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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Les hommes ne devraient pas avoir à se cacher pour pleurer.
Les hommes ne devraient pas avoir à se cacher pour pleurer.

Pleurer comme un homme

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CHRONIQUE / Les hommes pleurent aussi. C’est une évidence, pourtant l’image de l’homme fort qui encaisse est encore mise de l’avant. Cette virilité traditionnelle est un boulet qui freine bien des hommes. Dans sa pire expression, elle est cette masculinité toxique qui blesse les autres et qui enferme les hommes dans leur souffrance.

On va comprendre qu’un homme pleure dans les pires situations. À la mort de sa mère, par exemple. Ou dans les « grands moments », comme remporter la Coupe Stanley.

Si c’est marquant, ce n’est pas mal vu qu’un homme pleure, mais ce ne sera pas mal vu qu’il ne le fasse pas non plus, il serait même considéré comme une personne forte. Alors qu’une femme qui ne pleure pas dans un événement similaire serait considérée comme froide ou sans cœur. Pourtant, un homme qui ne pleure pas dans un moment tragique, c’est peut-être le signe d’un problème, d’une incapacité à gérer les émotions ou d’une personne cassée en mille morceaux derrière le masque.  

Je m’étonne toujours d’entendre un gars sortir cette fausse excuse de la poussière pour expliquer d’avoir les larmes aux yeux. Ou du monde qui traite un gars qui a une émotion de « moumoune ». C’est quoi le problème d’avoir des émotions?

Bien sûr, la masculinité toxique, c’est une violence envers les femmes ou envers les communautés homosexuelles, trans, queers ou non binaires. Il faut dénoncer les viols, les agressions, le harcèlement, les insultes. Mais c’est plus que ça aussi. 

Ce commentaire, par exemple, vu sur les réseaux sociaux : « Moi je suis un homme, un vrai, et les vrais hommes ne prennent pas de vaccin. » Ou ce collant sur la vitre arrière d’un camion (traduction) : « Pas de coussin gonflable. Mourir comme un homme. » Est-ce que ces hommes refusent de mettre une mitaine pour sortir un plat du four? Faut-il se brûler la main comme un homme?

Cette image de l’homme fort, c’est aussi ce qui fait que les garçons reçoivent moins d’affection de leur famille, que les hommes se font moins offrir de soutien psychologique par leurs proches, qu’on s’attend à ce que les hommes soient toujours capables de tout gérer, entre autres.

J’ai souvent entendu des hommes rejeter cette image classique de la virilité, mais au lieu d’éclater la définition, ils se contentent de la déplacer. Passer d’une image de force brute à une image de responsabilité est peut-être mieux, mais ça demeure restreint, et très paternaliste. Être une femme, ce n’est pas seulement être une mère, être un homme, ce n’est pas seulement être un père non plus.

Nouveaux modèles

Heureusement, on voit de plus en plus de nouveaux modèles masculins. Je pense au personnage de Norbert Dragonneau dans les films Les Animaux fantastiques. C’est un héros réservé, timide et introverti. Il ne dégage pas cette confiance traditionnelle des héros – même après la bataille finale qui habituellement révèle la « bravoure qui sommeillait ». Il ne cherche pas à se battre ou à conquérir, misant plutôt sur l’empathie, l’entraide et l’inclusion. Au lieu de devenir enragé devant une injustice, il pleure. C’est complètement un autre type de premier rôle masculin. 

Si le féminisme suggère avec raison qu’il y a autant de féminités qu’il y a de femmes, pourquoi n’y aurait-il pas autant de masculinités qu’il y a d’hommes?

Tout à fait me répond Philippe Roy, professeur à l’Université de Sherbrooke et chercheur au Pôle d’expertise et de recherche en santé et bien-être des hommes. Le chercheur est aussi d’accord avec moi que les hommes doivent remercier les féministes et les mouvements queers d’avoir réfléchi à ces questions. « La recherche sur la masculinité est le frère du féminisme, pas son opposé », ajoute-t-il. Plus encore, « plus l’idéal masculin est rigide et inaccessible, plus les hommes seront malheureux. »

L’idée n’est pas que tous les hommes ressemblent à Norbert Dragonneau, mais qu’il soit moins seul entre les Iron Man et autres John Wick.

Qu’est-ce qu’attendent les hommes pour libérer la masculinité de sa propre cage?

Accueillir la souffrance

Ce n’est pas aussi simple, me dit Philippe Roy. Les femmes, par leur besoin de se libérer du sexisme, ont de l’avance sur les hommes. Si le féminisme aide les hommes, « le fardeau n’est pas sur le dos des femmes », convient le chercheur. « Les gars doivent montrer l’exemple avec des modèles positifs, être proactifs. » En participant à la discussion et en cessant de banaliser les comportements problématiques. La blague dénigrante sur une femme dans le vestiaire, elle doit être dénoncée. Quand un ami se confie, au lieu du malaise silencieux, il faut le soutenir et le remercier de s’ouvrir.

Ça évolue, fait-il remarquer. Sans vouloir tomber dans les clichés générationnels, il souligne que « les plus jeunes se confient plus, mais ils ont encore de la misère à demander de l’aide. » La « bromance », cette affection affichée dans l’amitié masculine, est un pas en avant. Ça aide à diminuer la confusion entre l’intimité émotionnelle et l’intimité sexuelle. Une confusion qui a nourri beaucoup d’homophobie.

Sauf que « les hommes ont rarement des confidents, explique le professeur. Ils ont de plus larges réseaux, mais personne pour ventiler. Ça crée des problèmes quand ça ne va pas, surtout quand la seule confidente est la conjointe et que c’est avec la conjointe que ça ne va pas. »

Pour mieux comprendre le problème, Philippe Roy prend l’exemple des agriculteurs. « Ils sont formés pour résister à tout, sauf les ruptures amoureuses. Ils sont capables de faire face à tout ce qui est extérieur, mais ce qu’ils vivent à l’intérieur est leur kryptonite. »

Autre défi, on n’apprend pas aux hommes à s’exprimer. « Les magazines pour adolescentes ont des articles qui parlent de ruptures amoureuses, de chicanes amicales, par exemple », ce qui est moins présent dans les magazines ayant comme public cible les gars. Si cette éducation enferme les femmes dans les rôles du care, ça empêche les hommes de développer le vocabulaire pour s’exprimer. Cette éducation genrée fait mal à tout le monde!

« Comme les gars ne maitrisent pas cette langue, ils n’arrivent pas à s’exprimer, se sentent incompétents et se referment », explique le professeur. On ne les aide pas en leur disant d’aller apprendre à s’exprimer comme il faut avant de les accompagner. Il faut trouver une façon d’enseigner ce vocabulaire émotionnel, insiste l’expert, mais aussi à les accueillir, peu importe le niveau de leur vocabulaire.

« Il faut un espace pour accueillir leur violence, ajoute le chercheur. Ça ne veut pas dire de l’accepter, mais il faut la laisser s’exprimer pour pouvoir la responsabiliser et reconnaître la détresse exprimée par cette violence. »

On parle ici des ressources d’aide. Personne n’a à endurer la violence d’un partenaire, d’un père ou d’un patron. L’idée est plutôt de créer des lieux dédiés avec du personnel formé pour accueillir cette violence, la rediriger et trouver le besoin derrière. C’est souvent quand on reste coincé dans la souffrance qu’on fait mal aux autres.

Éclater le genre

Tout au long de la discussion, on reviendra sur l’importance de l’éducation. C’est la clé pour un profond changement. Il faut s’attaquer à cette résistance d’une éducation très genrée, qui prétend que les gars doivent être « comme ça » et que les filles doivent être de telle façon. 

Il y a 1000 ans, on pensait que le Soleil tournait autour de la Terre, la science nous a montré que ce n’était pas vraiment ça. On a longtemps cru que le genre était très net, homme ou femme, la science a montré que c’est plus complexe que ça. Il faut changer notre façon de concevoir les comportements attendus.

Cette remise en question est essentielle et les hommes doivent y participer, parce qu’il faut évidemment mettre fin aux violences envers les femmes, mais aussi parce que les hommes vont également y gagner en liberté. Le jour où les hommes vont comprendre ça, ça va être beau à en pleurer.