricité plusieurs Madelinots. «Notre mandat était de faire la tournée dans toutes les maisons pour voir si le monde était correct.»

Ils ont sillonné les îles d’un bout à l’autre. «C’était important, surtout pour les personnes âgées qui vivent seules.» Les vigilants ont frappé à chaque porte pour prendre des nouvelles, pour s’assurer que personne ne soit dans le trouble, comme ils l’ont fait en 2012 après deux tempêtes de verglas. «Ça permet de leur donner un sentiment de sécurité, ils savent qu’on est là.»

Ils sont là quand on a besoin d’eux.

Natif des îles, Donald a fait sa vie dans l’armée canadienne, une trentaine d’années à être posté un peu partout, avant de revenir chez lui en 2010. «Je ne savais même pas qu’il y avait une patrouille ici, ça a été une belle surprise. Avec les années que j’ai passées dans l’armée, ça faisait une continuité.»

La patrouille est appelée en renfort au moins une fois chaque année, la plupart du temps pour chercher un disparu, pour effectuer un sauvetage. Et le reste du temps, l’équivalent de quelques semaines par année, ils s’entraînent. «On fait des pratiques, on fait des simulations. On peut aussi suivre des formations à l’extérieur.»

Il y en a qui s’occupent des Rangers juniors, l’équivalent des cadets.

Donald a été nommé sergent en 2014, il a décidé de passer le flambeau en mai. «Les chefs sont choisis par les membres et ils peuvent rester tant qu’ils veulent et tant que les membres sont d’accord. Je m’étais dit que je ferais ça quatre ou cinq ans, que je laisserais la chance à un autre, pour donner un nouveau souffle.»

Il reste Ranger.

Une mission a marqué Donald plus que les autres, septembre 2014, un Ranger est porté disparu. «Olivier était parti à la chasse, c’était le premier jour. Quand je l’ai su, je suis d’abord allé comme citoyen, on a cherché pendant toute la nuit. Les Rangers ont été activés le lendemain. Sa conjointe m’a appelé, elle était dans les Rangers aussi, elle pleurait, elle a dit «trouvez-le, trouvez-le…»

Une centaine de personnes ont participé aux recherches, Donald était aux commandes. Ils l’ont trouvé, noyé. 

Olivier avait 30 ans.

Ils avaient passé la semaine précédente à s’entraîner. «On avait passé toute la semaine ensemble, il nous parlait de l’ouverture de la chasse, il avait tellement hâte…»

Il y a eu un silence.

«La patrouille, on s’est rassemblés. On s’est dit on va vivre notre deuil ensemble, on va s’aider un et l’autre. On a fait une parade aux funérailles. On rencontre la famille souvent, on est toujours là. On était déjà proches, les membres de la patrouille, mais ça nous a soudés comme jamais...»

Chronique

En direct des îles: ceci n’est pas un déchet

CHRONIQUE / «Tu vires sur le chemin, ma maison est la dernière avant que l’asphalte arrête, tu ne peux pas la manquer.» Pas besoin d’adresse, j’ai trouvé. J’avais d’abord trouvé Steeve Chiasson dans «Le Radar», l’hebdo des Îles que mon beau-père reçoit à Québec une semaine plus tard, mieux vaut de vieilles nouvelles que pas de nouvelles du tout. Depuis l’hiver que je le lis pour y dénicher des histoires que j’ai le goût de vous raconter à mon tour.

Steeve, alias Stech, recycle depuis un quart de siècle, depuis les tout premiers balbutiements des bacs bleus, bien avant le continent de plastique. Si Steeve habitait ce continent, il en ferait une galerie d’art. 

«J’avais vu un vidéo du Club 2/3, on voyait un enfant, un Haïtien je pense, il couchait dans des boîtes de carton et le matin il allait nu-pied au dépotoir pour ramasser des déchets. Avec ce qu’il trouvait, il fabriquait des jouets et les vendait aux touristes, pour aider ses parents. Je me suis dit que s’il pouvait faire ça avec un dépotoir, je pouvais le faire avec tout ce qu’on jette ici. C’est un vrai déshonneur…»

Il a fait sa première création, une petite moto, un peu par hasard. «J’avais à peu près 24 ans, je gardais un petit gars et j’avais le goût de l’occuper. On commençait la fabrication ensemble et quand il s’en allait, je continuais et je lui montrais le résultat le lendemain. Il m’en demandait chaque jour un autre, un avion, une auto…»

Steeve aimait ça. «Je faisais sans plan, juste avec l’imaginaire. Ça n’a pas été long que je me suis ramassé avec 60, 80 maquettes. Je me suis demandé : “Qu’est-ce que les gens vont dire? ” C’était une autre époque… Et puis là, j’ai pris mon courage, j’ai appelé Arrimage [un organisme de promotion des artistes aux Îles] et j’ai fait une première exposition à l’aéroport.»

Depuis, il ramasse mille et un objets que les gens veulent jeter, leur redonne vie. Là où d’autres ne voient qu’un vulgaire déchet, il voit la coque d’un voilier. La matière résiduelle est sa matière première.

Son inspiration.

Il m’a fait visiter le petit musée qu’il a aménagé dans la cabane derrière sa maison, tout avec des matériaux récupérés évidemment, il n’a pas de compte client chez Rona. À gauche derrière les portes vitrées, le Titanic. «Je l’ai fait à partir de photos. Ça m’a pris quatre mois de recherches, 800 heures de travail, 200 lumières de Noël.»

Il fait «sept pieds et trois pouces de long.»

À côté, le Nadine, bateau tristement célèbre aux Îles, dans lequel sept hommes et une femme ont sombré avec lui en 1990.

Steeve a fait un bateau de la Garde côtière, un porte-avion, le Madeleine qui fait la traversée entre Souris et Cap-aux-Meules. Il crée toujours de la même façon, à partir de quelques photos et d’un amas de détritus. Avec le temps, il a l’œil, il voit tout de suite où va cette balle de golf, ce bouchon, ce crayon.

«Je trie à la source. Avant de jeter un objet, je cherche toujours à voir s’il y a quelque chose à faire avec.»

La réponse est souvent oui. 

Voyez, pour le Titanic, «la boucane, c’est de la ouate de taie d’oreiller», le poteau à l’avant un crayon. Pour la reproduction du Poséidon, fait à partir du film, il a fait l’avant avec des «couverts à bascule de poubelle. Là, il y a des lamelles de store et là du plastique de panier à linge». 

La coque du Madeleine est «un panier de transport pour animaux», avec toutes les autres choses qui lui sont tombées sous la main, «un bout de wiper, une partie de pompe à asthme, un fusible de camionnette», même des seringues à insuline. «Mon père était un grand diabétique…»

Quand tout est peint, on n’y voit que du feu.

Que de l’art.

Et une prise de conscience. Quand il a commencé à bricoler ses déchets, il passait pour un fou. Il était un précurseur. 

La gestion des déchets est particulièrement importante pour les Îles, pour qu’elles ne deviennent pas un grand dépotoir. «Je me suis aussi offert comme bénévole pour organiser des ateliers dans les écoles. Je demandais aux jeunes d’apporter des déchets de la maison et on les mettait tous ensemble. Je regardais ça et je leur disais : “Je vois un hélicoptère, un voilier, une van…”»

Il prenait un objet de chaque élève pour le faire. «Comme ça, ils se sentaient tous impliqués. […] J’ai vu 2500 jeunes en tout. J’en croise encore aujourd’hui qui m’en parlent, ils se souviennent, ça les a marqués. Je pense qu’à ma façon, j’ai sensibilisé la population, j’ai fait ma part.»

Il a fait de la poubelle un coffre aux trésors.

Chronique

En direct des îles: t'es une fille à qui?

CHRONIQUE / C’était l’été 2003, je dégustais un bon déjeuner en contemplant l’île d’Entrée et j’ai dit à mon amie Anne-Marie ceci : «Un jour, je reviendrai ici.» Six mois plus tard, je rencontrais celui qui allait devenir l’homme de ma vie. Un Madelinot.

Depuis 15 ans, donc, je reviens chaque année aux Îles-de-la-Madeleine, quelques fois en hiver, le plus souvent l’été. J’y retrouve chaque fois ses paysages dont je ne me lasse pas, son air gorgé de sel, ses accents.

Ses gens.

Chacune des îles de l’archipel a son «parler» et ses «palabres», un hybride entre l’histoire et la rumeur, qu’on se plaît à raconter. Les Madelinots, assurément, ont ce don de conteurs, avec leurs mots qui chantent, avec leurs mots qu’on devine, qu’on ne comprend parfois tout simplement pas.

C’est normal.

Si l’hiver, on vous suggère de porter un bon «gilet», on parle d’un manteau d’hiver. Si votre cou est à découvert, on dira que vous êtes «décalfeutré». Lorsque vous vous faites surprendre par l’orage, vous arrivez à la maison «emborvé», surtout si vous êtes resté une «traille» sous la pluie. 

Si vous ne connaissez pas le terme exact pour désigner un objet, «machine» vous tirera d’affaire.

Depuis 15 ans, donc, je reviens aux Îles-de-la-Madeleine et cette année, j’y passerai l’été. Avec vous. C’est de cet archipel que je vous raconterai des histoires, des gens qui font ce que les Îles sont, des lieux en marge des dépliants touristiques, des récits d’une autre façon de vivre.

Je vous emmène dans mes bagages.

Après 15 ans, je n’en ai pas encore fait le tour, je prétends encore moins être «devenue» Madelinienne. Je resterai toujours une «fille de l’extérieur», on ne devient pas insulaire par alliance, c’est quelque part dans l’ADN. À la blague, ma belle-mère veille à ce que je décroche au moins une certification.

J’ai réussi une épreuve, cuisiner des croxignoles, un genre de beigne tressé traditionnellement cuit dans l’huile de loup-marin.

Elle a été indulgente, je n’avais que de l’huile de canola.

Pour être une fille (ou un gars) des Îles, il faut pouvoir répondre à la question «t’es une fille à qui?» sans jamais mentionner son nom de famille. On en comprend vite l’inutilité, ils se comptent sur les doigts de quelques mains, les Leblanc, Boudreau, Arsenault, Bourque, Cyr, Jomphe, Miousse et autres.

Il y a dans ce «Alexandre à Gérard à Édouard à Dominic» — on retrouve aussi parfois le prénom de la mère — un magnifique rappel de l’enracinement, des générations qui se sont succédé. Les prénoms se soudent parfois pour n’en former qu’un seul, on invite à souper «Pascal à Jacques», «Luc à Paul», ou juste «Capaul».

Quand on rencontre quelqu’un, on cherche forcément un lien, on trouve toujours. Je finis toujours par dire que mon chum est le neveu de Fernand Cyr des assurances. 

Tout le monde connaît Fernand.

Même chose pour les adresses, les Madelinots s’orientent le plus souvent par rapport au voisinage, les rues portant des noms qui n’apparaissent pas sur les cartes. Si vous cherchez le chemin des Gaudet, demandez le chemin des économies Madeleine. 

Ou la route 66.

Je vous parlerai des gens, aussi des lieux, qui sont parfois tout autant chargés d’histoires. Des noms que vous n’aurez jamais entendus de votre vie, comme la pointe à «canotte», la piste à Avila, la butte à Monette. Et de la mer aussi, indissociable des Îles, qui nourrit le corps et l’esprit de ses habitants.

Et qui en avale, parfois.

Tout le monde connaît quelqu’un qui y a laissé sa vie, il y a pour la mer à la fois une crainte et un respect infinis.

C’est par elle aussi qu’affluent chaque année des milliers de touristes, ils ont été 77 000 l’an dernier, plus de six fois la population totale. Étonnamment, pour être venue lors des périodes les plus achalandées, on arrive toujours à se sentir seul quelque part, à part dans le «trafic» de Cap-aux-Meules.

Tout est relatif.

Je vous laisse avec une palabre, entendue souvent, c’est une conversation entre un vieux pêcheur du Havre-aux-Maisons et un touriste venu passer ses vacances aux Îles. Le touriste y va de ses impressions de voyage :

— C’est super beau, les Îles, mais il y a du drôle de monde…

— C’est pas grave, en septembre, ils sont tous partis!

Chronique

Sacs d’école et paniers de Noël

CHRONIQUE / Vous n’avez probablement pas le goût que je vous parle de Noël ni de la prochaine rentrée scolaire.

Tant pis.

Je vais vous en parler quand même parce que chaque année à Québec, des enfants se rendent à l’école sans rien, sans sacs d’école, ou avec des crayons cheaps qui se brisent à les regarder. 

Avec des souliers si petits que leurs orteils sont pliés dedans. 

Claude Ferron a été informé de cela il y a trois ans par la fille d’une amie qui enseigne à l’école primaire Sainte-Odile, il a mis sur pied un fonds d’aide aux écoliers. «J’ai parti ça parce que la pauvreté, ça crée des stress pour les enfants. En les aidant, on peut peut-être empêcher qu’ils aient des problèmes plus tard.»

Avec des amis, il a amassé 12 000 $ pour acheter du matériel scolaire, des vêtements, des souliers, tout ce dont les enfants peuvent manquer. 

Il a pensé aux autres écoles.

C’est là qu’entre en scène l’organisme Le Pignon bleu, qui s’occupe des petits ventres vides depuis 25 ans, qui fournit entre autres des collations dans les 16 écoles les plus défavorisées de la région. En un quart de siècle, il en a distribué 10 millions, à plus de 20 000 enfants.

Le Pignon bleu a embarqué à pieds joints dans le projet de Claude Ferron, qui est une suite logique à ce qu’il fait déjà. «On a décidé d’élargir notre mission et d’offrir aux écoles que nous desservons déjà. Au début, on n’offrait que du matériel scolaire, mais on a rapidement intégré les vêtements, comme des habits d’hiver», explique Roseline Roussel, directrice générale de l’organisme.

Il arrive, par - 30 °C, que des enfants se pointent à l’école avec des gants magiques, avec des pantalons d’hiver qui arrêtent à mi-mollet.

Ou avec des sandales.

Ils ont sondé les 16 écoles desservies, ont identifié une vingtaine d’élèves en moyenne dans chacune d’elle. Ils ont besoin de presque tout, des vêtements pour faire du sport, des espadrilles. «Il y en a qui passent l’année avec la même paire de souliers même si leurs pieds grandissent. Ils se plaignent que ça fait mal…»

Quand ça arrive, le personnel de l’école va dans la réserve où se trouve tout ce dont les enfants ont besoin. «On voulait que le matériel soit disponible sur place, que l’enfant puisse l’avoir tout de suite. Dans des situations comme celle-là, il faut pouvoir intervenir sur-le-champ.»

On fournit des livres aussi pour les classes, les bouquins qui ne sont pas des manuels sont «des besoins qui ne sont pas officiels».

Le budget alloué de 200 $ est vite dépensé.

Michèle Duchesneau enseigne en première année à la Grande-Hermine dans Limoilou, où les items achetés grâce au fonds sont plus que bienvenus. «Avant, c’était les enseignants qui apportaient le linge de leurs enfants quand il ne faisait plus ou qui en payaient avec leur argent.»

Il arrive encore qu’ils partagent leur lunch avec un enfant. «On le voit surtout dans les sorties où il faut apporter un lunch froid. Des fois, il n’y a pas de lunch du tout, des fois il n’y a presque rien à manger…» C’est là où les collations du Pignon bleu peuvent venir en renfort, quand il en reste.

Et quand il y en a. Certaines écoles, en raison de contraintes budgétaires, n’ont pas les moyens de financer les collations pour toute l’année. «Cette année, l’école Saint-Malo n’arrivait pas à se rendre jusqu’à la fin de l’école, ils avaient prévu arrêter avant. Il y a un joueur du Rouge et Or qui a fait une campagne personnelle pour aller au bout de l’année, il a ramassé 10 000 $. Il en avait bénéficié quand il était jeune, ça l’avait aidé.»

Cet hiver, Claude Ferron a dû acheter 150 paires de bottes d’hiver. «J’ai cherché une entreprise qui en fabriquait, j’ai trouvé Hichaud. C’est une compagnie où ils engagent des gens avec des handicaps pour les fabriquer. Ils nous les ont faits au prix coûtant, et ça encourage l’économie sociale.»

Claude essaye toujours de dénicher de «bonnes affaires», des commandites ou des échanges de bons procédés. L’an dernier, le fonds a amassé autour de 15 000 $ plus environ 30 000 $ en contributions de toutes sortes, ce qui a permis d’aider plus de 300 enfants qui manquent de presque tout.

Il y en aurait tellement plus. «Nous avons fait un sondage pour voir les besoins dans d’autres écoles. C’est certain qu’il y en a, mais il faut prioriser…»

Par manque de fonds, donc, des élèves passent leur tour.

Et c’est ici que j’arrive à vous parler de Noël, parce qu’à peu près toutes les campagnes de financement ont lieu un peu avant, en capitalisant sur un mélange de générosité et de culpabilité. Et pourtant, c’est à la rentrée que les besoins sont les plus criants, quand il faut remplir le sac d’école, la boîte à lunch. 

Bien avant la guignolée.

Claude m’avait d’ailleurs contactée une première fois au début décembre, se disant qu’«un article, si possible avant les Fêtes, cela pourrait nous aider énormément à combler les besoins criants de ces enfants». La pauvreté est là toute l’année, la générosité devrait l’être tout autant. 

Il ne faudrait pas tout mettre dans le même panier.

De Noël.

* Sur ce, je prends une petite pause de quelques semaines, de retour début juillet...

** Si vous voulez donner un coup de main, vous pouvez faire un don à www.pignonbleu.org en indiquant dans la section «message» que c’est une contribution au fonds d’aide aux écoliers.

Chronique

Et si on mettait une piscine dans la cour arrière?

CHRONIQUE / Je vous parlais jeudi de la cour arrière la plus cool de Québec, face au fleuve, où on peut prendre un verre les pieds dans l’eau pendant que les enfants pataugent autour en maillots de bain. Et si on ajoutait une méga piscine?

L’idée ne date pas d’hier, en fait elle remonte au 19e siècle comme me l’a rappelé le géographe Léonce Naud, qui milite depuis toujours pour qu’on puisse se baigner quelque part dans le Vieux-Port. Il ne rate pas une occasion de le faire, celle-là n’allait pas faire exception.

Voici ce qu’il m’a écrit : «Ce même endroit a présenté une allure ainsi que des fonctions fort différentes depuis la fin du 19e siècle jusqu’aux années 50. On eût pu l’aménager différemment, notamment en agrandissant du côté ouest l’ancien Bassin de la Douane au lieu de le combler. Une rade protégée à cet endroit aurait offert un plan d’eau suffisamment vaste pour permettre l’usage de petites embarcations (kayaks, planches à voile, etc.), voire la baignade au fleuve comme à l’époque de Philippe-Aubert de Gaspé.»

Au lieu de ça, on a bétonné.

On a fait une agora qui s’est toujours cherché une vocation, qui a même perdu le seul événement qui s’y tenait depuis quelques années, les spectacles de cirque qu’on y présentait ont été déplacés à ExpoCité. À part Bordeaux fête le vin à Québec à la fin août, je n’ai trouvé aucun autre événement qui s’y tient cet été.

C’est triste.

M. Naud m’a envoyé des images de l’avant agora, où on voit le grand bassin devant l’édifice de la Douane qui, comme l’indique son nom, a longtemps été l’entrée principale de la capitale. On y naviguait, y accostait. En 1983, quand on a décidé de construire l’agora, on devait aménager des bassins autour qui, l’hiver, devaient devenir des patinoires à la «Rockefeller center».

C’est raté.

Le reste de l’histoire est connu, l’agora a été construite, sans jamais tenir ses promesses. Ironiquement, les plaintes à propos du bruit ont eu raison des tentatives d’y présenter des spectacles. 

Dans le courrier du lecteur du Soleil d’avril 2006, la montée de lait d’un jeune. «Cette semaine, la Ville de Québec a atteint des sommets inégalés de bavure avec la publication des projets Des eaux et des hommes pour le 400e. Parmi ces projets figure la destruction de l’agora de Québec pour laisser la place à un plan d’eau. […] Après la récente fermeture du zoo, voilà qu’on a le culot d’annoncer la fermeture de l’agora comme un cadeau aux citoyens. Pour moi, le message est très clair. On ne veut plus des jeunes à Québec et on ne fera certainement rien pour les garder.»

On y a donc déjà pensé.

On s’y remet?

À LIRE AUSSI: La cour arrière la plus cool à Québec

Chronique

Ces lieux qu'on aime: la cour arrière la plus cool à Québec

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Maurice à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

J’ai découvert l’endroit par hasard il y a quelques années, une journée de canicule, les enfants ont détalé dès qu’ils ont aperçu de l’eau. Et j’ai eu le réflexe que nous avons trop souvent.

«Sortez, ce ne doit pas être permis de se baigner là.»

C’était permis.

Nous nous promenions au Vieux-Port sur le bord du fleuve, je n’avais pas remarqué en contrebas de la terrasse du Café du monde cette espèce d’îlot de fraîcheur, que j’avais pris pour un simple aménagement urbain, ce genre d’aménagements qui ne sont là que pour faire joli.

Comme les fontaines.

J’ai cherché en vain les règlements, il devait bien y en avoir, il y a des règlements partout, jusqu’au mode d’emploi pour se laver les mains. Pas de règlements. Incroyable, mais vrai, il semble qu’on se fie au bon jugement des parents. Et ça fonctionne. Les marmots se rafraîchissent dans l’eau et les parents s’assurent qu’ils le fassent en sécurité, sans arroser le gentil monsieur assis pas loin.

Et la beauté du concept, c’est que les parents aussi peuvent se rafraîchir.

Il y a un bar.

Tenez-vous bien, il y a même une pataugeoire. Mais une pataugeoire pour adultes, les chaises et les tables y étant installées, de sorte que vous pouvez siroter les pieds dans l’eau une limonade ou un gin-tonic, que vous ayez le goût d’alcool ou non. Il y a l’embarras du choix pour boire, de la sangria à la barbotine, en passant par le scotch.

Et 70 sortes de bières.

L’endroit est tenu par le Festibière, qui l’a simplement baptisé La cour arrière du Festibière et qui s’occupe aussi de l’ambiance, souvent reggae et latino, des rythmes festifs et tropicaux. Il y a même quelques trucs à grignoter, la pizza saura assurément plaire à toute la famille.

Le gros danger est de ne plus vouloir partir.

Vos enfants non plus.

Les miens passent le plus clair de leur temps à monter et descendre ce que j’ai baptisé l’escalier-cascade, où l’eau qui déboule sur les blocs de bétons étagés procure une grisante illusion d’optique, comme si on faisait du surplace. Essayez-le, c’est un peu comme emprunter un escalier roulant à contresens.

Ça bat bien des jeux d’eau.

Même chose pour le mur d’eau que la marmaille peut s’amuser à traverser comme un rideau de théâtre. Un antidote aux coups de chaleur et… de magnifiques photos assurées, le bonheur des enfants étant à son comble. 

Et tout ça, c’est complètement gratuit.

Face au fleuve.

Dans les commentaires que j’ai lus, l’expression «on se croirait dans le Sud» revient souvent, tout comme «c’est une belle découverte», comme quoi, ironiquement, l’endroit qui est dans un des secteurs les plus fréquentés de la capitale demeure un secret relativement bien gardé. 

Maintenant que vous le savez, n’oubliez pas le maillot de vos enfants si vous passez par là. Vous ne le regretterez pas.

Un bémol revient aussi dans les commentaires, les verres en plastique jetables. Des internautes suggèrent une alternative en plastique réutilisable, le verre — cassable — n’étant pas vraiment une option.

Il y a toujours place à amélioration.

Mais côté formule, difficile de faire mieux, difficile de trouver un concept aussi «gagnant-gagnant» pour profiter des belles journées d’été, un compromis parfait entre les piscines municipales où on «relaxe» sur un plancher de béton et les terrasses classiques où les enfants s’ennuient, quand ils y sont admis.

C’est tellement différent de tout ce qu’on retrouve en ville qu’on a l’impression d’être ailleurs tout en étant en plein cœur de la carte postale.

Sentiment étrange.

J’aime ce sentiment, celui de me sentir touriste dans ma propre ville, où je suis née et où j’ai grandi. Cette ville que je pense connaître comme le fond de ma poche continue de me surprendre, j’y découvre régulièrement des coins dont j’ignorais l’existence, comme cet îlot tropical au bord du Saint-Laurent.

Comme le parc Cavalier-du-Moulin, que j’ai découvert il y a quelques années en empruntant les rues derrière le Château Frontenac. J’aboutis dans ces endroits en marchant sans but, en m’étonnant de trouver de nouveaux chemins, de nouveaux espaces. En flânant avec mes garçons.

Comme l’écrivait Pierre Sansot en 2008 dans Du bon usage de la lenteur, «flâner, ce n’est pas suspendre le temps, mais s’en accommoder sans qu’il nous bouscule.»

J’aime.

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Les abeilles ne font pas que du miel

CHRONIQUE / Ils ont peut-être trouvé ça très cool, peut-être chanté «Feu, feu, joli feu» en regardant les flammes danser, peut-être ri en entendant les abeilles grésiller. C’est peut-être ils, elles, il ou elle, on ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que dimanche matin, la ruche était en cendres.

Et le cœur de Richard en miettes.

Ceux qui y ont mis le feu n’ont pas pensé une demi-seconde à ceux qui, comme lui, s’occupaient de la ruche de la Cuisine collective de Beauport, un organisme communautaire dont le seul but dans la vie est d’aider les gens qui ont besoin d’un coup de main pour manger à leur faim.

Et beaucoup plus que ça parce que souvent, la popote devient un prétexte, un terrain neutre où les gens, parfois, se confient.

Ils ont eu l’idée il y a six ans d’aménager un jardin, ça leur en a pris trois avant de convaincre la ville de leur laisser utiliser la parcelle de terrain vague qui longe la clôture Frost à côté du chalet Saint-Ignace. «La ville nous a donné la permission d’utiliser le terrain, mais on n’avait pas le droit de creuser, me raconte Karina Bédard, présidente de l’organisme. Ça nous a pris trois ans pour avoir assez épais de paillis et de terre et là, ça fait trois ans qu’on cultive.»

L’été suivant, ils ont eu l’idée d’installer une ruche.

Richard Lévesque est membre de la cuisine collective, il avait pris l’habitude d’aller s’asseoir près des abeilles. «La ruche, c’est mon calmant. Ceux qui l’ont brûlée ne voient pas l’impact que ça a. Moi, j’arrive le matin vers 7h, 7h15, je regarde le jardin, je fais le désherbage et après, je vais m’asseoir près de la ruche. Je regarde les abeilles travailler... Elles vivent juste 40 jours, c’est pas croyable.»

Il ne reste plus rien de la ruche et de ses milliers de locataires. 

Christian Beaubien, un intervenant de la cuisine, en a rattrapé quelques-unes. Il les a mises dans un petit bol de plastique, les emmènera chez lui, dans ses ruches. Il s’est mis à l’apiculture il y a quelques années. «J’y ai trouvé l’euphorie que j’ai cherchée, plus jeune, de plein de mauvaises façons.»

Il a dompté ses démons, aide aujourd’hui d’autres à le faire.

Comme Richard.

Le jardin et la ruche sont ses alliés. «Comme intervenant, je m’en sers pour faire des parallèles, je prends l’exemple de la ruche pour expliquer des choses. Et les légumes, c’est une excuse, c’est thérapeutique. On se met à jardiner ensemble, on se met à jaser... Et ça sort.»

Il y a une femme qui traverse chaque hiver de force, qui «tient en vie» en pensant au printemps. «Elle reste encabanée chez elle, elle fait des recherches sur Internet, elle nous arrive avec ce qu’elle trouve», raconte Christian. «Elle nous fait des suggestions, que c’est mieux de mettre ça avec ça, elle trouve des choses à essayer.»

Comme les kiwis japonais. «Elle a essayé ça et ça a marché. Elle est tellement fière, elle les abrille pendant l’hiver.»

Et ils passent au travers, comme elle.

Il y a cette autre femme qui a entrepris de trouver des débouchés pour la quantité industrielle de cerises de terre produite par le jardin. «Elle va chercher des recettes, elle fait des tests chez elle et elle vient avec ça nous faire goûter», relate Karine. «Quand elle est satisfaite, elle nous apporte la recette et on la produit! Le temps qu’elle passe à faire ça chez elle, elle oublie ce qui ne va pas.»

Et ça donne de bonnes confitures en plus.

Sucrée avec du miel.

La ruche sert aussi à ça, à remplacer le sucre blanc dans les recettes, ça permet des économies et c’est mieux pour la santé. «On garde du miel pour nos besoins et on donne le reste.»

Les jours de récolte, deux à trois fois par été, c’est jour de fête. Les gens du coin se réunissent, «les enfants décorent les pots et tout le monde repart avec un pot». Chaque fois, c’est une centaine de livres qui sont extraites. «Et le miel n’est jamais pareil, m’informe Richard. C’est gratifiant de voir ça aller.»

La ruche était presque mûre pour une extraction.

Quand il l’a vue en cendres, Richard a failli «faire la van», c’est le bruit qu’il fait quand il se met en colère, il sonne comme un frein moteur. «Ça fait un bout que tu ne l’as pas fait!» lui fait remarquer Christian, qui voit le bien que font le jardin et la ruche à Richard, qui n’a pas eu une vie facile. Et aux autres. «Les gens sont plus calmes, il y a moins de pétages de coche.»

Ça vaut bien des pilules.

Karina est en discussion avec la ville pour avoir les quelques centaines de dollars nécessaires à l’achat d’une nouvelle ruche. «Ce n’est pas l’argent qui est important dans cette histoire-là. Ce qu’on déplore, c’est le geste gratuit. C’est un geste qui est tellement gratuit, et qui a fait mal à plein de monde.»

Karina et Christian voudraient trouver qui l’a posé.

Pour lui parler.

«Ce qu’on veut dire à cette personne, ou à ces personnes, c’est de venir faire des travaux avec nous, pour voir l’impact que ce geste-là a causé. C’est une partie de notre travail qui a été détruite, que les gens font avec leur cœur. J’ai dans l’espoir de les rencontrer, pour qu’elles comprennent.»

Sur le coup, Richard a souhaité se venger.

— Celui qui a fait ça, il paierait!

— Il va venir t’aider, à la place… lui suggère Christian.

— …

— Si on t’avait donné une couple de chances quand t’étais plus jeune, si on t’avait expliqué, qu’est-ce que tu penses que ça aurait fait?

— J’aurais eu une autre vie… 

Chronique

Et les enfants dans tout ça?

CHRONIQUE / Voici aujourd’hui un autre volet de la protection de l’enfance… les enfants. Au-delà des structures et des grilles d’analyse, les principaux intéressés doivent parfois faire les frais des problèmes et des ratés du système. Voici quelques données et deux témoignages troublants, avec une lueur d’espoir.

L’étude a été publiée la semaine dernière, son titre : Le rôle de l’instabilité des trajectoires sur les transitions à la vie adulte.

En gros, la valse des placements magane les jeunes.

Et beaucoup.

Préparé par les chercheurs Martin Goyette, Alexandre Blanchet et Céline Bellot, le rapport de 11 pages donne froid dans le dos. Les 2573 jeunes placés dont ils ont analysé le parcours ont connu en moyenne un peu plus de cinq milieux de vie différents, en excluant les placements de moins de 72 heures. En les incluant, la moyenne se rapproche de six, soit environ deux par année.

Quel est le record pour un jeune? Soixante-dix-sept.

Résultat, ces jeunes partent avec deux prises et trois quarts, ils ont 25 % moins de chances d’acquérir de l’expérience d’emploi quand ils sont aux études et «deux fois plus de probabilités de n’être ni aux études ni en emploi que ceux ayant connu un parcours plus stable».

Ils ont deux fois moins de chance de finir leur secondaire 5 avant 18 ans. Ceux qui en arracheront le plus sont ceux qui ont été placés une première fois pendant leur primaire, entre 6 et 12 ans. «Un premier placement à cet âge semble être particulièrement perturbant pour ces jeunes», notent les auteurs.

Les jeunes sont pris dans un «cercle vicieux», déplorent les chercheurs. Plus un jeune change souvent de famille d’accueil, plus il a tendance à être instable, plus il a «tendance à se retrouver dans un centre de réadaptation, un milieu plus encadrant». Le mot le dit, ce devrait être un centre de réadaptation, pas un milieu de vie.

Ça le devient trop souvent. Ces «jeunes […] sont globalement en moins bonne situation que les autres du point de vue de leur préparation à la vie autonome». Ils ont en moyenne connu 8,8 changements de lieux. 

Et un jeune qui vit en centre de réadaptation a encore moins de chances de s’en sortir. S’il y a passé l’entièreté de son placement, il a presque que quatre fois moins de chances d’obtenir son diplôme secondaire qu’un jeune qui aurait été placé toujours dans une famille d’accueil.

Et qui dit manque de stabilité, dit problème à tisser des liens. «L’instabilité dans les trajectoires de placement crée une brisure dans la continuité relationnelle; cette stabilité étant essentielle au développement des relations sociales positives dans la transition à la vie adulte.»

Ironiquement, un des motifs que plaide souvent la DPJ pour justifier ses interventions est le besoin de stabilité d’un enfant.

C’est raté.

Les chercheurs ont pu établir clairement le lien entre l’augmentation du nombre de déplacements et les chances de s’en sortir. Un jeune qui a été trimbalé entre 12 adresses a deux fois plus de risques de n’être ni aux études ni en emploi qu’un autre jeune au profil similaire qui n’aurait connu qu’un changement.

Puis, à 18 ans, ils sont laissés à eux-mêmes. «Plusieurs recherches ont montré que les jeunes qui quittent un placement à la majorité sont confrontés à la fin abrupte des services; ils doivent par exemple négocier l’accès à un nouveau logement ou négocier l’accès à des services sociaux ou en santé mentale.»

Ils repartent à zéro.

Mais il y a bien pire. «Une des figures ultimes de difficultés d’accès et de continuité des services et des liens est celle des jeunes de la rue; la plupart des études indiquent qu’entre 40 % et 60 % d’entre eux ont connu un placement en protection de la jeunesse.»

Ils ont été protégés, vraiment?

Chronique

DPJ: quand le tribunal devient un bourbier

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil termine aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. Dernier de quatre

Dans son plan pour moderniser le système de justice adopté en 2018-2019, le gouvernement reconnaît que les longs délais et l’engorgement du système nuisent à la bonne marche de la justice.

Et à la confiance du public.

La Chambre de la jeunesse, à la Cour du Québec, n’y fait pas exception. 

Bon an mal an au Québec, un peu plus de 23 000 dossiers y sont traités, dont ceux ayant trait à la Loi sur la protection de la jeunesse. De ce nombre, en 2017-2018, 1338 concernaient l’application de mesures d’urgence, presque 9000 touchaient à des mesures de protection et 745 étaient des demandes d’adoption. 

Jérôme*, un avocat qui représente parfois des enfants et des parents, constate l’engorgement du système : «C’est vraiment un problème, ça occasionne parfois des délais de plusieurs mois!» 

Contrairement aux procès classiques où le juge doit trancher entre deux parties, le magistrat qui entend les causes en protection de la jeunesse a devant lui plusieurs parties. Il y a l’avocat du DPJ, le ou les avocats des enfants, le ou les avocats des parents, quand ils en ont. «Imagine les ressources que ça prend!»

Et parfois pour des questions aussi banales qu’un cours de basketball ou un camp d’été, en raison d’une question de droits parentaux. «Ça, on le voit souvent, des cas comme un voyage en Floride avec la famille d’accueil, un voyage scolaire, des cours de conduite. Ça va quand même assez vite.»

Mais ça mobilise quand même des ressources.

Devant tout ce beau monde, le juge doit trancher. «Et tout le monde a raison!» illustre Jérôme. «Quand on représente un jeune, j’ai un rôle un peu plus effacé. Dans le cas d’un conflit parental, l’enfant, il subit le conflit.» 

Jérôme constate à l’occasion que certaines mesures proposées visent plus à accommoder le DPJ que l’enfant. «Ça arrive qu’ils demandent de placer l’enfant dans un centre de réadaptation quand il n’y a pas de famille d’accueil… Une fois, il y avait un problème de transport pour une fille pour un contact supervisé, ils ont demandé à son père de ne pas la voir… Moi je leur dis : “Arrangez-vous!” Ce n’est pas vrai que chaque geste qui est posé est dans l’intérêt de l’enfant, on est plus dans la gestion de contraintes…»

Une question que les avocats et les intervenants posent toujours avant de se préparer est… qui est le juge? «On les connaît, on sait qu’avec untel, par exemple, ça va être facile, avec un autre moins», résume Jérôme.

Mais, ajoute-t-il, «ils sont capables de nous surprendre».

Les intervenants de la DPJ en tiennent également compte. «Il y a des juges qui sont plus prompts à retirer, d’autres moins, constate une intervenante. Et je vais écrire mon rapport différemment selon chacun.» 

Dans les dossiers que j’ai consultés, où les décisions sont contestées, les noms de certains magistrats reviennent.

Cela dit, il semble que ce soit un faux débat puisque le tribunal se range pratiquement toujours du côté de la DPJ. Selon les chiffres publiés chaque année par les Centres jeunesse, dans le rapport AS-480, la moyenne de requêtes rejetées par les tribunaux pour l’application de nouvelles mesures oscille autour de 1,5 %, jusqu’à 0 % dans certaines régions.

L’Abitibi-Témiscamingue et Inuulitsivik sont les deux régions où le nombre de rejets est le plus élevé, respectivement 6 % et 6,5 %.

N’empêche, avec un taux d’acceptation frôlant les 100 % dans la plupart des régions, l’impression que le tribunal est un «rubber stamp» est forte. Avec toutes les ressources qui sont mises dans ce processus, force est de constater qu’au final, les recommandations du DPJ sont adjugées.

En totalité ou en partie. «Parfois des mesures sont ordonnées, mais pas toujours à la satisfaction de la DPJ, explique Jérôme. Par exemple, une demande de placement en famille d’accueil peut être rejetée pour plutôt placer l’enfant chez ses grands-parents, ou une demande de placement en centre de réadaptation peut être rejetée pour placer l’adolescent chez son père.»

Et lorsque la décision tombe, elle doit être appliquée sur-le-champ, laissant parfois peu de temps aux intervenantes pour procéder. Une intervenante m’a raconté que, trois jours après le décès de la fillette de Granby, un juge a ordonné le retrait de deux enfants de leur famille. 

C’était vendredi, 15h30.

Il s’est pourtant écoulé plus de trois mois depuis qu’il avait pris la cause en délibéré. «On avait fait la demande de retrait en janvier et là, bang, le tribunal ordonne de placer les deux enfants sur-le-champ. C’est vendredi, l’intervenante a dû trouver une famille en vitesse, il a fallu aller chercher les enfants, c’est une vraie joke!»

Et oubliez le suivi. «Il n’y a personne qui ne sera là la fin de semaine, personne pour aller voir les parents, les enfants.»

* Prénom fictif

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DPJ: l'effet domino

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil poursuit aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. 3e de 4

«On paie des familles pour garder des enfants […] dont les parents ne peuvent pas prendre soin. Cet argent-là, peut-être au lieu de le mettre dans une famille pour l’aider à garder l’enfant, dans une famille d’accueil, on devrait peut-être le mettre dans la famille naturelle pour l’aider à surmonter ses difficultés.»

Qui a suggéré ça ?

Pauline Marois au cours d’une entrevue avec Louise Arcand à l’émission Femme d’aujourd’hui, en 1977, elle était directrice des services enfants-jeunesse dans un centre de services sociaux.

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Le constat est toujours d’actualité plus de 40 ans plus tard, alors que les services de premières lignes pour aider les familles sont insuffisants. Une intervenante de la DPJ le voit régulièrement. «L’attente au CLSC, ça fait en sorte que le dossier se retrouve chez nous, à la DPJ. Les CLSC sont débordés et pour avoir de l’aide, il faut vraiment que ta situation soit grave.»

La demande d’aide d’un parent devient un signalement.

Et une fois dans l’engrenage de la DPJ, il arrive que le problème prenne des proportions démesurées, que le parent qui appelle à l’aide se retrouve au banc des accusés. «J’ai demandé de l’aide après ma séparation, ils m’ont fait passer pour la mère hystérique qui en veut à son ex. Ils ont confié les enfants au père, il les maltraitait, il ne leur donnait pas les soins de bases, j’avais beau leur dire. Ça ne changeait rien.»

Pendant un an, elle n’a eu que des visites supervisées. 

«J’ai réussi à avoir une analyse du milieu. Quand ils ont vu ce qui se passait, ça n’a pas été long qu’ils ont enlevé les enfants de là.»

Au cours d’un entretien à La Presse, André Lebon, le vice-président de la commission spéciale créée après le drame de Granby, a clairement identifié la faiblesse de la première ligne comme cause de l’augmentation des signalements. «Les services en CSLC et la première ligne qui doivent répondre aux besoins d’aide des familles, si tu slaques ça, tu en fais moins, tu le fais de façon erratique ou tu le fais mal, eh bien à la protection de la jeunesse, ça monte! C’est ce qui explique les peaks historiques, et ce n’est pas le premier peak qu’on vit.»

Même chose pour les listes d’attente. «En 2000, on enquêtait sur les listes d’attente en protection de la jeunesse. Et l’équation, c’est : ne rends pas les services de besoin d’aide et tu vas être en besoin de protection.»

Et en protection, ce n’est pas beaucoup plus jojo côté services. Au-delà des listes d’attente qui continuent de s’allonger, la valse des intervenantes est un problème criant, qui augmente aussi le risque d’erreurs. Une mère à qui j’ai parlé a eu affaire à 11 intervenantes différentes en trois ans. «Chaque fois, c’est à recommencer…»

Elle-même s’y perd. 

Et toutes les intervenantes n’ont pas la même capacité d’adaptation ni le même niveau d’empathie, un dossier peut prendre une nouvelle tournure selon que le courant passe ou non avec le parent. De ce fait, le parent se retrouve parfois à la merci d’une intervenante dont on dira poliment qu’«elle n’est pas à sa place». Celles-là – et ceux-là – ne devraient pas y rester.

L’argument de la pénurie de main-d’œuvre revient comme une fatalité chez les gestionnaires pour expliquer – et justifier – les problèmes et les délais, on montre du doigt des postes disponibles, mais non comblés, ainsi que le taux d’absentéisme et le nombre d’arrêts de travail. 

Pourtant, dans un même contexte, certaines régions arrivent à trouver des solutions pour notamment solidifier certaines équipes, en particulier les intervenantes qui doivent procéder à la première évaluation sur place. Cette première étape est déterminante, elle oriente la suite du dossier.

Si des erreurs d’appréciation sont commises à ce moment-là, il devient plus difficile de corriger le tir.

Ainsi, au Centre jeunesse de Québec, on arrive à renforcer cette étape par la présence d’équipes de mentors qui accompagnent les nouveaux employés pendant une période de deux ans. La situation est toute autre dans la région de Chaudière-Appalaches, où les intervenants fraîchement embauchés, parfois tout juste diplômés, sont davantage laissés à eux-mêmes.

C’est une question de volonté.

Dans une région de l’Est-du-Québec, selon une source, «quand ils manquent de personnel, ils changent leurs critères de sélection et d’embauche.»

Pour pallier le manque de services, il faut se garder de la tentation de la facilité, de seulement appeler pour plus de ressources. La solution n’est pas simple, elle commande un examen en profondeur du fonctionnement du système pour s’assurer que l’intérêt de l’enfant en soit vraiment au cœur.

Parce ce n’est pas toujours le cas.