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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

Une histoire ordinaire

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CHRONIQUE / À chaque histoire de violence conjugale, Bobby a l’estomac qui se noue. Des souvenirs de son enfance refont surface. Ces derniers jours, il a eu l’estomac barré souvent. Sept femmes ont été assassinées par leur conjoint ces six dernières semaines. « Ça aurait pu être ma mère », se dit-il.

Bobby ne se souvient pas avoir vu sa mère menacée par un couteau, mais ça ne signifie pas que ce n’était pas violent. « Mon père pétait des coches, il ne contrôlait vraiment pas sa colère, raconte-t-il. On ne savait jamais comment il allait exploser. Je ne pense pas qu’il sait à quel point il était dangereux. »

Cette violence, c’était parfois une table renversée en plein souper, ou un sofa pendant une chicane, des objets lancés contre le mur, plus ou moins proche de sa mère, des coups de poing sur les comptoirs ou les murs, crier à quelques pouces du visage, la pousser contre un mur.

Sans parler de la violence psychologique et économique. « Mon père était bon pour faire sentir ma mère comme une moins que rien, la faire sentir imbécile, jamais assez bonne, jamais assez mince, jamais assez belle, qu’elle venait d’une famille de pas bons. En plus, même si ma mère payait les épiceries, internet, hydro, les affaires pour l’école, mon père faisait toujours comme si elle ne payait rien, parce que c’est lui qui payait l’hypothèque de la maison », ajoute-t-il.

« Même ses cadeaux étaient humiliants », lâche Bobby. C’est-à-dire? « C’était des cadeaux qui répondaient à ses désirs, pas à ceux de ma mère. Genre, lui acheter un vélo stationnaire pour qu’elle perde du poids. Ma mère n’a jamais voulu ça. Elle n’a jamais fait de vélo. Et lui, il se fâchait de voir que son cadeau n’était pas utilisé. »

Même si je crois que rien ne peut justifier une telle violence, je demande quand même à Bobby si une raison particulière provoquait son père. « Dès que quelque chose ne marchait pas, dans sa tête, c’était la faute de ma mère ou la mienne, explique le Sherbrookois. Ma mère n’est pas parfaite, mais même si elle l’avait été, je crois que ça n’aurait rien changé. Ça pouvait arriver n’importe quand pour n’importe quelle raison. Tous les jours, je me demandais s’il allait péter un plomb. »

Un « bon gars »

Bobby voulait raconter son histoire parce que son père a plutôt une bonne réputation. « On fait l’erreur de croire que la violence, ça se voit, qu’on peut deviner qui bat sa femme ou ses enfants, précise-t-il. Les gens n’ont pas idée à quel point ils ne savent pas. »

Il est persuadé que très peu de gens savent que son père a imposé un climat de peur pendant son enfance. « Mon père est bien aimé dans sa famille ou ses collègues, explique le jeune homme. Mon père est le gars cool qui fait des blagues. Dans un événement public, tu as du fun avec mon père. T’es content de le voir. En public, c’est un bon gars! Je comprends que mes cousines adorent mon père, elles connaissent juste son côté le fun. Elles n’ont jamais affronté le côté violent. »

D’ailleurs, Bobby n’est pas son vrai nom, justement parce que plusieurs oncles ou amis ne sont pas au courant. « Moi, je n’ai pas de problème à parler de mon enfance, mais ma mère est plutôt discrète là-dessus et elle a le droit de garder ça pour elle. C’est pour ça que je veux être anonyme, par respect pour ma mère. »

À écouter Bobby, son histoire ressemble à celle de plusieurs autres personnes. Selon lui, c’est même une histoire ordinaire tant elle est commune. Tristement commune, aurais-je envie d’ajouter. Il n’a pas tout à fait tort, selon les données, en 2015 seulement, environ 15 000 femmes ont subi de la violence conjugale. Et ça, c’est la pointe de l’iceberg, la plupart des victimes ne portent pas plainte. Ce que raconte Bobby correspond à la définition de voies de fait, comme 70 % des cas de violence conjugale.

Ça ne devrait pourtant pas être une histoire ordinaire.

Jusqu’au secondaire, Bobby a cru que son ambiance familiale était normale. Son père n’a jamais eu l’impression d’être dangereux, malgré ses crises. Pourtant, avec un regard extérieur, ça saute aux yeux. « Mon père se trouve pas si mal parce qu’il n’a jamais essayé de tuer ma mère ou ne l’a jamais gravement blessée », croit-il. Si ne pas tuer une personne suffit pour « ne pas être violent », ça ne met pas la barre bien haute. 

Je lui demande si l’histoire se termine bien pour sa mère. « Quitter mon père a sûrement été une des meilleures décisions de sa vie, même si ç’a été très dur, elle a dû se reconstruire dans sa tête. Je crois que ma mère ne sera plus jamais capable de retomber en amour ou de réellement faire confiance à quelqu’un. »

Et lui, ça va? « Ça fait maintenant plusieurs années que je n’ai plus honte de mon enfance, confie le Sherbrookois. J’ai longtemps eu l’impression que la honte de cette violence m’appartenait aussi, mais elle repose seulement sur les épaules de mon père en fait. » La honte est partie, mais il reste des traces. « J’ai compris que j’ai des comportements qui viennent de là, genre, j’ai tout le temps l’impression d’être un fardeau pour les autres. »

Aujourd’hui Bobby n’a plus vraiment de contact avec son père. Il croit que son père gère maintenant mieux ses colères. « Je ne pense pas qu’il soit heureux, mais je crois qu’il est moins malheureux, moins enragé. Je crois que sa deuxième femme ne vit pas ce qu’on a vécu. J’espère en tout cas. »

Changer les normes

Qu’est-ce qui aurait pu l’aider ou aider sa mère, selon lui? « Je pense que c’est super important les groupes d’aide pour hommes, mais mon père ne serait jamais allé là, estime Bobby. Il n’aurait jamais admis avoir un problème. Ma mère préférait souffrir que briser la famille, parce que c’est ça qu’on enseignait aux femmes de sa génération. Mon père passait sa colère sur nous parce qu’on ne montre pas aux hommes à gérer leurs émotions. Il faut casser les stéréotypes. »

Selon Bobby, il faut évidemment augmenter le financement des centres d’aide, mais la stratégie ne peut pas passer que par là. C’est comme si on finançait les services d’incendie sans rien faire pour diminuer le nombre d’incendies. Ça brûle, partout, encore. Ce feu fait des ravages que l’on croit invisibles, mais c’est simplement qu’on ne voit pas les indices.

Comme l’écrivait Juliette Bélanger-Charpentier (@juliettebelangerc) sur Instagram, l’amour ne devrait jamais s’accompagner d’humiliation, de contrôle, de manipulation, d’excès de colère, d’agression, d’abus sexuels, de séquestration, de peur et encore moins de mort. J’ai hâte qu’on cesse de glorifier les histoires d’amour torturées et qu’on célèbre les relations saines.

Autour de moi, les femmes ont hâte que les hommes se sentent concernés par ces histoires d’horreur et agissent. Elles ont raison. Ce n’est pas normal que les femmes doivent apprendre à se protéger des hommes. C’est pour ça que Bobby raconte son histoire, pour briser les tabous et sensibiliser les autres, rappeler que ça se passe parfois plus près de nous qu’on le pense. Cette violence est rarement commise par des monstres, mais souvent par du monde ordinaire qui ne sait pas aimer.