Monter un bateau

CHRONIQUE / Aujourd’hui, je vous propose un jeu.

Supposons que je suis quelqu’un de très riche et de très généreux, qui décide de payer une belle croisière à des dizaines de personnes.

Je ne peux pas vous dire où vous irez, car c’est vous qui déciderez. Mais comme j’ai les moyens de n’affréter que deux bateaux pouvant accueillir chacun 100 personnes et que je ne peux satisfaire les goûts de tout le monde, je vous laisse déterminer la destination entre vous.

Sur le premier bateau, vous voterez à la majorité. Il y aura une période de discussions, où chacun pourra proposer une destination, puis vous voterez. Celle qui aura recueilli le plus de votes à la majorité simple sera la destination de tout le monde. Je sais, certains seront déçus, car ils n’iront pas où ils le souhaitaient. Mais ils auront quand même une croisière qui les mènera vers une destination qu’un plus grand nombre de gens auront choisie, ce qui ne devrait quand même pas être un voyage en enfer.

Cependant, comme je suis quelqu’un de très démocrate, je propose une formule différente pour l’autre bateau. Cette fois, ce n’est pas la majorité qui l’emportera. Tout le monde participera au choix final de la destination à parts égales. Pour y arriver, on va faire un calcul.

Tenez-vous bien, ça peut paraître compliqué pour quelqu’un qui n’est pas familier avec la navigation, ou l’art de lire une carte.

On va prendre le cap de chacune des destinations proposées, les additionner, et faire la moyenne. Le résultat sera le cap final. Un exemple bien simple : vous êtes deux, et l’un veut aller au pôle Nord (cap de 0 degré) ; l’autre, en Floride (cap de 180 degrés). On fait la moyenne des deux, 90 degrés. On va donc vers l’est, en France. C’est aussi simple que ça, sauf qu’au lieu d’additionner deux caps, on en prend 100, puis on divise par 100.

Et ce n’est pas tout : on fait aussi la moyenne des distances. On les additionne et on divise par 100. Si ça donne 4310 kilomètres, par exemple, le bateau arrêtera au bout de cette distance. Vous me voyez venir ?

Avec une telle formule, et étant donné que les deux tiers de la Terre sont recouverts par l’eau, je vous parierais un gros pain et une livre de beurre que le bateau va jeter l’ancre au beau milieu de nulle part, dans un océan, loin de toutes terres.

Ce p’tit jeu me fait penser à la réforme du mode de scrutin. C’est drôle, ça commence à m’inquiéter cette histoire-là. Surtout depuis que le collègue du Soleil Jean-Marc Salvet a rapporté que les tenants de la proportionnelle ne voulaient pas d’un référendum pour consulter la population sur ce projet. Comme Salvet le soulignait lui-même, l’ironie de l’histoire, c’est que ceux qui prétendent vouloir offrir une meilleure voix au peuple avec la proportionnelle ne croient pas en sa capacité d’évaluer le mérite de leur proposition, « parce que c’est trop compliqué ». Si on n’a pas confiance dans les capacités du peuple, ne vaudrait-il pas mieux laisser le système actuel en place ?

C’est comme si j’ajoutais un troisième bateau pour lequel je ne vous informerais pas, à l’avance, de la façon dont vous pourriez déterminer la destination. « Vous verrez une fois au large ! » Je ne sais pas pour vous, mais moi, je sais dans quel bateau j’embarquerais. Car la majorité, ça veut dire quoi, en somme ? Ça veut dire que dans la région, l’électorat a choisi la Coalition avenir Québec (CAQ) dans Chicoutimi, dans Lac-Saint-Jean et dans Dubuc, mais parce qu’il y avait plusieurs candidats qui se sont divisé le vote, ils ont été élus avec une confortable avance – aux alentours de 40 % –, mais sans la majorité absolue (sauf dans la partielle de Roberval, où la caquiste a franchi la barre du 50 % plus un). Il en fut ainsi dans la majorité des circonscriptions du Québec, faisant en sorte que le parti a hérité du pouvoir.

C’est un peu comme mon bateau du début – celui dans lequel j’embarquerais –, où les passagers décideront de la destination à la majorité. Il y a de fortes chances que le navire accoste dans le port qui aura reçu le plus de votes, mais pas la majorité absolue. Néanmoins, ce sera l’occasion pour les passagers d’essayer quelque chose de nouveau. Une destination à laquelle ils n’auraient peut-être pas songé, mais qui leur fera vivre une belle expérience.

Et elle sera sûrement meilleure que pour ceux ancrés au milieu de nulle part.