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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Il existe une méfiance envers les partis en politique municipale, mais la structure ne favorise pas leur présence.
Il existe une méfiance envers les partis en politique municipale, mais la structure ne favorise pas leur présence.

Les villes n’aiment pas les partis politiques

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CHRONIQUE / Même s’il y a une certaine tendance à une plus grande mobilisation citoyenne et à une action politique plus organisée au municipal, les partis municipaux demeurent des bibittes rares en dehors de Montréal et de Québec. Il y a même une méfiance envers les partis politiques.

Le maire de Sherbrooke, Steve Lussier, m’a surpris vendredi avec cette phrase : « Je pense qu’on n’a pas besoin d’un parti pour prendre des décisions ». Que voulait-il dire exactement? J’espère bien que les Villes n’ont pas besoin de partis pour prendre des décisions, comme elles n’ont pas besoin que les élues et élus soient indépendants non plus.

Cette déclaration était donc un jugement sur la pertinence des partis politiques au municipal. J’ai entendu plusieurs élus et élues, ces derniers mois, tenir des propos semblables envers les partis. On accuse les partis de créer des divisions, de ralentir les processus, de servir qu’à des intérêts personnels, d’être partisans ou de tout transformer en enjeux politiques. En gros, du monde en politique reproche à d’autres personnes en politique de faire de la politique. 

Se lancer en politique avec un parti ou de manière indépendante est un choix. Comme le dit le conseiller municipal de Sherbrooke Vincent Boutin, les deux ont leurs avantages et inconvénients. Mais aucun des deux ne vient avec une garantie de qualité, de bonne foi ou d’engagement. Alors pourquoi cette méfiance?

Contexte politique

Cette méfiance repose sur plusieurs facteurs et un de ceux-ci est la structure politique. Les partis politiques ont pris du temps à arriver en politique municipale. L’habitude n’est pas encore là.

La gouvernance municipale est différente de celle que l’on retrouve au provincial et au fédéral. Ces deux paliers de gouvernement découlent du parlementarisme britannique. Avec cette formule, le parti politique qui a remporté la majorité des sièges forme le gouvernement et la personne à la tête du parti devient le ou la première ministre. 

Au municipal, c’est différent. La population fait un double vote : choisir le conseiller ou la conseillère de son district en plus de choisir la personne à la mairie. Donc, même si le parti orange récolte la majorité des votes, ça ne signifie pas que son ou sa leader siègera à la mairie, puisque c’est un autre vote. La mairie sera peut-être bleue, elle. Un parti qui remporte une majorité de sièges peut quand même perdre la mairie – et l’inverse est aussi vrai, un maire peut remporter son siège mais être le seul de son équipe au conseil.

Dans ce contexte, c’est plus difficile d’implanter une dynamique de partis politiques. Ça condamne les partis d’opposition à constamment perdre leur leader – à moins qu’il y ait un système de colistier comme à Montréal ou Québec. Il ne faut donc pas s’étonner que les partis politiques au municipal tournent souvent autour des candidats ou candidates à la mairie. 

Machine électorale

Dans une étude de 2009 de l’Université d’Ottawa, on souligne qu’on retrouvait peu de partis politiques au municipal avant les années 1960, et très peu à l’extérieur de Montréal ou de Québec avant les années 2000. 

Sans surprise, ces expériences politiques ont souvent tourné autour des candidats à la mairie (Équipe Bernard Sévigny, Équipe Labeaume, Équipe Denis Coderre). Ça donne cette impression que les partis servent de « machines électorales » pour le financement et l’organisation des campagnes.

À ceci, toutefois, des membres de partis politiques me répondent que rien n’empêche les indépendants de former des partis pour avoir les mêmes avantages. Tout le monde peut lancer un parti, mais ça demande de l’énergie, du temps, de l’organisation, de la mobilisation.

C’est un investissement que plusieurs indépendants ou indépendantes n’ont pas envie de faire pour des raisons qui peuvent être louables, mais c’est un choix. Reprocher à des gens qui choisissent plutôt de se présenter en équipe d’avoir l’avantage d’une équipe est particulier. 

L’opposition

Une autre phrase du maire de Sherbrooke, vendredi, m’a aussi surpris : « J’aimerais [que le prochain conseil] soit à 100 % des indépendants. » Pourquoi? 

Un maire ou une mairesse qui n’a pas d’équipe va préférer négocier avec des personnes indépendantes qu’un parti d’opposition organisé. Je ne dis pas que c’est nécessairement recherché, mais comme on dit : diviser pour mieux régner.

Rien n’empêche une personne indépendante de critiquer et de s’opposer à des politiques, mais la pression est énorme pour se rallier. Les personnes associées à un parti peuvent compter sur plus d’appuis pour tenir tête.

De plus, il n’est pas rare au Québec qu’un maire siège pendant 12 ou 16 ans. Quand un maire est difficile à déloger, ça décourage les gens qui ont un regard différent à se présenter. Même si la loi permet et même si un maire ou une mairesse ne cherche pas à étouffer les opinions différentes, la structure n’encourage pas la mise en place d’une opposition.

À force d’être écartés d’un conseil, des gens se mobilisent et s’unissent pour se faire entendre. Plusieurs partis sont nés de mouvements d’opposition citoyenne. C’est un processus démocratique sain. Comme me le disait récemment la politologue Caroline Patsias, « un maire qui n’aime pas l’opposition est un maire qui n’aime pas la démocratie ». 

Un maire me racontait, il y a quelques jours, que lui, son opposition venait des élus indépendants. Il a quelques membres de son parti au conseil municipal, mais la majorité est formée d’indépendants. Les indépendants peuvent former des alliances officieuses (ce qui manque parfois de transparence). Est-ce que cela en fait des élus inutiles ou problématiques? Non, ça fait partie de la démocratie.

Choix politiques

Comme les partis politiques tournent souvent autour d’un maire ou d’une mairesse plutôt qu’autour de valeurs, on se retrouve souvent avec des programmes électoraux confus, ressemblant plus à un copier-coller de promesses sans lignes directrices. Ce n’est pas surprenant que la population se demande à quoi servent les partis politiques. 

On retrouve au municipal cette idée qu’il existe une gestion « apolitique », sous-entendant qu’une « bonne gestion », ça n’avait pas de couleurs politiques. Sauf que tout est politique. Il n’existe pas de décisions neutres. En administration, il existe des courants de pensée. 

Une personne qui priorise la protection de l’environnement ne proposera pas le même aménagement d’un quartier qu’une personne qui priorise un milieu de vie familial ou qui priorise la fluidité automobile. C’est comme ça pour toutes les décisions d’une ville. 

C’est justement ça qui est en train de changer en politique municipale. On voit naître des partis qui se regroupent davantage autour de valeurs communes qu’autour d’un chef ou d’une cheffe.

Ça bouscule les autres candidatures, parce que le débat devient plus politique qu’il ne l’était. Ça pousse à devoir davantage expliquer les décisions, les votes, les choix. D’un autre côté, ces partis qui misent plus sur des valeurs que sur une candidature vedette ont aussi de la misère à se glisser dans la machine qui est plus habituée de mettre de l’avant des personnes que des idées. Et la population veut quand même savoir l’impact sur son compte de taxes.

Il me semble évident qu’on peut retrouver le meilleur comme le pire autant chez les indépendants et indépendantes que dans les partis politiques. Toutefois, il m’apparaît tout aussi évident qu’on gagnerait à ce que les moyennes et grandes villes aient de réels débats politiques, sur la place publique, pour mieux comprendre les motivations des élus et des élues.

Les partis politiques ne sont pas le seul outil, mais ils font partie des options pour y arriver. Au lieu de s’en méfier, on devrait trouver une façon de mieux les intégrer.