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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Non seulement Sherbrooke n’échappe pas à la crise du logement, mais elle affiche un des plus bas taux d’inoccupation à 1,3 pour cent.
Non seulement Sherbrooke n’échappe pas à la crise du logement, mais elle affiche un des plus bas taux d’inoccupation à 1,3 pour cent.

Les logements abordables en voie de disparition

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CHRONIQUE / Ces dernières semaines, j’ai vu quelques fois des gens offrir une récompense pour trouver un logement. Pas des appartements aux caractéristiques si particulières. Un truc assez grand pour accueillir une famille dans le centre-ville. Une des récompenses était de 500 $. Ça en dit long sur la crise du logement.

Trouver un logement, en ce moment, à Sherbrooke, est périlleux. Avec un taux d’inoccupation de 1,3 %, la région est loin du 3 % d’un marché équilibré. La ville reine des Cantons-de-l’Est n’est pas la seule dans cette situation. Gatineau a un taux de 1,6 %, Trois-Rivières affiche 1,3 %, Saguenay est passé de 3,7 % à 2,8 %. Québec est un rare cas où la situation s’est légèrement améliorée, maintenant à 2,7 % — mais son centre-ville est sous les 2 %.

Le FRAPRU a analysé les données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) et en conclut que la grande majorité des municipalités de plus de 10 000 citoyennes et citoyens font face à une pénurie de logements. En fait, il est beaucoup plus rapide de noter là où il n’y a pas de crise du logement. Ça va mal à ce point-là.

Chaque fois que les logements se font rares, les prix montent. Les gens sont prêts à payer plus pour ne pas se retrouver à la rue, il se fait une surenchère, et même les propriétaires les moins gourmands finissent par suivre la moyenne. Ces hausses sont souvent permanentes, il est plutôt rare que les prix redescendent une fois que le marché se stabilise. 

Au bout de la chaine, ce sont les familles et les personnes en situation de pauvreté qui mangent la claque. Ces personnes ont bien souvent que deux choix : prendre un logement plus ou moins insalubre ou un logement trop cher pour leur budget. 

L’exemple de Sherbrooke

Selon les données de la SCHL, le prix moyen pour un 4 et demi à Sherbrooke serait de 671 $ par mois. Sauf que ce chiffre inclut à la fois les logements disponibles, mais aussi des logements occupés depuis des années et qui n’ont pas suivi les hausses du marché. Pour la première fois, l’organisme a isolé les données pour les logements inoccupés, ce qui donne une moyenne de 723 $ pour un 4 et demi. 

C’est déjà plus réaliste, mais il suffit d’aller faire un tour sur un site de petites annonces pour voir que la majorité des logements sont bien au-dessus de 723 $.

Pour avoir une idée du prix réel du marché, j’ai compilé les prix des 393 annonces pour Sherbrooke disponibles sur Internet le 8 avril dernier (voir tableau). 

Sur le marché actuel de Sherbrooke, la moyenne des 4 et demi disponibles tourne autour de 922 $. Un sur trois se loue à plus de 1000 $ et le plus élevé était à 1950 $. Nous sommes bien loin des données officielles.

Notons que le prix inclus parfois le chauffage, parfois non, parfois le logement est meublé, parfois Internet est inclus, mais parfois il faut aussi ajouter des frais pour certains services, comme le stationnement. 

Les 5 et demi, qui sont plus recherchées par les familles, ne représentent que 18 % des annonces compilées. Si la moyenne est de 1154 $, une des annonces était à 1835 $.

En fait, les studios, les 1 et demi, les 2 et demi et les 3 et demi, qui ne peuvent pas accueillir des familles, représentent 43 % des annonces. Les 4 et demi, que se disputent les personnes seules, les couples, les familles monoparentales ou les petites familles occupent 38 % des annonces. C’est dire à quel point il est difficile pour les familles de se trouver un logement. 

Survivre à son loyer

On considère que pour ne pas être un fardeau, le loyer ne doit pas dépasser 30 % du revenu d’un ménage. Selon le FRAPRU, une personne sur trois au Québec dépasse ce seuil. Près de 200 000 ménages consacrent plus que la moitié de leur revenu pour avoir un toit. 

Ces gens ne doivent pas juste sacrifier une sortie au resto, ils sacrifient des besoins de base. C’est dur sur leur vie, mais il y a aussi un coût collectif, ça augmente la pression sur les banques alimentaires, sur le système de santé, sur les organismes communautaires, sur le système d’éducation, etc. Ce n’est pas juste « leur problème », c’est notre problème, à tout le monde.

On parle beaucoup de la violence envers les femmes ce printemps, là aussi, le prix des logements a un impact. Il arrive trop souvent qu’une femme demeure dans un environnement toxique, car elle a peur de se retrouver à la rue.

Rappelons que l’an dernier, 42 ménages, à Sherbrooke, s’étaient retrouvés sans toit le 1er juillet. Pour l’ensemble du Québec, c’était 350 ménages qui n’avaient pas de bail. A-t-on déjà oublié les campements qui ont duré plusieurs mois à Montréal? Si la tendance se maintient, on se retrouvera avec le même problème cet été. Selon le FRAPRU, certaines villes en Abitibi ou au Bas-Saint-Laurent vont l’expérimenter pour la première fois. Le phénomène s’agrandit et sort des grandes villes. 

Déséquilibre 

Pourquoi une crise du logement aussi généralisée? La spéculation immobilière. Même si avoir un toit est un droit de base selon notre Charte des droits et libertés et selon les Droits de l’homme, plusieurs ne voient les immeubles que comme des investissements rentables.

Il existe des propriétaires qui prennent soin de leurs locataires, qui s’impliquent dans leur communauté, qui démontrent beaucoup d’humanité, mais ces propriétaires ont un triplex ou un bloc, pas un parc immobilier de plusieurs immeubles dans plusieurs villes. Ce sont ces promoteurs qui font mal. 

Les immeubles les plus rentables ne correspondent pas nécessairement aux besoins des populations. Proposer des lofts luxueux ou des logements « style condo » — ce qui ne veut tellement rien dire —, l’argent à faire est là.

Il y a un boum immobilier à Sherbrooke, mais ces nouveaux logements sont chers et sont rarement faits pour les familles. Ils ne viendront pas régler la crise du logement, ils vont juste augmenter le coût moyen des loyers.

La difficulté d’acquérir une première maison augmente aussi la pression sur le marché locatif. 

Comme société, il faut se demander pourquoi on accepte une telle situation. Le logement est un droit parce qu’il permet une sécurité, mais lorsqu’une personne se ruine pour se loger, ne vient-on pas annuler ce droit à la sécurité?

D’ici à ce qu’on cesse de voir le logement comme une marchandise comme une autre, on peut mettre en place des politiques pour freiner les spéculations immobilières, empêcher les « rénovictions » et créer un registre des baux pour vérifier les hausses de loyer. On peut augmenter le nombre de logements sociaux, on peut moins soutenir les projets privés pour mieux soutenir les propriétés collectives, comme les coopératives d’habitation.

À Vienne, en Autriche, le droit au logement est réellement traité comme un droit fondamental. Là-bas, 60 % des logements sont publics. Ils sont loin d’être mornes. Lumineux, verts, avec piscine et gym. Et ils ne sont pas réservés qu’aux plus défavorisés. Environ 70 % de la population est admissible à ces logements. C’est un choix de société. 

Pendant que Vienne oblige tout nouveau développement immobilier d’avoir deux tiers de logements sociaux, au Québec, le dernier budget n’en proposait même pas assez pour combler les besoins de Sherbrooke. Pourtant, si on avait maintenu les investissements annuels des années 1980, le Québec aurait 134 000 logements abordables de plus aujourd’hui. Et on n’aurait pas de crise du logement. 

C’est un triste choix de société.