Une infrastructure ne fait pas la modernité.

Modernité à la saguenéenne

CHRONIQUE / Philippe Couillard a été le premier à associer modernité et construction d’un nouvel amphithéâtre. Selon le premier ministre du Québec, Saguenay doit compter sur une infrastructure digne du XXIe siècle.

C’était en février, lors de la fermeture temporaire du Centre Georges-Vézina. Cet argument est aussi utilisé par la mairesse de Saguenay, Josée Néron. L’amphithéâtre « sera une infrastructure moderne qui ramènera la ville dans les années 2020 ».

Une infrastructure ne fait pas la modernité. L’utilisation des technologies, où l’enthousiasme frôle parfois l’abrutissement, n’améliorera pas le monde non plus, pas automatiquement en tout cas. Saguenay, ville intelligente ? Je le veux. Mais les outils technologiques ne sont, justement, que des outils. Favoriseront-ils la réflexion ? L’accès aux informations ? La transparence ? La prise de décision avec les citoyens ? Sous l’impulsion de l’institution municipale, les outils de la ville intelligente serviront-ils à valoriser les choix des élus au lieu de susciter des débats ? Bref, quelle est donc cette modernité qui s’offrirait à Saguenay ?

La modernité renvoie d’abord à la rationalité et à la raison. Cela signifie que les décisions se basent sur des faits, des données et des analyses qui donnent un appui rationnel. Moins d’arbitraire, plus d’objectivité.

Ainsi, pour l’amphithéâtre, on doit d’abord démontrer qu’il y a des besoins sportifs qu’il est impossible de combler autrement, et ce, bien au-delà de l’équipe de hockey. Répéter que l’équipement répondra aux besoins sportifs n’en fait pas une vérité. Il faut le démontrer. La mairesse affirme que l’infrastructure comblera des besoins culturels et communautaires. Lesquels ? Il y a plusieurs salles de spectacles et des édifices vides et patrimoniaux qui cherchent des vocations ? Pourquoi ne pas investir pour donner plus de moyens à la création ? Dans l’humain, quoi. Pourquoi le centre-ville de Chicoutimi ? Quelle est la vision d’aménagement et de développement de ce secteur ? Comment s’y inscrit la construction de cette infrastructure ? Quelles sont les autres options ?

Nous parlons dans le vide – moi aussi, d’ailleurs –, puisqu’il n’y a aucun projet concret sur la table. Alors, quelle est donc la pertinence de jaser d’un sondage où la population se prononce sur quelque chose qui n’existe pas ? Sur des besoins qui ne sont pas démontrés ?

La modernité consiste aussi à inscrire la société dans les enjeux économiques, sociaux et politiques qui s’imposent maintenant et pour les prochaines années. Cela implique inévitablement le changement, souvent la rupture, face à d’anciennes pratiques et modes de développement – en s’appuyant toujours sur une rationalité.

Débordons de l’amphithéâtre pour regarder plus attentivement les projets soutenus par le gouvernement, les élus municipaux et le milieu des affaires. Sur quoi repose donc l’avenir de Saguenay : Arianne Phosphate, Métaux BlackRock et GNL ? Ce sont des projets qui semblent, à première vue du moins, s’inscrire en faux face aux enjeux environnementaux, à la transition énergétique ou encore à une économie basée sur le savoir. Ces projets permettront-ils le développement de technologies ? Que dire du projet de drones militaires avec la Base militaire de Bagotville ? Quelles valeurs modernes sous-tendent le développement de ces appareils destructeurs à Saguenay ? S’il y en a, il est plus que temps que les élus de Saguenay nous expliquent les tenants et aboutissants avant d’aller plus loin avec ce projet. L’argument de la confidentialité ne sera pas recevable.

Si Saguenay veut entrer dans la modernité, elle devra changer, ne pas avoir peur de se remettre en question. S’ouvrir et justifier ses intentions. Elle devra dépasser les concepts vides. Parce que, pour paraphraser Les Cowboys Fringants, si c’est ça le Saguenay moderne, ben moi, j’mets mon drapeau en berne.